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[LP] Lidwine – Before Our Lips Are Cold

Au risque d’en froisser plus d’un en mélangeant les références, voici ce qui vient en premier lieu à l’esprit lorsque l’on découvre la musique de la chanteuse française Lidwine : « Le cœur a ses mécanismes que la raison ne connaît point. » Oui, car le délicieux mélange de synthétique et d’amniotique qui se dégage des dix titres de ce premier véritable album de l’artiste (en prolongement parfait de ses deux EPs précédents) suscite à lui seul un sentiment de naissance, la croissance exponentielle d’un embryon mélodique en accéléré auquel on assiste, avec admiration et fascination.

Lidwine - Before Our Lips Are Cold

Comme si une fée électro s’était penchée au-dessus du berceau pour insuffler la vie à cette créature hybrique mais magnifique, sorte d’équivalent harmonique de Dren dans l’excellent film de Vincenzo Natali, « Splice ». Ainsi « Before Our Lips Are Cold » accompagne aussi bien la vie et les phases progressives de l’existence que l’inéluctable chemin vers la mort, comme le titre le laisse entendre. Et ce cheminement, ces stases ayant chacune un début et une fin (ou plutôt, dans le cas de chaque chanson, une finalité propre) tracent leur route comme un navire perdu au milieu d’icebergs menaçants, sur une mer pop douce et éclairée. Et remarquablement construite et arrangée, chaque détail étant pensé avec une maîtrise admirable et forçant le respect.

Lidwine connaît le potentiel de tous les instruments qu’elle convoque autour de ses créations, les poussant à leur paroxysme pour en extraire la sève la plus sauvage. On imagine volontiers les heures d’écoute jusqu’à l’aube, le besoin de manipuler les sons afin de les revêtir grâce à leurs essences les plus secrètes. Les rythmes électro se fondent dans un magma de sons acoustiques, clairs et montrant une facette émotionnelle immaculée et pure (The Pool, Blow The Horns), frôlant des atmosphères folk (No Monkey) et blues qui bouleversent les pores de la peau de l’auditeur (Duet For Ghosts). Lidwine apparaît comme une artiste proche du mouvement naturaliste ; elle étend les voiles de cordes et de cuivres sur des vagues artificielles jamais imposées, mais au contraire continuellement fondatrices d’un style jusque là ignoré (Protective), déchaînant alors les passions percussives et mouvementées d’instants plus directs et francs, presque dansants (Patterns On The Panes, Back & Forth). Et, afin de révéler aux sceptiques son désir perpétuel de laisser les genres s’imbriquer autour de sa seule et unique créativité, elle laisse sortir des tréfonds de son imagination des univers vocaux et instrumentaux passant des litanies bulgares ou tibétaines (Before Our Lips Are Cold) à la musique traditionnelle celte (Holy Night, chrysalide devenant peu-à-peu papillon).

Il est difficile et périlleux de tenter d’analyser l’art de Lidwine ; par peur de le rendre trop restrictif et de ne pas libérer toutes les senteurs qu’il contient. Pour contrer les attaques, il suffira simplement d’évoquer le travail vocal qui peut être admiré, ce frisson empli d’envolées lyriques impressionnantes et soutenues mais, paradoxalement, discrètes et inspirant une intimité dense et sublime entre nous et la chanteuse. Chaque note, chaque amplitude de l’organe sont méticuleusement prononcées et offertes, de même que le velours laisse place à une force expressive qui fait tomber toutes les défenses. Tomber sous son charme (car il ne peut en être autrement), c’est répondre à l’appel d’une sirène dans la tempête, plonger vers les profondeurs avant que celle-ci, plutôt que nous noyer, nous ramène à la surface. On entre dans le monde de la créatrice comme on se fond dans les plus beaux films de Georges Méliès : chacun recèle une magie, une subtilité et un perfectionnisme dans l’évocation des sentiments. Et, à l’image du maître, Lidwine façonne ses tableaux avec une poésie mariant les mouvements, les respirations et les tons dans une exposition engendrant une réaction littéralement épidermique. « Before Our Lips Are Cold » nous touche, au sens propre du terme ; on le ressent sous la peau, il caresse nos veines et nous fait frissonner, emballe le cœur et fait monter la fièvre. Celle de l’or, celle de la découverte d’une pierre précieuse que l’on souhaite montrer à chacun de nos proches, comme la plus belle récompense d’une existence auparavant banale et sans intérêt. L’album est un objet physique que l’on serre contre soi, qui nous étreint et entraîne quelques pas de danse, lents, délicats, fragiles, mais incroyablement réconfortants.

crédit : Thierry Rateau

crédit : Thierry Rateau

Un disque indispensable et brillant ; de ceux qui étanchent la soif perpétuelle de connaissance et d’un ressenti profond, d’un désir de voyage vers des terres inconnues. Afin d’y découvrir, au fil d’éternelles écoutes, les nombreux mystères qu’il cache en son sein.

« Before Our Lips Are Cold » de Lidwine, disponible depuis le 20 octobre 2014 chez Taktic Music.

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