[Live] Scopitone 2017

Seizième exercice pour Scopitone le tumultueux, Scopitone l’électrique, Scopitone l’éternel, Scopitone le magnifique. Le festival sonne la rentrée des cultures électroniques et ne faillit pas à sa réputation désormais indélébile dans le paysage international des musiques électroniques. Du 20 au 24 septembre derniers s’est succédée une pléiade d’artistes disséminés dans les lieux phares de la citadelle culturelle nantaise : Le Château des Ducs de Bretagne, Les Nefs, Le Musée d’Art de Nantes, La Scène Michelet ou encore Le Lieu Unique, pour ne citer qu’eux. Hommage glorifié aux arts numériques et à la culture électronique, Le festival Scopitone a su offrir bon nombre d’expériences riches à un public de tous horizons. Pleins phares sur la Nuit Électro du samedi 23 septembre, plongeant Les Nefs dans un réacteur musical de haut vol.

crédit : David Gallard

Avec six artistes allemands présents sur cette programmation, la messe est dite. On s’attend à du savoir-faire et de la « Deutsche Qualität », et à juste titre. Mais cet horizon sans surprise est balayé par le génie de Jean-Michel Dupas, le programmateur du festival, qui a plus d’un tour dans son sac. Réunissant une quinzaine de nationalités sur la programmation, la richesse de l’offre de l’événement est sans conteste un de ses points forts. Rapprochons-nous des Nefs, où une multitude d’aficionados s’empressent d’investir le théâtre des festivités de ce samedi soir. La soirée est à guichets fermés ; c’est donc carton plein pour les équipes du festival, qui n’en sont pas à leur premier coup d’essai en la matière.

Aux balbutiements du second set qu’accueille la salle Maxi, c’est la jeune et prometteuse Avalon Emerson qui branche ses platines. Tout en humilité et en puissance, la Californienne démarre son set. Elle s’élance et répand une intensité palpable dès la première minute. Entremêlant effets visuels envoûtants et boucles sonores brutes, Avalon capte l’attention d’un public en plein éveil. L’Américaine exerce son art avec un rythme hypnotique qui s’accorde en tous points avec les visuels psychédéliques qui la mettent en scène. Passé un certain temps, le set devient une ode à la danse, avec des notes de house très prononcées. La foule est conquise et en redemande. La méticuleuse Avalon Emerson, sous ses airs de première de la classe, sait y faire en délivrant ici une prestation électronique de très bonne qualité.

Migrons vers les Nefs, où la température semble grimper à mesure que les sets défilent. C’est le français Jeremy Underground qui s’empare du lieu sur les coups de minuit, pour le plus grand plaisir des amoureux du travail du fondateur du label My Love Is Underground. Fort d’une musique à la fois onctueuse et percutante, le Parisien effectue une entame assurément branchée sur des sonorités disco/funk à la sauce Delegation ou encore Earth, Wind and Fire.
Véritable ode à la danse, la musique house de Jeremy Underground rappelle les grands classiques du genre, de Frank Knuckles à Kerri Chandler en passant par Carl Cox. À l’image de la bouteille de San Pellegrino que l’artiste descend sur scène, l’intéressé semble pétillant de vie et transcendé par les sonorités qu’il partage avec son public. Du funk à la deep house en passant par la house, le sulfureux set de « Mister Underground » gagne en intensité au fil des minutes. Nappé de transitions subtiles sur fond d’harmonica et de sons aux consonances exotiques, les enchaînements de l’artiste sont fédérateurs d’une foule de plus en plus en délire. Ses propositions rappellent les titres subtilement dansants de AIR, ou encore l’énergie de Rabo de Saia sur « Ripa Na Xulipa ». On ne pourra pas dire que les parois stratégiquement matelassées des Nefs ont manqué à leur devoir. Mazette ! Ce set, c’était du coton pour les oreilles.

À trois salles, trois ambiances. Au sein de la salle Micro, aux alentours de une heure du matin, l’ambiance a des airs d’épisode de « X-Files ». Sombre, lunaire, déshumanisée, la musique du duo de Detroit Dopplereffekt est une aventure dont on ne semble pas revenir indemne. Arborant des masques blancs, nos hôtes semblent en pleine expérimentation scientifique. Forts d’une musique technoïde analogique au possible et de voix robotisées rappelant l’époque Kraftwerk, les deux compères livrent un set qui nous plonge dans les limbes de l’île nantaise. La formation américaine de ce soir rend un hommage remarqué au mathématicien et physicien Christian Doppler à travers son projet. Ce qui n’est pas un geste désintéressé, quand on sait que le Mr. Doppler en question est le scientifique derrière ce qu’on appelle « l’effet Doppler », soit le décalage de fréquence d’une onde observée entre deux mesures. Une chance inouïe nous est offerte avec ce set teinté de visuels atomiques, les deux artistes ne s’adonnant pas souvent à des performances live.

Retour en Maxi, où la salle se remet tout juste du passage de l’Américaine Avalon Emerson. S’avance le mystérieux Pantha du Prince. Capuché sur scène, le Berlinois donne une dimension religieuse à la soirée en imposant une entame sobre et mélancolique. