C’est après son concert au Fnac Live, que Gabriel – Superpoze – a retrouvé indiemusic dans les loges de l’Hôtel de Ville. Des bouteilles de Coca entamées. Une bouteille de champagne qui attend gentiment. Des copains qui passent et repassent à la recherche d’un tire bouchon. Ambiance conviviale, de quoi s’interroger sur les formats de disques, sur la place de la vidéo en musique électronique, de la France et son appréhension, de la scène caennaise. Retour sur cette chouette entrevue.

- Tu es plutôt jeune…
Ouais, je pense qu’on a le même âge.
- La vingtaine ?
Ouais, c’est ça.
- Du coup, comment on en arrive là si jeune ?
J’n’ai pas fait exprès ! Non, en fait, j’ai toujours fait de la musique depuis que je suis petit. J’ai commencé au lycée à faire de la production sur ordinateur. Et c’est vraiment quand je me suis mis à faire des concerts, à jouer avec cette formule-là en live, à retranscrire les productions en studio avec ces machines-là qu’en fait, ça marchait assez bien. Cette formule-là et cette façon de jouer live. C’est vraiment ça qui m’a sorti de ma chambre. Il y a des mecs c’est vraiment la production sur internet, les trucs qui cartonnent et ensuite ils vont jouer, moi c’est plutôt le processus inverse.

- Tu jouais sur des scènes locales ?
J’ai joué dans des petites galeries à Caen, dans des squats avec des punks qui boivent de la 86, avec des chiens (rire). J’ai fait ça au début, devant vingt personnes. Et puis petit à petit, de bouches à oreilles, j’ai été accompagné par le Cargo. Au mois de février 2012, ils m’ont aidé pour les répétitions, à rencontrer des gens. C’est vraiment à partir de là, que ça a marché.
- Tu as enregistré des EP, à quand l’album ?
J’adore le format album. Je suis un gros passionné de musique. J’en fais, mais j’en écoute aussi beaucoup, comme tous les musiciens je pense. Et du coup j’ai vraiment envie de faire un disque qui soit complet et qui ait vraiment un propos, un sens, un truc qui dise quelque chose de A à Z, à 100 %. Je ne suis pas trop dans ce truc de scène émergente, c’est super, ils font un EP et puis il faut qu’il y ait l’album, tout ce truc de circuit fermé. Je n’ai pas du tout cette vision de la musique.
- Et le côté spontané de l’EP…
Ouais, il a un truc de spontanéité, de notion de série. Un peu comme les périodes des peintres. Des trucs de séries, avec quatre ou cinq morceaux qui vont avoir une cohérence entre eux. Et puis tu vas en faire cinq autres qui vont raconter une autre histoire. Mais les mettre ensemble, juste histoire de faire un album, ça n’ira pas. Il vaut mieux faire deux EP, à mon avis, car c’est une œuvre à part entière. À côté de ça, oui car j’aime les albums, j’ai l’intention d’en faire un. J’ai écouté beaucoup de musique électro, et il y a la notion de maxi, d’un ou deux titres plus un remix qui sortent tous les quatre, cinq mois, sur des labels différents. Il n’y a pas cette obligation d’être rattaché à une maison de disque, de devoir sortir un album. J’ai des copains de groupes émergents, vu qu’il faut investir de la tune pour aller en studio, ils ne peuvent pas révéler les morceaux, mettre un morceau sur internet c’est difficile, et cetera. Quand tu es producteur, c’est un autre rapport. On est là dans notre chambre, des trucs sur ordinateur et tout, il y a ce rapport de la production assez facile. Quand tu as ton ordinateur et tes logiciels, tu enregistres, tu produis. J’ai mis un morceau gratuit sur internet il y a deux semaines, parce que j’avais envie. Je l’ai fini et je me suis dit « c’est l’été », hop sur le net. C’est vraiment un autre rapport que le circuit tracé de l’EP ou de l’album.
- D’ailleurs tu as sorti un EP « Pavane » chez Kitsuné, tu es signé chez eux ?

