[LP] Thousand – Le Tunnel Végétal

Il faut parfois le courage et l’exigence d’un label comme Talitres pour créer toutes les conditions d’existence d’un album comme « Le Tunnel Végétal ». Non pas qu’il soit expérimental ou politiquement incorrect ; bien au contraire. Ce disque est tout simplement un opus équivoque, glissant, qui stimule en permanence l’imagination. Navire téméraire mais forcément fragile, Thousand navigue en eaux troubles. Il révèle une plume poétique surréaliste, qui se joue du flou entre intime et fiction, entre vécu et rêves. Sans œuvrer dans le calcul, notre musicien provoque de nécessaires réactions, pouvant tendre jusqu’à de sidérants aller-retours obsessionnels comme épidermiques vers ce nouvel objet saisissant de la pop culture.

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Devons-nous pénétrer les coulisses de la création pour totalement appréhender ce tout à la densité polymorphe ? Non, tant la beauté de ce manifeste lettré se révèle dans les écoutes répétées, sans avoir besoin d’une visite guidée. À la fois bordélique et foncièrement cohérent, « Le Tunnel Végétal » se dresse comme un pas de côté face à la conformité. La frénésie de la modernité, la vitesse de circulation de l’information nous poussent tous vers une schizophrénie mortifère : il faut parfois se (re)mettre devant la page blanche pour reprendre pied et réinventer le monde. Âme malicieuse et versatile, Stéphane Milochevitch s’est volontairement mis en danger, en construisant sa voie dans le périple de la langue et de l’écriture. Il a cherché inlassablement ce point de déséquilibre où tout peut vaciller d’un instant à l’autre. Étape logique d’un processus artistique plus que jamais vivant, pour un artiste qui fuit délibérément sa zone de confort, ce format long s’inscrit néanmoins dans la continuité d’une aventure débutée presque par accident, en 2008, sans renoncement ni compromis. Auparavant, c’était dans le folk indé américain (« The Flying Pyramide » en 2010) et dans la pop alternative (« Thousand » en 2015, déjà sur Talitres) que notre homme projetait son imaginaire d’enfant déjà trop grand. Aujourd’hui, c’est bien dans le spleen d’une pop à la française, hésitant entre la candeur de la chanson et l’obscurité de la cave, que baignent ces délires subtilement imagés.

