[LP] Rose Mercie – Rose Mercie

La musique indépendante devrait, par essence, être le lieu d’une liberté artistique émancipatrice. Elle devient, au contraire, de plus en plus un espace où la norme s’impose comme une règle absolue, aussi bêtement intégrée que subie. Des musiciennes comme les Rose Mercie redonnent, avec beaucoup de candeur et d’esprit, un véritable sens à la notion même de création musicale artisanale. Depuis leur début en 2013, elles ont façonné une identité sonore singulière, qui se révèle aujourd’hui dans la très belle sortie confidentielle, et bien sûr en vinyle, de leur premier album.

Depuis les premières notes de guitares de « Floating », se plaçant comme autant de marqueurs d’intentions, le son sera, à n’en point douter, résolument lo-fi sur ce long format, qu’il fait bon d’écouter en vinyle. Faisant fi de limites techniques finalement insignifiantes au regard de la beauté simple de ce disque spontané et inventif, Charlotte, Inès, Louann et Michèle redoublent d’ingéniosité et de malices pour donner vie à ces instants d’art brut, légers et instinctifs. Musicalement, c’est tout un pan de l’histoire non officielle des musiques populaires, qui ressurgit du passé en quelques secondes. Intrinsèquement punk et foncièrement garage, les envies semblent évidemment proches de celles de ces aventurières (et aventuriers) qui ont refusé l’hégémonie masculine de la culture rock. Très vite, les pochettes des albums des Slits, des Bikini Kill, de Beat Happening, de Pram (avec qui Rose Mercie partage peut-être le plus de points communs esthétiques) défilent dans notre cerveau, tout comme les images marquantes pour des générations d’ados, de musiciennes libres et inspirées, à l’image de Kim Gordon, de Moe Tucker, d’Amy Farina (The Evens) ou encore de Julia Lanoë (Mansfield.TYA). Forcément, il n’est jamais question ici de leadership, cette notion si chère à l’imaginaire rock (masculin !), trop fortement sclérosée par les figures christiques des Jim Morisson et autres Dave Gahan. Comme dans les plus fervents mouvements rock alternatifs et militants, symbolisés par des labels comme Kill Rock Stars, la création repose sur une alchimie collective, basée sur la polyvalence et la complicité. Naviguant dans les eaux sinueuses d’une pop bancale, planante et climatique, nos musiciennes sont aussi capables d’invoquer le côté abrupt d’un riff répété à l’infini comme un leitmotiv entêtant (« Moyen âge »).

Les morceaux se répondent les uns les autres, dans le jeu d’une production réduite à son plus simple appareil, sans artifice, un peu comme si nous tombions sur les enregistrements pirates d’une jam-session inédite entre Warpaint et Sonic Youth, s’essayant à des covers du Velvet Underground. Entre mélodies spontanées et dissonances enivrantes, un groove nonchalant persiste et signe tout au long de ses tubes underground, qu’il faut savoir apprécier pour ce qu’ils sont. Synthé régressif et minimal, caisse claire métronomique jusqu’à l’arrivée déroutante de cette guitare obsédante, « Spring and Fall » commence comme un malentendu, mais finit par se stabiliser pour mieux nous emporter dans le tourbillon d’une danse chamanique, totalement sublimée par ces voix profondes et libres. Nos oreilles ne sont plus réellement habituées à cette vitalité de l’instant, à cette vérité rudimentaire de l’artisanat, contaminées par le son compressé du moment et l’implacable régularité synchronisée des ordinateurs. Pourtant dans les années 90, les premiers disques de Smog, notamment « Forgotten Foundation » et « Julius Caesar » (1992 et 1993 sur Drag City) ou encore l’étonnante discographie du groupe Quickspace avait placé l’approche Lo-Fi au cœur de la dynamique indie. En dehors des circuits médiatiques dominants, des groupes comme Rose Mercie poursuivent donc encore et toujours cette utopie, aussi matérielle que créative, dans les valeurs militantes et émancipatrices du Do It Yourself.

Chose de plus en plus rare, aujourd’hui, Rose Mercie nous offre donc une chance inespérée de vivre autrement le rapport à une œuvre discographique, bien plus comme l’opportunité risquée, mais jouissive d’une véritable expérience sensible, à défaut de la digestion commune et consentie d’un énième produit fini, sous le joug de la standardisation et l’obsession de la perfection marketing.

« Rose Mercie » de Rose Mercie est disponible depuis le 2 mars 2018 à travers une collaboration entre les labels SDZ Records et Jelodanti Records.


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La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

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