[Interview] St.Lô

Leur premier album « Room 415 » sortait la semaine dernière. Projet atypique formé autour d’une chanteuse américaine et de trois musiciens lorientais, St.Lô s’impose depuis quelques années déjà comme un ovni dans le paysage musical indépendant. Un croisement hybride de soul, de blues, d’abstract hip-hop et de post-rock. Avant leur passage dimanche prochain au festival Nouvelle(s) Scène(s) de Niort, indiemusic est parti à la rencontre de ce quatuor singulier au regard et au parcours passionnant.

crédit : Richard Dumas
crédit : Richard Dumas
  • Bonjour St.Lô. J’ai pu lire que votre rencontre a eu lieu à Lorient il y a de ça quelques années dans une certaine chambre 415 d’un hôtel. C’est la vraie histoire ?

Pas tout à fait, la rencontre a bien eu lieu dans une chambre d’hôtel, en 2007, mais à Saint-Lô, en Normandie. Miz Walidah chantait avec le Brooklyn Funk Essentials au festival Jazz sous les Pommiers et on avait convenu de se retrouver sur place. Après le concert, on est allé à l’hôtel et on a enregistré un titre ; assez rapidement en fait : on avait un beat, Miz Walidah a improvisé dessus, puis au bout de deux magnifiques prises on a refermé le laptop et on a passé le reste de la nuit à discuter.

  • St.Lô, c’est la rencontre entre d’un côté, toi, Hanifah Walidah, chanteuse du collectif new-yorkais Brooklyn Funk Essentials et trois électroniciens de Lorient (docMau, iOta et Ton’s pour vous citer). C’est finalement une rencontre assez improbable, alors qu’est-ce qui vous a motivé à travailler tous les quatre ensemble ?

Dans la chambre d’hôtel, en 2007, aucun d’entre nous n’avait en tête de travailler ensemble, au long cours. On était dans une démarche qui consistait davantage à multiplier les collaborations ponctuelles, celle-là en était une. Mais il y a eu immédiatement une sorte d’alchimie et je pense que c’est surtout ça qui nous a amené à travailler ensemble, cette alchimie qui fait que l’univers de nos morceaux est construit par nous quatre.

  • Votre premier album « Room 415 » tient en huit titres et trente minutes assez intenses en émotions. Auriez-vous pu compléter l’album d’autres pistes ou préfériez-vous privilégier la qualité des pistes à la quantité ?

St.Lo - Room 415

C’est toujours un long débat cette histoire de format et de nombre de titres ! On a fait le choix d’enregistrer un album court, ramassé, avec des titres qu’on avait éprouvés sur scène. Il y avait un fil évident entre ces huit titres, et Earl Blaize a achevé de leur donner une cohérence par son mix très hip-hop, nerveux et urbain. Je pense que Room 415 est une bonne photographie de ce que nous avons mis de nous-mêmes dans St.Lô depuis quelques années.

  • En écoutant une première fois votre disque, j’ai été saisi par la force du projet ; par la complexité passionnante et la tension constante des pistes. S’il y a un élément dans St.Lô que vous aimez par-dessus tout souligner, quel est-il ?

Merci ! Ça paraît étonnant, mais ce serait le blues. Justement, parce qu’il offre une vraie complexité dans le jeu et l’expression derrière une simplicité et une épure apparentes. Et c’est vrai pour la musique comme pour les textes. La tension nerveuse du blues menée par une rythmique hypnotique est un peu l’épine dorsale de nos morceaux ; après, quand on a trouvé ce balancement, ce deep swing, on souligne des états d’âme, on tisse quelques arrangements plus sophistiqués, mais on ne s’éloigne jamais vraiment du blues, de Reach à Hero il y a cette même urgence.

  • Même si j’ai ma petite idée sur la question, qui est derrière les textes du groupe et quelles sont les grandes thématiques abordées sur ce premier album ?

Miz Walidah écrit tous les textes. C’est à la fois très poétique et très politique, les métaphores sont parfois difficilement compréhensibles, car elles renvoient à un héritage culturel très afro-américain. Ça offre plusieurs strates de compréhension du message.

  • Pourriez-vous choisir un de ces titres et m’en parler plus en détail, sur la genèse de celui-ci, sur la thématique abordée et sur comment vous avez travaillé ensemble dessus pour vous l’approprier chacun ?

