[Live] 2048 à La Rodia

Vendredi 27 octobre 2017, 20h30. Un bras de brume s’étend comme une onde, puisant sa force du Doubs en contrebas pour venir mourir aux échancrures de la Citadelle qui surplombe La Rodia de sa superbe architecture martiale. Le public a répondu présent à l’appelle de Rodolphe Burger, figure emblématique et à part de la scène hexagonale française. Pourtant, il ne sera pas question, dans cet article, de cet artiste français prolixe qu’on ne présente plus, mais bien d’un groupe local émergent qui fait déjà des vagues à la surface des lacs gelés dans les fjords. Lorsque l’on tend l’oreille, on peut sentir l’onde s’y troubler. Il s’agit bien entendu de 2048 et de sa « Kukka » Music.

crédit : Justine Jude

2048, c’est la réunion réussie entre Lionel Croissant à la prog’ – alias Li Music (projet mené conjointement avec la chanteuse bisontine Cécile Paillard)-, ses machines, sa guitare et son synthé ; et une voix, celle d’Hervé Maillot qui joue avec cette ambiance faite de silences sonores et d’une atmosphère électro-pop clignotante, pétrie d’influences inattendues et pourtant bienvenues de pointures du rock’n’roll telles que Robert Wyatt, Sonic Youth, Morrissey ou encore Chet Baker.

Sur scène : face à une salle comble d’une moyenne d’âge supérieure ou égale à 40 ans, c’est-à-dire un public dont on peut imaginer qu’il va avoir certaines exigences, certaines attentes, qui sait a priori ce qu’il a envie de voir et parvient à identifier assez rapidement ce qui va lui plaire musicalement parlant, Lionel et Hervé ne se dégonflent pas, n’en étant pas à leur premier concert chacun de leur côté. Leur set commence sous les spots rougeoyants et blancs, avec un départ très spoken word de la part du chanteur, parfois presque acapella sur des notes de guitare calibrées, stoner, habilement disséminées par Lionel Croissant.

D’emblée, on sent la surprise, l’étonnement de la part du public, qui, comme un goût de « reviens-y », semble en redemander comme pour mieux goûter et valider sa première impression – dont on sait qu’elle est souvent la bonne.

crédit : Justine Jude

2048 s’exécute donc sur un second titre, baigné dans un florilège de lumières bleutées, tournoyant depuis le backstage, invitant le public à se mettre lui aussi en mouvement, à danser au son groove de la guitare, portée par la voix maintenant quasi gutturale d’Hervé Maillot. C’était sans compter sur les enregistrements de chants diphoniques, diffusés en parallèle, qui finissent de transporter l’assemblée jusque dans les contrées lointaines de Finlande ou de Suède où pousse la fine fleur de la musique de 2048, les « Kukka », c’est-à-dire les fleurs en Finnois.

Puis, les titres s’enchaînent naturellement, sans que le groupe n’ait d’efforts particuliers à fournir pour capter l’attention du public, déjà saisi par cet échange plus haut que la représentation, qui s’opère entre la scène et la salle. Osmose. Osmose par la musique. Entre Lionel et sa guitare, dont il extrait des sons lourds, sexy, plein de reverb’ ; osmose entre le chant fervent d’Hervé Maillot et les silences qui marquent la musique atypique de 2048 ; et osmose avec l’auditoire, qui commence à comprendre qu’il est question de partager un peu plus que du son avec ce projet.

L’alchimie entre les deux compères de 2048 se découvre petit-à-petit, sans qu’ils ne soient détournés de leurs quêtes individuelles de la justesse. Un bel exemple de collaboration heureuse et réussie. Les lights sont vraiment travaillées sur ce set, preuve que la résidence offerte par La Rodia fut profitable au groupe et à son staff pour créer une véritable atmosphère, faites d’aurores boréales et de chants des sirènes.

La guitare laisse place au synthétiseur, sans que rien ne bouleverse ce que le groupe avait mis en place d’intimité avec le public. La cohérence est trouvée, préservée par un savant mélange de notes et de silences. Une prog’ signée Lionel Croisant. Tandis que celui-ci distille son électro-pop pastel, Hervé Maillot, en transe, arbore une voix cassée par l’émotion pour ce qui semble être une chanson d’amour, « Face to Face », avec le public. Les lumières rappellent un ciel étoilé, tandis que le chant déchirant la nuit parle des pérégrinations des deux protagonistes : « Walk All Day and All Night ».

crédit : Justine Jude

La tension monte, l’attente du public aussi, face à ce bel élan de créativité et de sincérité qui s’émeut et émeut. Comment rester de glace face à un groupe qui vit sa musique ? C’est le moment qu’ont choisi les deux compères pour balancer leur titre le plus connu, dors et déjà en ligne sur Soundcloud, à savoir « Come What May », qui met tout le monde d’accord : ce concert, parmi les premiers de la formation, est une réussite. On y retrouve des paroles profondes composant les textes, une atmosphère faite de lueurs et de pénombres en adéquation avec l’environnement inspirant le groupe, c’est-à-dire les pays scandinaves et ses aurores boréales, ainsi qu’un florilège de son électro-pop duveteux, étouffés et lointains comme la caresse du soleil en hiver.

« Tomorrow does’nt exist », termine le chanteur. Rappelant l’urgence signalée dans le nom même du groupe : 2048, c’est en fait une date butoir à partir de laquelle Lionel Croissant nous apprend plus tard, au bar, qu’il n’y aura peut-être plus de poissons. La date 2048 provient en effet d’une publication de Boris Worm parue en 2006, dans la revue scientifique reconnue Science. Boris Worm et son équipe y abordaient l’impact de la perte de biodiversité sur les services écosystémiques des océans. Le déclin de la biodiversité s’accélèrerait et, à ce rythme, il n’y aura presque plus d’espèces de poissons ou de fruits de mer à consommer en 2048, prévient le chercheur. Une manière pour le groupe – tout en faisant une analogie entre les pads sur les machines de Lionel et le jeu vidéo « 2048 » de type puzzle permettant de faire glisser des tuiles et de les combiner pour marquer des points – de s’engager dans un esprit de transition écologique, afin préserver la planète et d’inciter ses auditeurs à faire de même.


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