La musique est là. Elle nous suit. Dans la rue, dans les tunnels des métros. Parfois dans un lit, parfois dans les rayons d’un supermarché. La musique est là et elle colle à nos peaux, comme les ombres collent à nos corps. Mais pourtant qu’en est-il ? L’écoutons-nous seulement pour un moment de plaisir de douces mélodies fredonnées ? Pour un son qu’on aime ? Ou est-elle bien plus, au-delà du bon et du beau, de l’arbitraire et du cartésien, n’est-elle pas la recherche d’un état ? La quête d’une certaine sensation ? Le concert d’Alone & Me vient de finir et je m’entête à poser une réflexion sur ces questions.

Aller au sentier des Halles, c’est s’engouffrer dans un escalier qui vous mène aux caves de l’immeuble. Puis c’est se laisser happer par le lieu. En bas, la salle n’est pas grande et telle à une chapelle, des bancs se dressent des deux côtés d’une allée. Les murs sont en pierre et dessinent sur nos têtes une voûte. Le ciel, prêt à tomber sur les crânes. Le décor a son importance. Le décor est posé. C’est dans cet antre que la musique d’Alone & Me va vivre ce soir. Les murs, les lumières, l’endroit quasi monastique, cette promiscuité et peut-être que la première chose qui vient en tête, c’est se demander sur quel autel nos démons vont se faire crucifier ? À moins qu’ils trouvent sous ces pierres un second souffle. Un dernier souffle. Alors si tous nos vices doivent renaître ici, il est temps de laisser la musique prendre le lieu.
Tout commence, par un son, une piste qui tourne alors que la scène reste vide. L’ambiance en est pesante. Un court instant, le temps de comprendre que la musique hante. Qu’elle prend l’espace et coure dans les airs. Que le spectacle commence avant qu’entre l’artiste. D’abord, ça sera Myriam Teillagorry derrière son violoncelle qui prendra place. Puis une ombre encapuchonnée, une silhouette frêle, un corps déjà tellement habité, arrivera. Alone & Me est sur scène.
« Would you » donnera les premières notes à ce set. La guitare en est convulsive. Serait-ce les atouts d’un apprentissage autodidacte, ou un jeu de corps à corps avec l’instrument ? En tout cas, le son qu’offre Alone & Me est particulier. Les cordes tiraillent plus qu’elles ne jouent, et répondent à la dignité et au timbre solennel du violoncelle. La rencontre est belle. Elle est viscérale aussi, tant les émotions se dessinent sur les visages des deux femmes. Dans leurs yeux, dans les regards. Dans l’échange. D’attaque le concert est fort et ne s’apaisera pas. En rien. C’est alors une succession de forces, de sensations, qui amènera à l’apothéose. The Way. The Queen. Secret Light. Un morceau pour adoucir faussement les âmes qu’auront électrisés les précédents. Final déchirant. Final envoûtant. C’est la puissance qu’on entend dans le sublime « The Way ». Cette puissance est peut-être cette chose qu’on entend monter, qu’on entend se répandre et qu’on espère tant capter, tant sentir, tant garder.
crédit : Solène Patron
Par-dessus ça. Par-dessus cette guitare acide qui joue et revient. Effet de boucle. Par-dessus les sillons harmonieux du violoncelle. Par-dessus ce beatbox timide qui résonne et pèse. Par-dessus tout ça, c’est, bel et bien, la voix qui existe. C’est elle qui transcende, qui submerge. Ici, il n’est pas question de tonalité, mais plutôt d’émotion. Loin de la quête de la maîtrise, parlons de lâcher prise. Parlons d’amener le chant là où ce sont les sens qui existent. Alone & Me est ce ressenti. La voix comme une sorte de libération émotive et sensorielle.
Et puisqu’on est là aussi pour voir, c’est une étrange performance qui se joue, sous nos yeux. Là, en ce lieu, c’est le corps qui s’abandonne. C’est une artiste qui se confond avec son art. Tension palpable. Les yeux partent et se perdent. La musique est physique. Jouant avec le désir et la tentation. L’expérience est surprenante jusqu’à ce que ça soit elle qui nous prenne par la main, ou bien par les tripes. C’est de tout cela que notre corps, celui de pauvre spectateur, s’imprègne. Y assister assis est une peine qui fait plus de bien que de mal. Empêchée d’être libre, la musique se heurte en nous. Mais ce qu’il en reste, malgré le lieu et ses vieilles pierres, la pesanteur et l’apesanteur, c’est que cet exutoire des plus sombres en est peut-être des plus sains.















