Chose improbable, William Fitzsimmons fait cohabiter la drôlerie et le tire-larme. Un concert magnifique et généreux, délicieusement interprété par un des pontes folk-rock les plus doués de notre génération.

Les disques sont rayés. Mon lecteur me demande de changer de disque, mais rien à faire, William continue de chanter ses épopées folk jusqu’à ce que rayures et sautements sonores s’en suivent. Ces évidences de jeunesse se mélangent à l’affiche qui maquille son nom. The Garage, Islington, 18h55. Pas un chat à l’horizon. La file d’attente est encore inexistante, si bien que je fais cinq fois le tour de la bâtisse pour m’assurer d’attendre au bon endroit. Dix minutes plus tard, la sécurité positionne les barrières de fer. Le pragmatisme anglais veut que les organisateurs délivrent les heures de rendez-vous et non pas les heures de début, ce qui évite l’agglutination bordélique des files d’attente françaises. Par pure opposition conventionnelle, cette discipline me surprendra toujours. Le concert commence donc à 20h, soit 1h à boire des bières que tu évacues toutes les vingt minutes.

La salle est une salle comme tant d’autres. Ni belle, ni moche, juste utile et fonctionnelle avec sa petite scène, sa fosse et son bar aux guirlandes lumineuses en fond. La seule touche d’originalité pourrait être les voutes du plafond, vestiges de l’époque où cet endroit était rempli de cambouis et de voitures malades. Je suis le seul à avoir la tête en l’air. Je m’éberlue devant la faiblesse architecturale tandis que Denison Witmer arrive sous les éclairages poussiéreux. C’est un beau gosse au blond pailleté, impeccable dans ses vêtements en jeans et sa chemise à carreaux.
Il est l’archétype du folk songwriter. Avec rien d’autre que sa guitare, il déverse ses aventures sauvages dans des chansons au rythme lent et soporifique. Une impression de déjà-entendu-mille-fois jauge un peu trop vite mon ennui. Peut-être que l’impatience est à son comble. Trêve d’engourdissement, Denison vient d’enfiler une barbe synthétique et une paire de lunettes rondes qu’il dit avoir achetée sur eBay. Il commence à susurrer des paroles lasses et outrageusement désespérantes. L’imitation est amplement réussie, les premiers éclats de rire ricochent sur le plafond voûté.

Les riffs de « Centralia » décrassent les amplis. L’homme à la barbe de cent ans s’échauffe doucement la voix, il met du miel à son ton le temps de trois chansons. William Fitzsimmons est grand et mastoc, les douceurs de ses titres « Josie’s Song » et « Beautiful Girl » n’arrivent même pas déjouer son envergure de semi-géant. Ses trois musiciens sont installés à leur poste, sérieux et impassibles. Le public est timide, ou simplement trop respectueux envers l’artiste. Une retenue qui disparaît une fois que William déploie sa voix d’ogre pour faire les salutations. La différence est énorme. Où pêche-t-il ses murmures feutrés ? C’est la divine logique des cordes vocales, un abandon lyrique et incontrôlé. Les minutes passent, les sons s’écoulent et le public crépite de plaisir. Je tremble devant l’arrangement de « Took » et de « Fortune », je frissonne sous « Bird Of Winter Prey » et m’extasie au son de « Fade And Then Return ».

Les états divergent et chaque seconde est prétexte à ovationner l’artiste. Sous ces airs d’enjôleur de l’âme se cache un homme pétillant et très drôle. « Putain, ce n’est pas déprimant… et pas joyeux non plus ! » dit-il en parlant de sa musique. Les blagues se s’arrêtent plus, de grosses poilades animent la soirée. L’ambiance est plus que chaleureuse, c’est littéralement une cour de récré qui l’amène à reprendre la fadasse « Umbrella » de Rihanna qu’il magnifie en tous points, entre ses sautillements de gros gâteux, ses piaillements à la soul/RnB et son imitation de parapluie. L’autodérision bat son plein, tellement qu’on devient presque gêné par cette double mesure intime, cette bataille des sentiments qui dissimule sa mélancolie sous l’état champêtre de son humeur. « Lions » reflète bien cette ambivalence où l’amour de la musique vient soigner les troubles-faits de la vie. Confession d’un homme sincère, touchant et doublement (bon) vivant.
Nos sens s’enveniment. Le deuxième rappel vient transcender plus d’une heure de privilèges. William et son équipe parviennent tout de même à taper fort, et ce, droit dans le cœur, avec une session unplugged incroyable, ma plus belle à ce jour, où la vieille merveille « Passion Play » vient tirer nos larmes une par une. Sa voix ne nous lâche plus, nous fait perdre pied. Mais qu’importe, le baume est ailleurs. Ses musiciens quittent la scène. William chante encore des bribes de chansons et amuse la galerie. Il ignore les signaux d’arrêt de son manager, suffisamment drogué par un trop plein de passions.

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