L’homme à l’accordéon c’est lui. Mais pas seulement. Derrière cet instrument se cache un jongleur des mots et un artiste de live. Au théâtre du Vésinet, la première partie d’Amadou et Mariam c’était lui. Trente minutes de chanson menées par ses mains de maître et son enthousiasme qui a conquis le public. Pour indiemusic, il prend le temps de revenir sur sa musique, ses mots et son accordéon.

- Avant tout, explique-nous les mystères de ton nom de scène ?
Je m’appelle Baptiste, mes copains m’appellent Bat. Mon nom c’est Giuliano, d’origine italienne. Et quand il y a trois ans, j’ai voulu monter ce projet autour de mes chansons et de l’accordéon, tout en allant flirter du côté hip-hop et de garder cette énergie rock qu’il y a en moi, du coup je voulais un espèce de blase qu’on puisse se rappeler et à la fois un truc assez graphique. C’est pour ça qu’on aime bien quand il y a le BAT en gros et le « point » tout attaché. C’est parti d’une boutade, comme on dit chez nous, et c’est resté. Il y a aussi cette histoire du point G, je fais des petites tentatives de séductions, j’en ai plein avec les règles de grammaire, avec le vocabulaire juridique, avec le vocabulaire de la main, du coup on s’est dit on assume, on y va vraiment. Pourtant on n’est pas du tout dans le « Point G », enfin j’espère…
- La presse parle de chanson française et de rap, et toi comment décrirais-tu ta musique ?
Je me suis mis à faire des chansons, un jour, parce que j’avais rencontré sur disque, différents artistes. Il y avait Noir Des’, Mano Solo, les Têtes Raides et après ces gens-là, j’ai pu les rencontrer pour la plupart. Du coup j’aime les mots, j’aime bien jouer avec eux, j’aime les problèmes que me posent les mots. J’apprécie aussi le côté rythmique de la langue. Alors je fais des chansons, mais après je ne suis pas un chanteur à voix, même si je la travaille, même si je l’améliore. Je commence à devenir chanteur et à l’assumer. Mais ça ressemble aussi un peu au rap. Et j’aime jouer avec ces codes là parce que ce n’est pas forcément courant, même s’il y a Java qui a ouvert la voie. Mais, moi, je n’ai pas la culture hip-hop, je l’ai compris, je l’aime beaucoup, mais je ne suis pas un pro du hip-hop. Je ne suis pas né dedans.
- On t’associe souvent à la musique de Java, qu’en est-il du groupe MAP ?
C’est marrant ce que tu dis, parce qu’hier j’étais avec Fixi, accordéoniste de Java qui bosse avec Winston McAnuff, on est copain, on s’invite souvent. Le MAP a été divisé en deux avec HK & les Saltimbanks et ZEP, j’ai d’ailleurs fait une tournée avec eux quand ils étaient en galère d’accordéoniste. Du coup, c’est quand même des gens qu’on recroise, on fait un peu partie de la même famille. C’est un village. On fait plein de concert, on rencontre plein de gens puis finalement on se rend compte qu’on recroise toujours les mêmes personnes.
- Quand on parle de toi, on parle de l’homme à l’accordéon ; pour toi c’est un honneur de défendre cet instrument ou au final c’est dommage que les gens ne voient que lui ?
Le fait de dire « l’homme à l’accordéon » c’est quelque chose d’assez simple en fait. Les gens voient l’instrument et pour peu qu’ils creusent encore, ils voient qu’il y a des mélanges et des textes. Moi ça ne me dérange pas, c’est le cœur de mon projet. Je ne crois pas que si j’avais fait « l’homme à la guitare » ça aurait eu le même impact. Je ne suis pas accordéoniste, à la base je suis pianiste et guitariste. J’ai dû apprendre à dompter l’instrument, je n’ai jamais pris de cours. Pour faire corps avec l’accordéon, ça a pris du temps et c’est vrai qu’aujourd’hui, je ne peux pas dissocier la scène et mon aventure musicale en tant qu’artiste de cet instrument-là. Il me colle à la peau. On est deux sur scène et le troisième c’est l’accordéon. On peut danser avec, on peut le figer, on peut le poser par terre. Du coup, ce n’est pas un honneur, l’instrument fait partie de moi et donc rien à foutre. Parfois ça pose problème à des gens, pas plus tard qu’hier, on était dans une radio, eux ils ont surkiffé mais après il y en a, tu leur dis « accordéon » et ils mettent l’album directement à la poubelle. C’est drôle, ce rapport avec cet instrument-là. Par contre, après les concerts, quand on vient me voir, personne ne parle de l’accordéon, mais plutôt des textes, de l’énergie…
crédit : Solène Patron
- On dit souvent que l’accordéon est l’un des instruments les plus complexes à apprendre et jouer. Quel est ton avis sur le sujet ?
C’est vrai que c’est un peu compliqué, parce que tu ne vois rien à la main gauche. Mais, même si je suis autodidacte, j’étais musicien avant tout. À ce moment-là, tu penses la musique dans ta tête et plus dans tes doigts. Il m’arrive de me lever la nuit, d’entendre une musique et je n’ai pas besoin de me mettre à mon piano pour jouer, c’est bon elle est déjà ça. A partir du moment où il y a cette bascule, tu peux prendre n’importe quels instruments, avec de la technique, certes, et de la persévérance, tu y arrives forcément.
- En concert, tu prends le temps de créer une interaction avec ton public, n’est-ce pas ?
J’adore communiquer avec les gens. BATpointG ce n’est pas un truc froid, c’est hyper chaleureux. J’adore regarder les gens dans les yeux, je demande à l’éclairagiste de ne pas me mettre de noir, pour essayer de capter des regards. Sentir ça, c’est hyper important.
