Lytle big man
Jason Lytle (leader de Grandaddy) a reçu indiemusic au festival Winter Camp 2013 pour un échange chaleureux et sans langue de bois de l’Oregon à propos de son projet avec The Young Rapture Choir et du futur de sa carrière.
C’est dans le grand foyer de la Gaîté Lyrique (lieu choisi par les organisateurs du festival Wintercamp pour son acoustique et son cachet singulier) que Jason Lytle nous rejoint décontracté et souriant, avec sa sempiternelle chemise à carreaux et sa casquette vissée sur la tête, tout juste extirpé d’un soundcheck studieux et un peu spécial.

Car ce n’est pas n’importe quel concert que va donner le leader des Grandaddy ce soir. Suite à l’invitation de Patrice Cleyrat, professeur de musique à Angoulême, c’est entouré d’une jeune troupe de 30 choristes et musiciens en herbe que Jason Lytle va revisiter le répertoire de Grandaddy agrémenté de quelques titres solos plus récents.
indiemusic voulait en savoir plus sur la genèse de ce pari fou orchestré de main de maître par un professeur de musique qui n’a pas froid aux oreilles.
- Bonjour Jason, tout d’abord, merci de nous recevoir alors que tu viens tout juste de finir de répéter avec la chorale. Dis-moi, quel a été l’élément déclencheur, l’Argument avec un grand A qui t’a décidé d’accepter la proposition de Patrice de traverser l’atlantique pour venir chanter et jouer avec ces jeunes ?
Jason Lytle (un bon verre de vin français naturel à la main) : Bonjour Nicolas, très heureux de pouvoir échanger avec toi. Tu sais en fait, c’est surtout une question d’instinct, de feeling. Quand j’ai eu connaissance du projet, j’hésitais bien sûr, mais très vite une petite voix m’a dit, vas-y, c’est fun, rien à voir avec les concerts et les tournées habituels, des choses qui aujourd’hui me fatiguent et m’incitent plutôt à rester chez moi.
Ma femme m’a beaucoup poussé aussi.
- Mais quelle est LA chose qui a tout fait basculer ?
Ce qui m’a super mis en confiance et où je me suis dit « j’y vais », c’est Patrice (Cleyrat). Ce mec est incroyable. Passionné, humain, attentif. C’est une belle personne et j’aime bosser avec lui, pour lui.
- Une fois le projet engagé, qu’est ce que tu t’es dit, as-tu hésité à poursuivre ?
Toutes ces jeunes voix autour de moi, j’ai immédiatement compris qu’il y avait une communion parfaite. Je chante moi-même assez haut comme tu le sais et d’avoir cette chorale en « backing vocals » ne pouvait pas mieux fonctionner. Un « perfect match » comme on dit en anglais.

- Penses-tu que ce projet aurait été possible avec des petits Espagnols, Allemands ou Américains ?
Je trouve une vraie particularité à la langue française qui fait que tout colle à merveille. La sonorité, la musicalité… peut-être que cela pourrait marcher avec des enfants d’autres pays, mais de toute façon je ne le saurais probablement jamais, car je ne tiens pas à décliner le concept. Et puis de toute façon il n’y a qu’un seul Patrice !
- Serais-tu tenté pour faire venir la chorale aux US ?
Oh mon dieu, ce serait tant de travail… je viens de déménager à Portland, pour être un peu plus loin de l’agitation. Je ne m’en sentirais pas vraiment la force
- Il faudrait confier cela à un tour manager, ils sont bien placés pour cela…
Oui, assurément…
- Au fait, c’est quoi ton morceau ou ton passage préféré sur scène avec les enfants ?
Tu vas être étonné, mais c’est vers le deuxième tiers du concert, quand Patrice les présente 1 par 1 par leur prénom. Je voix alors un petit rictus sur leur visage, j’adore cela de les voir heureux.
- Penses-tu qu’ils réalisent ?
Je ne crois pas, mais l’essentiel est qu’ils gardent un bon souvenir toute leur vie de ce moment.
- J’ai le sentiment que tu as comme une sorte d’attirance pour les voix claires, hautes, féminines. Comme dans ton side-project Admiral Valley.
Il est clair que c’est ce qui s’harmonise le mieux avec ma voix
- On va bientôt fêter les 20 ans de « Under the Western Freeway », 1er album des Grandaddy. Sans chercher à ce que tu nous lâches un scoop, penses-tu à une réunion avec Grandaddy, un disque, une tournée pour l’occasion ?
20 ans déjà ! Ouah… Je ne sais pas, je ne pense pas. Les hôtels, les déplacements, le stress, ça n’est plus mon truc. Je préfère de loin un projet comme celui avec Patrice. Et puis je viens à l’avance, j’ai le temps de me poser, de visiter, de voir des choses, de boire du bon vin…
- Justement, plutôt vin français ou de la Nappa Valley
Ils ont chacun leur caractère, leur exception.
- Une dernière question avant de te laisser aller te préparer pour le concert. Je crois savoir que tu n’as pas d’enfant (juste un chien me répond-il) et pourtant j’ai un ami qui te ressemble étrangement, avec la même barbe, la même chapka fourrée, les mêmes chemises de bûcheron, il joue de la musique… tiens, regarde sa photo !

