[LP] Copeland – Ixora

Plongée dans les ressacs d’un rock mélancolique et contenu, désespéré et pourtant incroyablement éclairé.

Copeland - Ixora

Ils ont marqué au fer rouge les années de souffrance et de désespoir du rock contemporain, en y insufflant des mélodies d’un noir d’encre et d’une beauté froide dignes d’une héroïne hitchcockienne. Et pourtant, les Américains de Copeland surprennent à chaque nouvel effort, depuis treize ans maintenant.
Facilement classés parmi les groupes montants (ou tendance, pour utiliser un qualificatif aussi peu respectueux que grossier), ils ont parcouru leurs propres routes, laissant leurs inspirations évasives les plonger dans les profondeurs du post-rock, avec une touche personnelle effleurant la surface de ces eaux troubles et trop souvent polluées. Sixième album donc que cet « Ixora » inattendu, tant l’avenir des musiciens semblait incertain.
On les aurait presque oubliés, sans pour autant les rejeter. Il faut bien l’avouer : leur art nous manquait, chaque jour passait avec ce goût amer d’inachevé dans la bouche. « Ces chansons ne veulent pas dire la moitié de ce que je ressens, parce que j’envisage d’être plus qu’un groupe », chante Deaf Havana sur « The Past Six Years ». Et c’est exactement ce que nous promet ce nouveau disque, après plus d’une demie-décennie d’attente.

« Ixora » est une œuvre littéraire dont on découvre chaque chapitre avec une excitation grandissante. Les instants sont suspendus, livrés à eux-mêmes dans des passages fugaces tristes et ornés d’arrangements sublimes (I Can Make You Feel Young Again, Ordinary). Un livre en quête de lui-même, dont la couverture abîmée par le temps révèle les craquelures et aspérités laissées par les mains de ses créateurs, entre folk (Have I Always Loved You?, World Turn) et envolées rock inattendues et désespérées (Chiromancer).

Copeland, à l’image du compositeur contemporain du même nom (à une lettre près), équilibre son art entre mélodrame et dramaturgie, sans pour autant s’y complaire. Dissimulé sous des atours presque électro (Disjointed) ou pop et soul (Like a Lie), l’angoisse humaine du quintet continue, au fil de dix titres aussi évocateurs que réservés, de laisser la brume se poser sur des côtes dont les falaises sont rongées par le mouvement perpétuel des eaux sombres qui reposent à leurs pieds. « Ixora » est un album anorexique, perturbé par l’envie de se nourrir du passé et la nécessité de refuser cette facilité. Un climat pluvieux et gris, mais que l’on contemple en y voyant les esprits des disparus, en leur tendant la main une dernière fois (In Her Arms You Will Never Starve).

Une rupture, donc. De celles dont on ne se remet jamais totalement, car on sait que l’être aimé sera toujours là, dans notre âme. Un sentiment de vide qui est amené à devenir une ombre ; à moins qu’on ne le devienne soi-même, reflet de notre pensée et de notre affection à jamais mutilées. « Ixora » ne veut jamais effacer le trouble de la disparition d’une tendresse qui nous est nécessaire ; au contraire, sans pour autant remuer le couteau dans la plaie, il affirme cette souffrance solitaire qui paralyse chacun de nous à un moment de nos vies respectives.
Et il ne cherche jamais à agir comme un remède ; même s’il nous permet d’accepter la réalité avec un regard embué de larmes mais qui parviendra à fixer d’autres horizons au lieu d’être entraîné au fond de l’abîme du désespoir. On ne contemple pas la musique de Copeland comme on scrute les images d’une existence commune passée et inoubliable. On se surprend à éprouver un semblant de sourire aux lèvres ; ironique, certes, mais bénéfique, assurément.

On se passe alors une main dans les cheveux ternes, au sommet d’un crâne sous lequel l’orage gronde, puis l’on caresse les photographies du bout des doigts. On prononce un « je t’aime » qui est une réalité immuable. Et l’on ferme le livre, on le range dans une bibliothèque chargée d’ouvrages, tout en sachant précisément où il se trouvera et où l’on jettera un regard nostalgique, souvent, pour mieux continuer à vivre. Écouter Ixora, c’est ouvrir cet album dans le secret de notre intimité intérieure. Pour ne jamais jeter la clé.

Copeland

« Ixora » de Copeland, disponible depuis le 24 novembre 2014 chez Tooth & Nail Records.


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Raphaël Duprez

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