C’est vrai que chaque morceau est pour nous comme une histoire, un peu personnelle : on le voit naître et évoluer au fur et à mesure du jeu et du temps. Legendary, par exemple.
À l’été 2010, on se retrouve en Bretagne pour passer du temps ensemble et faire de la musique. On compose le jour, on enregistre la nuit des ébauches de morceaux qui constitueront un EP sorti confidentiellement un an plus tard. Legendary est né de cette session. iOta avait la ligne de piano dans les doigts depuis quelques heures et Miz Walidah a posé un texte comme un mantra – qu’elle a voulu très théâtral en incarnant différents personnages, à différents moments de leur vie et en leur faisant répéter une seule phrase « Legendary, walking ahead, Meet me on the road they told us to go Bright lights Move me on up Just straight on up I’m too tall to fall I’m Legendary ». On a alors enregistré toutes les percus sur le bois du piano, pincé les cordes :  la dimension organique du titre s’est imposée à nous. Par la suite, Ton’s y a ajouté le MS20 qui a un grain rugueux et surtout on a passé les percus dans une pédale SansAmp antédiluvienne qui a ouvert un horizon un peu trans ; dans le même temps, Miz Walidah a enregistré Everton Sylvester chez elle à New York, fenêtre ouverte et en faisant des bruitages d’illustration du texte pendant qu’Everton posait ! Quand on a reçu la prise, on a halluciné ; c’était lo-fi et gravement habité ! On l’a gardée et le mix d’Earl Blaize a fait apparaître toutes ces intentions conscientes et inconscientes.

crédit : Richard Dumas
crédit : Richard Dumas
  • Hanifah, comment as-tu vécu cette évolution de la soul et du funk au sein de l’ensemble Brooklyn Funk Essentials : une musique plutôt entrainante, dansante et joyeuse vers St.Lô, une fusion entre électro-soul et hip-hop relativement sombre et oppressante ?

C’est pas une histoire d’étiquette ou de genre puisque toutes ces musiques se sont nourries les unes des autres et continuent de cohabiter et de s’inspirer. Ce rapport au blues explique beaucoup la musique de St.Lô ; en même temps j’ai été bercée par le hip-hop et élevée par la house ! Ça me paraît naturel.

  • Pour ne pas vous laisser en reste les Lorientais, comment travaillez-vous tous les trois ensemble pour les compositions ? Qui amène les bases sonores ?

On a tous les trois en commun de pratiquer la musique en home studio, d’échanger des fichiers et on est géographiquement proche les uns des autres. Souvent le travail commence par un sample et un beat proposé par docMau qui dessine une ambiance, annonce un horizon et c’est sur cette base que se construit le va-et-vient d’un home studio à l’autre. Parfois on se retrouve aussi à deux ou trois pour avancer dans la prod ; je crois surtout qu’on a bien appris à se connaître depuis des années pour savoir précisément ce que chacun peut apporter à un morceau. Le morceau n’est jamais aussi bon que quand chacun d’entre nous a pu y mettre sa patte. Cette connivence se joue à différents endroits et moments de la prod, c’est vraiment le résultat d’un échange et d’un va-et-vient, une alchimie au long cours.

  • Détail important, ce premier album a été intégralement autoproduit et l’enregistrement financé par une campagne de crownfunding. C’est dur de convaincre aujourd’hui un label de produire un album ? Ou avez-vous refusé certaines propositions par crainte de dénaturer l’atmosphère de cet album ?

Ce n’est pas facile de produire un album aujourd’hui pour un label, on a rencontré des gens vraiment passionnés, mais qui font face aux problèmes concrets du marché du disque ; ils ne lâchent pas, ils  essaient des modèles plus ou moins alternatifs, les schémas passés sont obsolètes. Finalement, on s’est retrouvé à un moment donné avec tous les partenaires artistiques (Earl Blaize pour le mix, Blanka au master, Stoemp pour la partie graphique, Ouest Fisting et Olya Tsoraeva pour les vidéos), des morceaux maquettés, un public certes réduit, mais très fidèle et surtout une vraie envie de ne pas passer trop de temps à discuter des opportunités de sortie de ce disque, alors on l’a fait nous même en demandant le soutien du public. L’enthousiasme a été au-delà de nos espérances !

crédit : Richard Dumas
crédit : Richard Dumas
  • Aujourd’hui, vous êtes plutôt bien entourés, management, tourneur, promo média. Comment tous ces collaborateurs vous ont rejoints ?

