Aplomb fascinant, vecteur d’émotion et générosité débordante, la performance de Douglas Dare est celle d’un (jeune) artiste accompli.

Une autre virée dans les méandres souterrains de Londres. Dalston, 19h18. La frénésie des restaurants et des gens alambiqués attisent l’ambiance de cette fin de semaine. Les terrasses sont pleines, des boissons impétueuses remplissent les tables et les assiettes nourrissent les bouches tirées de sourire. On peut lire sur les visages le présage d’une nuit couverte de sueur et d’ivresse. Et tandis que je finis mon travelling odorant, j’aperçois le Birthdays en train de s’éventer, toute baie vitrée ouverte, dans son panache de simplicité. Enfin, tout ce qui est en apparence conventionnel ne l’est pas forcément. Cette ville est une immense pochette surprise, où chaque commerce constitue une pièce essentielle d’un incroyable cadeau final. Comme un gamin, je conçois que le sous-sol du bar est une salle de concert. Petite certes, mais assez grande pour contenir un autre bar, une scène, deux pipis rooms et les émotions extatiques de nombreuses personnes.
Aux allures d’un club d’Ibiza – la taille en moins, les projecteurs de la salle offrent des nuances clipesques à l’antre, tantôt aveuglantes, tantôt reposantes. Un club privé en somme, où la jet set pourrait bien lancer ses élans vaniteux et débraillés. L’impression s’envole dès que la jeune et fragile Sophie Jamieson monte sur scène avec ses deux musiciens. On entend à peine ses mots, comme s’ils fondaient avant même de sortir de sa bouche. Son embarras est à la fois doux et malheureux, complètement ténébreux.

Elle s’essaie à quelques accords de guitares avant de balancer le tumulte mystérieux de « Dinah » dans les baffles. Transie de toute part, muée comme une carpe, l’audience est ensorcelée par son folk hanté et brumeux, par ses guitares doublées de coton et sa voix de vibrato anesthésiée. « Waterloo » et « Stain » nous ballotent de nuage en nuage jusqu’à ce que la berceuse « Ode To The East » vienne cajoler l’esprit quasi hébété du public. Sophie nous renverse, notre pouls palpite.
Volte-face assommante. Diction parfaite, aisance suprême, Douglas Dare déclare en quelques sauts d’humour son bonheur d’être présent pour le lancement de son premier album. Un rien orateur, il parle de son bébé avec une ferveur intacte, fier et droit comme un tuteur derrière son piano, prêt à enregistrer les voix ensorceleuses annonçant la venue abyssale de « Clockwork ». Douglas séjourne un peu plus dans sa prose mélancolique quand sa virée sur le « Nile » passe le relais à « Lungful » et « Whitewash » qui mène le cuivre de Ross Moore flirter avec le lyrisme du talentueux binoclard.

Le piano-voix de « Caroline » calme les ardeurs pour mieux les cueillir, mures et gorgées de beauté. Son aplomb gonfle sa créativité ou inversement. Douglas réagit, parle et joue comme un pro – alors qu’il y a à peine quelques mois, il créait son compte Soundcloud. Et quelle stupeur ! Quand « Unrest » et « Swim » détalent vers nos oreilles, celles-ci n’en croient pas le moindre son (Thom Yorke, si tu m’entends). Les percussions analogiques de Fabian Prynn y sont tout simplement divines et rallient sans conteste les plus réfractaires au plaisir inné du live.
Le rappel de « London’s Rose » noue la boucle de la perfection. La réalité traîne des pieds, elle a du mal à reconnaître d’emblée ma condition. Elle termine de nettoyer les restes de rêves qui tachent mon esprit. Je lui conseille gentiment d’utiliser la face verte de l’éponge. Je finis difficilement mon verre, écoute les impressions furtives des alentours et me dirige vers le stand pour acheter l’album, tandis qu’une post-groupie frisée me bouscule sauvagement pour avoir un autographe. Bienvenue sur Terre !
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