- On voit souvent le français et la culture française associés à l’accordéon, est-ce que tu aurais pu faire rimer l’accordéon avec de l’anglais ?
Si j’avais été bilingue, bien sûr que oui. Ça aurait été hyper intéressant de pouvoir faire ça en anglais. Après je suis français, c’est ma langue, je trouve que c’est quelque chose de très riche. Il y a deux puits sans fond, la musique et les mots et leurs casse-têtes. Choisir un mot et raconter plein de choses derrière. « Juste une note » m’a permis de raconter beaucoup de choses. Là on part à l’étranger pour des concerts, donc on va se pencher un peu sur ça, mais je préférerais plutôt faire une reprise. On est sur « Killing in the Name » de Rage Against The Machine, on va voir ce que ça fait… Là, on va aussi jouer en Chine pendant trois semaines, grâce au prix de l’académie Charles Cros, du coup on va faire des textes en anglais, on va vraiment y réfléchir… On m’a dit qu’il fallait absolument que je fasse la reprise d’ « Hélène, je m’appelle Hélène » parce qu’ils sont au taquet sur ça !
- En plus des mots, tu aimes bien apparemment les abréviations et les acronymes, peux tu nous parler de CQFD ? Comment dresse-t-on une telle liste ?
On écrit une fois qu’on a l’idée ! Je crois que c’est là que j’ai le plus noirci de pages. J’ai tout pris, tous les sigles et je me suis donc retrouvé avec ça. Après, je trouve que tout va vite en ce moment, qu’on ne prend pas le temps de se poser, alors utiliser que des acronymes c’est aussi une critique de la société, une espèce de déchéance, d’auto-consumation de l’être humain partout dans le monde. Et puis, au final CQFD dit tout « Ce qu’il fallait démontrer », qui est prêt à changer ? Personne. Après c’est une gymnastique d’esprit, il y a aussi beaucoup de chance. J’ai un rapport à l’écriture assez conflictuel, parfois c’est assez long.
- Juste une note est une critique de la musique actuelle, quel est ton regard sur ta place dans la musique ?
Le début oui. Enfin, oui et non. C’est-à-dire ; je fais juste une note alors je critique l’industrie de la musique, mais mon disque est disponible de partout, je suis dans le réseau, j’ai envie de faire plein de concert, je me tire une balle dans le pied quand je dis ça ! C’est juste le choix d’arriver à un moment à se poser. « Juste une note », c’est faire une chose et une seule, et l’assumer. J’ai l’impression que c’est pas évident de se poser et d’être là au bon moment. « Juste une note » c’est aussi pour que ça rentre dans votre crane, que vous vous en souveniez, que vous reveniez, que vous en soyez dépendant ! Je m’inclus dedans. Quand j’étais jeune ado, j’étais à Marseille, il y avait plein de groupes comme Massilia Sound System, j’aimais bien il n’y a pas de soucis, mais je déteste le côté poing en l’air, revendicateur, mais qui ne faisait rien. Alors bien sûr que c’est facile d’être sur une scène et de chanter des chansons pour fédérer les gens, mais j’essaye de faire attention à ça. Je ne suis pas meneur d’hommes. Si je dois dénoncer quelque chose, je m’inclus dedans, parce que je ne suis pas mieux que les autres.
- Tu chantes Paris et sa banlieue, quelle est la place de la ville dans ta manière d’écrire ou de composer ?
Mon père est jardinier, je parle avec l’accent, j’ai vécu à la campagne. Du coup mon rapport à la ville ressemble à « je t’aime, moi non plus ». J’adore la ville, j’adore son effervescence et je suis venu à Paris, pour vivre intra-muros, alors que j’habite finalement sur les bords de Marne. J’ai un rapport plutôt ambigu. Pour ce qui est de la ville de Paris, elle me fascine depuis que je suis gosse. J’ai développé tout un imaginaire vis-à-vis de la musique, de l’art, de la culture, des femmes et de la mode. J’adore cette ville, mais j’adore aussi la banlieue.
- Et pour composer, tu as besoin de cette effervescence ou plutôt de silence ?
J’ai besoin de la nuit… ou du train. J’ai surtout besoin d’être seul. J’ai une vie de famille, donc c’est souvent dès que j’ai la possibilité d’être seul. Je compose au piano, ou à la guitare et puis je transpose à l’accordéon. Mais j’ai décidé que pour le prochain album qu’on allait faire, on aurait une méthode différente pour chaque morceau. Pour essayer d’aller voir ailleurs, pour mieux y revenir. Je pense aussi que pour le prochain disque, il y aura forcément de l’accordéon comme fil conducteur, car l’homme à l’accordéon c’est moi et personne d’autre, mais on va aller encore plus loin dans l’exploration d’autres choses, comme les samples.
- Comment cultive-t-on l’art de manier les rimes et les jeux de mots ? Des lectures ?
Je lis, mais pas trop. J’écoute beaucoup la radio. Après j’ai fait des études universitaires, dans un domaine complètement différent : les STAPS ; mais en faisant ça, j’ai touché un peu à la sociologie, à la psychologie, aux sciences de l’éducation, aux sciences de la biologie. Comme tu vois, c’est un peu tout qui me sert. J’ai été vachement fasciné par Bourdieu, Foucault, que j’ai essayé de lire et de comprendre. C’est plus des conférences que j’écoute, je vais chercher des choses sur le net, des gens qui ont une vision différente du monde. Après c’est aussi la vie. J’ai une vie à 200km/h. Rencontrer des gens, voyager, tout ça, ça nourrit énormément.