J’ai seulement signé ce single-là, juste ce morceau.
- Chez Kitsuné, il y a beaucoup de beau monde, ça se passe comment ? Des rencontres ?
Oui, oui, ça m’a beaucoup aidé sur l’étranger notamment. Car j’ai surtout fait des trucs en France. Avec Kitsuné, j’ai un peu plus un réseau qui se développe en Angleterre, en Suisse et en Belgique. C’est à côté, mais ça permet d’aller voir des festivals qui sont plus européens. Donc oui, c’est un bon support.
- Quand tu es derrière des machines, comment tu arrives à insuffler un tel dynamisme sur scène ?
Je sais pas. J’ai toujours bougé beaucoup, ressenti la musique de manière très physique. Je pense que je fais pareil avec ma musique. Je crois que c’est ça… (rire)

- Justement, ce n’est pas trop dur de commencer un festival à 17h, en plein jour ?
Si, c’est difficile, mais justement c’est ça qui est intéressant. Je suis très content, car avant de jouer je me suis dit « ça va être les pires vingt minutes de ta vie » mais c’était cool. Il y avait déjà beaucoup de gens et puis j’ai été surpris de voir des gens là pour moi. Au final, c’était une bonne expérience. Il faut le faire ! Je reviens d’une semaine de concerts, par exemple j’ai joué, il y a deux jours, à Dour, à 22h, dans un chapiteau de 7000 personnes, conditions idéales pour cette musique-là. Et juste avant d’arriver, hier, c’était les Vieilles Charrues à 19h, encore autre chose. Un public qui est plus général, plus familial. Là, à 17h30, c’est plus tôt, mais c’est bien. Ça permet d’expérimenter, il n’y a pas de mauvaises dates ou de mauvais horaires=. Si la musique est bien, les gens peuvent la ressentir… Pas besoin d’être sous ecsta à 2h du mat’ pour aimer la musique électronique.
- Et pour 20 min, j’imagine que tu raccourcis ton set…
Je ne raccourcis pas les morceaux parce que je ne fonctionne pas comme ça. Quand un morceau est composé d’une certaine manière, c’est parce qu’il sonne bien comme ça. Je garde les morceaux comme tels. Et puis je choisis les morceaux que j’ai envie de jouer sur le moment. Je fais toujours mes playlist, dans le canapé, un quart d’heure avant de jouer. Je fais tout le temps comme ça, j’ai tous mes morceaux et puis juste avant je cherche ce que je vais jouer.

- Tu es en tournée estivale, à chaque festival, tu rencontres un nouveau public, quels sont les retours de ton public d’un soir ?
Ouais, j’ai des retours à fond. Comme je te disais tout à l’heure, c’est vraiment le live qui m’a permis d’en faire de plus en plus. C’est une chaîne assez logique. Plus tu fais de concerts, plus c’est bon signe, car ça veut dire qu’on a dit du bien de ton concert. Je crois que c’est vraiment comme ça que les gens découvrent ma musique. C’est marrant parce que j’ai reçu, tout à l’heure, un message sur Facebook de gens qui étaient aux Vieilles Charrues, hier. Ils me disent « Bonjour on a 46 et 48 ans et on a adoré ton concert. C’est super entraînant, dynamique. » Alors ça, ça me fait encore plus plaisir. Déjà pour des gens qui ont mon âge, ils comprennent pas forcément ce qui se passe sur scène, est-ce que c’est bien joué ? Est-ce que c’est mal joué ? Alors que des gens de 45 balais te disent « On a kiffé, c’est vachement dynamique et tout ». C’est trop bien.
- Tu as aussi C2C qui t’a invité sur certaines de ses dates…
Ah ouais, ouais, ouais ! J’ai fait plusieurs premières parties avec eux. On s’entend bien. Et puis pour le public, c’est assez fou à chaque fois. Les premières parties de C2C, ça ramène des gens à fond. Et les gars sont très gentils. À chaque fois, c’est de très beaux endroits ; l’autre jour, les Arènes de Nîmes. C’est ouf, c’est de belles expériences.