Le live a convaincu très vite beaucoup de professionnels et on a eu la chance qu’ils viennent à nous. On travaille avec nos partenaires parce qu’ils ont une bonne compréhension de notre musique, parce qu’ils ont aussi manifesté une envie de développer le projet. On a appris avec l’âge à avancer étape par étape, en essayant de trouver des partenaires à la mesure du projet.

  • Quels regards ont ces personnes sur votre projet et comment le défendent-ils auprès du public comme des professionnels ?

Le regard a pu évoluer depuis le début, c’est dur de parler en leur nom. On échange beaucoup, on réfléchit, on essaie de trouver un modèle de développement approprié, mais une chose est certaine, ils le défendent avec enthousiasme.

  • Votre premier clip extrait de l’album « Reach » est sorti fin février. C’est un des titres les plus « softs » de l’album, qu’avez-vous voulu raconter dans ce clip en faisant appel au collectif d’artistes Ouest Fisting ?

La démarche a plutôt été de faire appel à un collectif d’artistes, plus jeunes que nous, avec une vibration en théorie un peu différente de la nôtre et de leur confier la musique en les laissant faire ce qu’ils souhaitaient, ouvrir la musique à l’image. Ce sont eux qui ont fait le choix d’une image de la ville abstraite, fantomatique qui échappe à ses habitants… C’est aussi de ça dont parle « Reach », ce que l’on cherche à obtenir et qu’on n’atteint jamais. Ils ont bossé en un temps record, avec une énergie de fou et le résultat nous a vraiment plu, ça illustrait bien une part de l’univers de St.Lô.

  • Vous avez prévu de sortir deux clips prochainement : « In The Pines » et « Flight & Fantasy », où êtes-vous à ce niveau ?

La sortie de « In The Pines » est imminente, fin mars ; on a confié le travail à une artiste russe Olya Tsoraeva qu’on admire beaucoup. Elle travaille en partie en animation et a un univers artistique incroyable. Pour « Flight », le projet se précise et est prévu pour juin, ça avance aussi de ce côté-là. C’est toujours passionnant de voir ce qu’inspire une musique à un vidéaste, d’autant que nous-mêmes nous construisons nos titres avec une démarche presque cinématographique, d’évocation d’ambiances, de paysages…

  • Parlons un peu des concerts, vous avez déjà eu l’occasion depuis février de présenter votre projet lors de festivals. Comment construisez-vous votre relation avec un public qui ne vous connait pas ? Quel est votre « truc » à vous pour retenir le public sur votre prestation ?

Dès le départ de St.Lô sur scène l’idée a été de construire un show, presque au sens « cabaret » du terme, « danceable & poetic » avec des tableaux construits autant par la séquence des morceaux que par le travail de notre ingé lumière. On essaie d’emmener les gens en voyage et comme en voyage, l’expérience en concert doit être la plus totale, convoquer les sens et toucher. Miz Walidah délivre une telle charge émotionnelle que ça aide. C’est une direction artistique sur laquelle nous avons encore pas mal d’idées. Et puis avant tout il y a le plaisir incroyable de jouer notre musique sur scène, si on peut le communiquer, bien on a rempli la mission !

  • Y a-t-il une scénographie particulière créée pour votre projet ?

Comme on te le disait, on travaille beaucoup la lumière avec un plan de scène assez sobre ; c’était important de souligner les ambiances, de jouer avec les contres créer un environnement visuel dans lequel la musique puisse s’exprimer au mieux, et c’est vrai pour une grande scène comme pour un concert en appartement.

  • Vous jouerez d’ailleurs le 23 mars prochain à Niort pour la cinquième édition du Festival Nouvelles Scènes. Une programmation intégralement constituée de groupes émergents (Kid Wise, Le Prince Miiaou, Fakear, Le Vasco…). J’imagine qu’il vous tarde d’y participer ?

Yes ! Il y a vraiment une scène française super excitante autant en électro qu’en rock, on a croisé Fakear à Marseille et on a bien kiffé son approche du son et son sens de la compo. Il y a des barrières qui sont tombées, et pas mal d’étiquettes qui ne fonctionnent plus et on s’inscrit bien là-dedans ; être émergent, et indépendant c’est être au cœur d’un bouillonnement stimulant et vivifiant.

  • En tournée, il y a souvent des groupes qu’on aime écouter sur la route. Si on vous accompagnait, que trouverait-on à écouter ?

Osunlade, El P & Killer Mike et Nina Simone !


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Fred Lombard

Fred Lombard

rédacteur en chef curieux et passionné par les musiques actuelles et éclectiques