Intime et sobre, un témoignage novateur et surprenant de la musique islandaise, telle qu’on ne la connaît décidément pas.

L’Islande et les artistes qui sont nés en son sein gardent tous un côté emphatique et presque, parfois, grandiloquent. Pas au sens péjoratif du terme, ou tout au moins exagéré. Il demeure chez les habitants de l’île une facette décrivant l’immensité sonores de paysages qui le sont tout autant, une expansion musicale qui ferait pâlir les countrymen fascinés par les grands espaces américains. Car l’Islande souffle, par sa musique, le chaud et le froid, allant de moments intimistes à des épopées plus imposantes et complexes (il suffit d’écouter le dernier album de Björk pour s’en convaincre). Et pourtant, elle cache bien son jeu, derrière ces rideaux pourpres qui la dissimulent au regard des hommes déjà fascinés par ses images d’Épinal mondialement reconnues. Ainsi, le premier album d’Óbó (Ólafur Björn Ólafsson) est une merveille de délicatesse et de tendresse, perdue entre folk et mélodies doucereuses et timides. « Innhverfi » ressemble à un théâtre miniature de poupées de porcelaine dansant au rythme ténu d’instruments doux et subtils, en une chorégraphie retenue et magnifique.
Loin de simplement ancrer un genre qui lui est propre dans les méandres d’une musique banale et sans saveur, voire copiée sur celle de ses congénères, l’artiste étale ses couleurs au gré d’envies que l’on imagine difficilement rassasiées. Passant en un clin d’œil de l’ombre à la lumière (Úthverfi), il déplie son chevalet avant de dessiner des lignes entremêlées de folk et de jazz (Fyrirbo∂i, Rétt e∂a rangt?), des traits de crayon charbonneux et lents, décisifs et délayés dans un lait de pavot délicat et brumeux (Gjallarhornin). Charnel et addictif, l’art d’Óbó est une confidence, d’une durée assez courte et condensée, mais tellement riche qu’il devient difficile de la parcourir d’une simple écoute. Qu’elle soit tendre et lascive (Gullregn) ou plus vaporeuse et réservée (Gjallarhornin), elle nous berce de ses sons profonds de vibraphone et de piano, de cordes réduites à leur plus simple langage pour ne garder que l’essence, la sève la plus douce de l’innocence perdue. Succession d’images champêtres et expressionnistes, le disque s’illustre par cette habileté à suggérer plutôt que montrer, à désigner du doigt sans se perdre dans des explications inutiles. Barque exilée sur un lac serein et d’huile, il dessine des vaguelettes frémissantes à la surface de nos cœurs transis de plaisir et de langueur.
Aussi poignante que les soupirs de Lou Reed, la performance vocale est réduite à un minimum forçant autant le respect qu’il suscite l’admiration. Plus que de rechercher dans les braises fumantes et apaisées de son talent une plénitude simplement rafraîchissante, Óbó offre le désir, physique et lent, de la découverte d’une peau qui se hérisse au moindre contact. Non pas par peur, mais dans une communion des sens inexorable, une unité noyée dans les méandres du plaisir ; une humanité rassurante, en quelque sorte. Plutôt que de projeter, l’homme suggère, murmure et incite à la passion, qu’elle soit solitaire ou partagée. L’épiderme se tend, s’assouplit, se meut dans une recherche continue de frissons, de bonheurs à la lisière de l’orgasme, sans jamais bouleverser les instants lascifs qui se manifestent en nous. La nature humaine y prend toute sa saveur, un goût sucré et sensitif. D’aucuns qualifieraient l’écoute de Inhverfi de plaisir coupable ; mais elle est bien plus. Elle est la face cachée de notre tendresse innocente, de notre capacité à adorer ce que nos yeux nous autorisent à voir, au milieu de la morosité quotidienne. Elle est salvatrice, presque d’utilité publique. Et l’on écarquille les paupières pour mieux se délecter d’un spectacle prudent autant que magnifique.

La distance entre beauté et intelligence est rendue infime par ces chansons pures et frêles. De celles que l’on conserve précieusement contre soi, pour ne pas les briser ou les soumettre à la sournoiserie de ces êtres jaloux qui, ignorant leur sagesse, souhaiteraient perfidement les briser.
« Innhverfi » de Óbó, disponible depuis le 24 novembre 2014 chez Morr Music.
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