And Also The Trees fait partie de ces rares groupes qui ont réussi à faire évoluer, se renouveler et s’approfondir leur musique d’album en album sans jamais laisser la qualité de côté, leur conférant ainsi un style musical reconnaissable instantanément. Grâce à la tension entre l’enracinement dans la campagne profonde du Worcestershire qui a marqué l’enfance de chaque membre et une ouverture sur tout ce que le monde a à lui offrir, le groupe a erré à travers les décennies sans jamais s’attarder plus que nécessaire, donnant à sa discographie un air de rêve lucide aux frontières incertaines. « Born Into The Waves », leur treizième album, reprend ainsi les mêmes bases, à mi-chemin entre le folk et le rock alternatif introduites par leur dernier album, « Hunter Not The Hunted », et les transcende afin de s’échapper partiellement de l’Angleterre par la voie maritime.

Cet album prend sa source dans quatre chansons d’amour venant de pays différents et composées par le guitariste Justin Jones, qui sont ensuite déclinées et étendues de façon à nous faire visiter les quatre coins du monde, à la manière d’un patchwork émotionnel et culturel. Simon Huw Jones a dit lui-même qu’ « il n’y a pas de chansons d’amour traditionnelles ici ; mais l’amour, telle une émotion et une force, est au cœur de l’album et s’introduit à travers chaque chanson – lumière et obscurité, énergie et destruction ». On observe ainsi avec plaisir, au détour d’une suite d’accords et de mélodies, des signatures rythmiques caractéristiques de la musique ukrainienne, japonaise ou encore roumaine ; celles-ci ayant pour effet de stimuler notre rêverie, de nous pousser à les accompagner dans leur croisière débridée.
La thématique de l’amour se construit et se développe de façon naturelle, presque organique, comme dans « Seasons & The Storm », où c’est grâce à l’apport de la voix d’Adam Sherry (des excellents A Dead Forest Index) que la portée du lyrisme du chant de Simon s’accentue. Ce dernier construit la musique à la façon d’un conteur dont le timbre explorerait les rivages à la recherche de la sonorité, de la tournure de phrase qui conviendra parfaitement à la musique. Dans « The Bells of St Cristopher’s », c’est le minimalisme qui donne toute sa liberté à la voix enivrante de Simon, nous rappelant le délicat « My Face Is Here In The Wild Fire » de leur dernier album, de même que le groupe ne quitte jamais totalement sa sphère musicale.
Évoluant sans cesse entre l’introspection acoustique de l’ère « When The Rain Comes » et l’ouverture onirique sur le monde de « (Listen For) The Rag And Bone Man », « Born Into The Waves » se construit dans le tout ; à la manière d’un album de Tindersticks, il donne l’impression d’être une boîte à secrets sans fond, dans laquelle on peut piocher joyau après joyau pour finalement se rendre compte qu’ils sont faits pour tous s’imbriquer dans une couronne. Le premier single de l’album, « Your Guess », est ainsi une ouverture enragée qui semble larguer irrémissiblement les amarres pour nous plonger dans la tempête fluctuante nous attendant au large. Et nous nous trouvons embarqués tantôt dans une fureur naturelle à la manière de « Le vieil homme et la mer » de Hemingway, tantôt dans l’œil enchanteur du cyclone qui ne semble avoir pour aspiration que de repartir de plus belle.
De la ballade froide cadencée par les percussions bourdonnantes et les guitares en tremolo de « Winter Sea », nous dérivons, portés d’une façon somnolante par le courant séduisant de « The Sleepers », jusqu’au Japon, avec l’instrumental « Naito-Shinjuku », dont les mélodies délicates et ombrageuses, sublimées par la percussion construite spécialement par le batteur Paul Hill avec des cylindres, forment une brise musicale légère et sempiternelle faisant penser au Ez3kiel de « Naphtaline ».
Si « Hawksmoor & The Savage » semble transitoirement nous mettre le pied à terre avec son refrain à l’allure de danse viennoise, l’escale est de courte durée ; car, à marée basse comme à marée haute, nous sommes transportés par la beauté se dégageant de l’harmonie entre les différents instruments. Dans le fantomatique « Bridges », le flot des nombreuses couches mélodiques enveloppant l’arrière-plan sonore est porté par la ligne de basse enflammée et le martellement incandescent de la batterie, qui paraissent former le phare perçant la nuit noire pour apporter la lumière nécessaire à la continuation du voyage. « Boden », quant à lui, paraît former une marche nocturne mélancolique, les multiples mélodies de guitare tamisées et évasives ornant la promenade. Et l’album se ferme avec le mystérieux « The Skeins of Love », électrisé par une basse jazzy rappelant les grooves étranges et hypnotisant de Klaxon, avant de nous laisser sur une dernière note positive et bucolique ; comme si la thématique de l’amour ne pouvait finalement que rester à fleur de peau, peu importe la destination où l’on porte notre attention.
Né de l’impétuosité des vagues, ce nouvel album nous ballotte d’une côte à une autre. Plus qu’une ballade poétique, c’est une exploration de nouveaux territoires qui semblent tous à la fois familiers et infiniment intrigants ; et il est impossible de rester à quai, tant le groupe utilise l’intégralité de la maturité acquise au cours de ses 35 années de carrière pour livrer cet album palpitant, d’une magie que seuls eux sont capable de distiller. Il ne reste désormais qu’à voir s’ils arriveront aussi à nous faire chavirer en live à Paris, le 31 mars prochain ; mais cela ne fait que peu de doute.

« Born Into The Waves » de And Also The Trees est disponible depuis le 18 mars 2016.
Retrouvez And Also The Trees sur :
Site officiel – Facebook – Twitter