- Quand tu étais encore plus jeune, quand tu étais dans ta chambre devant tes logiciels, qu’est-ce que tu écoutais ? Qui a fait que c’était ça, la musique, que tu voulais faire ?
J’ai été très fan, je le suis toujours, comme des gens qui ont des posters de mec dans leur chambre. Je n’ai pas eu de posters, mais j’étais très fan de Bonobo. Adolescent, j’écoutais tout le temps sa musique. C’est vraiment ce mec qui m’a donné envie de faire cette musique-là. Il m’a surtout permis de me dire que c’était possible de faire de la musique vraiment instrumentale, sans voix, à la rencontre du hip-hop et de trucs électroniques, de la musique purement acoustique. C’est vraiment ma grosse référence en terme de production. En terme de live, il y a plusieurs noms, mais pour moi c’est Fulgeance, qui est un beatmaker de niches, pas très connu. Il défonce et c’est en le voyant que je me suis dit « il faut faire ça ».
- Puisque tu parles de live, travailler la vidéo pour ta composition scénique c’est quelque chose qui t’intéresse ?
Je n’aime pas la vidéo. J’ai beaucoup de réticence à la vidéo dans la musique électronique. Je trouve que ça ne l’aide pas. C’est plutôt un truc qui va contre nous. Certes c’est beau et tout ça, mais comme il y a toujours des amalgames entre les lives, les DJ set et tout le reste. Vu que la source est un ordinateur, on se dit ce n’est pas de la musique et le fait qu’il y ait de la vidéo ça habille ça, et ça ne met pas du tout en avant le jeu. Car oui, il y a vraiment un jeu live. Je pense que la vidéo va à l’encontre de montrer que jouer sur une machine c’est aussi important que de faire du piano. C’est juste pas pareil. Ça ne doit pas être à égalité en terme de performance scénique, mais ça doit être à égalité en terme de création. On peut pas dire « j’aime pas le foot, mais j’aime le poulet au curry ». C’est des choses qui ne sont pas encore claires et je pense que la vidéo, en musique électronique, n’aide pas. Mais c’est très discutable ce que je dis, parfois c’est vraiment génial, il y a des trucs mortels. Ce n’est que mon point de vue et je pense qu’il changera, car c’est cool d’avoir des lives… Mais j’ai peur que ça soit simplement pour habiller un manque, alors qu’il y en a pas, c’est juste autre chose. C’est pas un manque de jeu, c’est un autre jeu. On ne peut pas comparer un groupe de folk avec un producteur. Voilà mon point de vue sur la vidéo !
- Tu viens de Caen, on a interviewé Granville qui a d’ailleurs parlé de toi. Quel est ton regard sur l’effervescence qui entoure cette ville en ce moment ?
Je pense que c’est bien. Après tout le monde se connaît, tout le monde fait des projets ensemble, mais voilà il faut pas en faire de trop. Il y a des groupes à Caen c’est cool. C’est très bien. C’est dynamisant pour nous tous, ça nous emporte. J’ai des très bons potes, par exemple les Concrete Knives, alors du coup on avance ensemble à coups de « comment ça marche ? ». On apprend comme ça. Ça nous aide tous. Et ça, c’est parce que certains ont commencé à apprendre le métier à d’autres. On arrive avec des bagages parce que celui d’avant nous nous l’a transmis. Mais après, il n’y a pas de son Caennais , personne ne se dira, « ça, ça sonne Caen 2012, tu vois ». Tu peux pas comparer, personne ne saura en 2030 que Granville ou Superpoze viennent de la même ville. C’est pour ça qu’il faut faire attention à ça, et puis je pense qu’il ne faut pas rester enfermé dans ça et aller voir ailleurs, même à l’étranger.

- Et l’étranger, ça te branche ?
Oui j’aimerai trop. Je rêve de faire une tournée internationale, comme tous les artistes. Quoiqu’il y a des mecs qui ont vraiment l’angoisse de la scène, mais ils ne sont pas nombreux. Mais oui j’aimerai trop. Là je suis allé à La Réunion, c’est la France, mais c’est quand même l’étranger, tu vois. Ça, c’était super cool. Je suis allé en Russie aussi.
- Tu sens que le public répond différemment suivant les cultures ?
Je ne pense vraiment que quelque chose change dans la perception de la musique électronique entre les pays. C’est soit plus physique, soit plus cérébral, en fonction des endroits où tu vas. Ça dépend aussi si tu joues en club ou en salle. En France, il y a un petit problème parfois, sur l’appréhension des musiques un peu spé. J’ai un pote qui s’appelle Dream Koala et qui fait un truc super, mais en France ça prend pas trop, alors que partout ailleurs, c’est top. Je pense qu’à l’étranger, particulièrement en Angleterre, il y a une culture qui fait que c’est ouf. Ça fait partie du truc, c’est pas le vin et le camembert, c’est la musique. C’est quand même cool, même si le vin et le camembert c’est bon.
- En pleine tournée, tu dois être souvent dans les transports, j’imagine que dans ton mp3 tu dois avoir des groupes émergents à nous faire découvrir ?
Je conseillerais des producteurs français connus, mais pas en France, comme Dream Koala, Stwo et aussi Flako, un anglais. Allez voir ces gens-là.
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