Concentrons-nous quelques instants. Difficile de se prononcer sur Baltimore tant ce groupe pourrait aisément passer pour un groupe américain. Pourtant, point de doute, ce sont bien des « frenchies ». Des années après la disparition de Kurt Cobain, Nirvana demeure toujours cet objet de culte, cette référence ultime et contemporaine. Ainsi l’ombre du bébé dans sa piscine plane résolument au dessus de « Tigers Of The Year » mais sans être un fardeau, car en toute honnêteté, son influence ne peut être invoquée sur toute la longueur de ce LP. En effet, Baltimore s’applique tout simplement depuis des années à jouer une power pop extrêmement sincère, terriblement énergique et profondément ancrée dans le son des « nineties ».

Les années 90 regorgeaient d’une multitude de combos merveilleux, certes écrasés par la présence de « Nevermind » mais dont les effluves resurgissent aujourd’hui avec beaucoup de nuances dans la musique de notre trio. Ainsi l’air de rien, Baltimore rivalise aisément avec ses alter égos américains et britanniques actuels, Cloud Nothings en tête. L’étiquette grunge est finalement un énorme fourre-tout, qui symbolisait avant tout une forme de rupture avec les années 80 et une grande synthèse de près de 40 ans de musique rock. Mais Baltimore n’est pas par essence un groupe « grunge », et pour aller plus loin, sa musique est avant tout le fruit de sa formation. En effet, depuis des lustres le rock célèbre l’urgence et la vérité du trio magique guitare, basse, batterie. Nous oublions que Nirvana n’a pas toujours été organisé autour de trois musiciens (notamment sur « Bleach »). Si des groupes devaient symboliser cette formule, il faudrait alors évoquer Therapy?, Nada Surf, Placebo et autre Silverchair, pour des destins très divers et des souvenirs plus ou moins heureux, laissés à la postérité.
Baltimore ne révolutionne donc en rien ce fameux trident, bien au contraire. Tout le défi, consiste pour Fred, Alex et Franck à trouver le dosage parfait entre de franches intentions mélodiques d’un côté et cette volonté viscérale de monter très haut le curseur de l’énergie. En ce sens, « Tigers Of The Year » affiche une ambition étonnante, à travers un sens de la composition extrêmement efficace. Nous pourrions même déclarer que cet album en a sous le capot et sonne comme un moteur bien rodé: pas vraiment étonnant à la vue des références qui ont apposé leurs noms sur la pochette et donné ce supplément d’âme à l’effort studio de Baltimore (en l’occurrence Ian Davenport et Emily Lazar pour les connaisseurs). Qui plus est, peu de groupe peuvent se vanter d’avoir dans leur rang un chanteur de la trempe de Franck. Il impose une telle présence vocale, sophistiquée sans être maniérée, qui s’appuie les yeux fermés sur le matelas rythmique de ses 2 acolytes. Une basse/batterie qui pourrait d’ailleurs rappeler l’urgence de l’album éponyme de Placebo (1996) ou celle des Écossais de Baby Chaos, sur leur puissant LP « Safe Sex, Designer Drugs& The Death Of Rock’N’Roll » (1994).
Tout l’enjeu consiste alors pour le trio à rester lui-même pour ne surtout pas verser dans l’exercice de style. Un morceau comme « Blinded » remet vite les pendules à l’heure, porté certes par un palm muting d’école, mais délivrant une décharge émotionnelle absolument délicieuse. L’ensemble est peut être globalement un peu trop à fond et nous aimerions parfois découvrir une coloration plus nuancée comme sur le mid-tempo « After Day ». Mais finalement comment reprocher à ce groupe, ce qui concourt intrinsèquement à son identité, mais avec une sobriété qui lui évite par bonheur de tomber dans les horreurs du rock héroïque façon Muse. Enfin, histoire de clore ce débat d’enfant gâté, Baltimore nous a gentiment tendu un piège au détour d’une sombre ruelle, à la nuit tombée. La mélancolie reznorienne de « Papertown » s’avance vers nous. Le cerveau vrille, embarqué malgré lui dans des méandres faussement acoustiques. Une gravité latente s’installe progressivement au beau milieu de cet océan de rage et de décibels. La partie était finalement complètement déséquilibrée et elle se termine sur un implacable échec et mat, dans lequel nous nous sommes laissés avoir comme des débutants. Mais le jeu en valait la chandelle.

« Tigers Of The Year » de Baltimore est disponible depuis le 9 septembre 2016. Autoproduit.
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