Il est courant, ces jours-ci, d’évoquer Bashung pour situer Thousand. Et, pourquoi pas, le fascinant Jean-Louis Murat ? Tous deux, trublions d’une scène française qui capitalise sur son glorieux passé et l’exception culturelle, captivent par leur fascinante capacité à poursuivre le destin d’une écriture inspirée, dans la force d’une interprétation hautement incarnée. Reprise géniale s’il en est, « Love Song for Zelda » détourne l’humeur psychédélique de l’original de Dashiell Hedayat en compagnie de Gong en 1971 pour la transposer en 1981, dans les stigmates sonores synthétiques d’Ellie&Jacno et du LP « Seppuku » de Taxi Girl, d’où émergeait justement le cri du cœur en 45 tours « Suicidez-vous, le peuple est mort » de l’Auvergnat. Pourtant, notre homme est loin d’être un adepte de la révérence : en effet, comme il l’avouait récemment pour Bashung, il est fort probable qu’il ait jamais, ou peu, écouté le musicien poète du Sancy. En dehors de tout fétichisme esthétique, chez lui, l’inspiration se distingue d’une mécanique ostensiblement monomaniaque ; et, à bien y regarder, « Le Tunnel Végétal » aurait bien plus de penchants artistiques que viscéralement musicaux. A l’instar de ses illustres aînés, Thousand est ainsi à l’affût des émotions de son époque, éparpillées dans les livres, les médias ou le cinéma, et qu’il capture avec ardeur pour mieux reconstruire le puzzle de nos vies et, évidemment, de la sienne. Comme dans tous les travaux analytiques, de nombreuses pièces sont manquantes. Ne reste alors plus qu’à inventer, digresser, détourner, compiler pour éviter le piège envahissant de la romance et de la complaisance autobiographique. Que ce soit pour nous, ou pour lui, l’évasion est donc au bout du chemin, au carrefour de ces étonnantes histoires à dormir debout. Certains titres respectent pourtant avec application le dress-code de circonstance, dans des versions faussement accessibles, à base de refrains accrocheurs, de chœurs appuyés et de mélodies séductrices. La dynamique du disque repose ainsi sur ces locomotives pour déballer, avec une facilité déconcertante, son caractère atypique. « Ma Vénus » pourrait devenir le tube radio du printemps (reste juste à déterminer laquelle ?) au signal de cet aigle qui s’envole dans le ciel ! Au concours de la tendresse, c’est le débordant jeu de questions-réponses homme-femme de « La Vie de mes sœurs » qui remporte le trophée du « Twenty two Bar » (en référence à l’éternel pas de danse entre Dominique A et Francoiz Breut). Devant ceux qui regrettent l’absence de Fauve (personne n’est pas parfait !), nos espoirs se tournent, eux, vers le dancing, où « Le nombre de la bête » emballe la sono. La hype attend son nouvel hymne générationnel : il est là, à portée de main et de sens. Pourtant, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond : des petits détails qui interposent une distance, détournent le propos et entrouvrent des portes pour mieux en refermer d’autres. Écouter « Le Tunnel Végétal », c’est, par exemple, se surprendre à fredonner des refrains presque parfaits, dont l’évidence rivalise avec leur décalage et leur absurdité. « J’ai vu l’avenir du monde dans ton regard, je jure sur la tête de Robert Ménard » sur « La vie de mes sœurs ». Le ridicule ne tue pas ; il rend plus fort et, même ici, particulièrement heureux, repu de béatitude et de légèreté. Comme un leitmotiv obnubilé, notre homme semble détester le surplace, le réchauffé, le convenu, l’attendu. Comme lui, ils sont nombreux à refuser (consciemment ou inconsciemment, d’ailleurs !) l’exercice de la chanson comme l’unique propriété de la grandiloquence et de la suffisance de la variété. Poussée par la nécessité de redonner de la place à l’humain qu’on n’entend plus dans le brouhaha numérique depuis quelque temps, la chanson se réveille donc en sursaut pour interroger sa propre existence, à l’image des empêcheurs de tourner en rond de la trempe des Jérôme Minière, Arm, Feu! Chatterton et, donc, du surprenant Thousand.

Musicalement, les morceaux sentent le fait maison et le home-studio, fruits de longues nuits d’insomnie ou, à l’inverse, de ces matins où tout (re)devient possible. Quelques notes de claviers, une simple ligne de basse peuvent parfois dessiner les prémices d’une grande histoire. Aucun style ne veut prendre le dessus :électro-pop éthérée, new wave cathartique, post punk rachitique, afrofunk synthétique, disco-boogie romantique… Le sentiment de certitude musicale déserte ce foisonnant LP qui se régale de ses sonorités cheap, de ses excès d’effets, de son emphase débordante. Et, même lorsque le sirop dégouline de sensualité et de sentimentalisme à l’eau de rose sur « La nuit des plus beaux jours de ta vie », comme des masochistes, nous nous lovons dans cette lente montée en apesanteur, avec l’espoir de secrètement prolonger ce doux rêve régressif et cotonneux jusqu’à la fin du mandat de Trump !

En guise de conclusion, nous remercierons Thousand (et, quelque part, Talitres), de modestement détourner le cours des choses et d’insuffler une vitalité essentielle dans une scène musicale française qui attend trop souvent sagement les autorisations de de la sacro-sainte Profession, au lieu de croire à sa propre ambition. Mais, surtout, de parier sur la richesse décisive de sa propre matière créative, qualité intrinsèque de ce disque décidément indispensable de ce début d’année.

Thousand sera en concert, à l’occasion de la sortie de son album, au FGO-Barbara à Paris le 19 avril prochain.

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« Le Tunnel Végétal » de Thousand est disponible depuis le 9 mars 2018 chez Talitres.


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Laurent Thore

La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

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