(Large sourire de Jason qui comprend que c’est une petite blague).
Haha, je vais de ce pas lui écrire au dos pour lui ôter toute illusion.
(Il retourne la photo et écrit : Cher Chris, non, je ne suis pas ton père, juste ton voisin sur terre. Prends soin de toi. Jason).

Grandaddy – Crystal Lake (album : The Sophtware Slump – 2000)
Patrice, homme de chœur
Nous retrouvons Patrice et ses collégiens dans les loges. Les enfants sont déchaînés, excités, préoccupés par leur dîner qui tarde à venir ou par leur tenue de scène. Car ils se sont tous mis sur leur 31 : tenues noires, chaussures cirées, léger maquillage et coiffage, les garçons ne sont pas les moins attentifs à leur apparence. Normal pour une première devant un parterre parisien.

- Bonsoir Patrice, ils sont toujours comme cela avant le concert ?
Oui, plutôt et puis là, ils ont faim… Cela me fait penser qu’hier, lors du concert au Krakatoa de Bordeaux, à un moment, cela a été le silence total… Cela m’a inquiété, je suis allé voir ce qui se passait et là, j’ai retrouvé tous mes gamins sagement regroupés autour de Jason, qui jouait sur un petit clavier électronique. C’était très attendrissant.
- The Young Rapture Choir est un nom assez barbare, qui l’a trouvé ?
Alors là, grande histoire. Une artiste que j’avais reprise avec une chorale du temps où j’étais prof à Cognac a entendu les enregistrements. Laura Veirs, puisque c’est elle, m’a suggéré ce nom en mémoire à sa chanson « Rapture » que les enfants reprenaient sur scène.
Laura Veirs – Rapture (album : Carbon Glacier – 2004)
- Cela t’est venu comment de vouloir reprendre Grandaddy ?
Le déclic s’est passé lorsqu’on m’a offert leur troisième album « The Sophtware Slump ». C’était avant de jouer des groupes comme Cascadeur ou les Beatles que les enfants voulaient absolument couvrir. J’ai effectué quelques enregistrements et les ai envoyés à Jason. C’est marrant, j’ai appris plus tard que le père de Jason avait eu son rôle dans le projet : il avait secrètement fait des CDs avec les bandes que j’avais envoyées à Jason, il a même fait une expo…
- Que pensait Jason de tout cela ?
Il était très confiant et m’a donné carte blanche. C’est génial. Pas d’intervention de sa part sur les réécritures et les arrangements – car en plus des chœurs, nous avons plusieurs instruments en dehors de ceux habituels de Grandaddy. Son seul « caprice » était de jouer « Hewlett’s Daughter », avec lequel nous ouvrons le concert d’ailleurs.
- Sais-tu pourquoi Jason tient à chanter cette chanson sur scène ?
Il a une tendresse particulière pour elle. Moi à mon niveau, je voulais simplement que les chansons soient entre le ré et le ré, pour des questions d’harmonie et d’arrangements.
Nous avons aujourd’hui une bonne quinzaine de chansons, chantées et jouées par les enfants d’Angoulême (où j’ai été muté il n’y a pas très longtemps), mais aussi par des filles de la chorale originale de Cognac, là où tout a commencé.
En tout, il y a une dizaine d’enfants de Cognac et une vingtaine d’Angoulême.
- Comment s’est passé le concert d’hier à Bordeaux ?
Très bien ! Didier du Krakatoa nous a réservé un super accueil. Nous avons toute la confiance également de David, le programmateur.
- Donc tout le monde est serein et en forme pour ce soir ?
Oui, ils ont juste faim. (rires)

(Nous sommes interrompus par quelques enfants qui viennent solliciter Patrice sur leur tenue vestimentaire. Patrice est à la fois leur prof, leur coach, leur manager, leur nounou… Nous terminons par une séance photo collective dans un chahut total, tandis qu’une collation vient d’arriver pour renflouer tous ces petits estomacs qui seront sur scène maintenant dans une heure environ).
Live-report du concert à suivre cette semaine sur indiemusic.fr dont voici un premier extrait ici :
Un énorme merci à Pauline Le Tallec, Marion Favre et Cyril Bahsief pour l’accueil et l’organisation de cette interview.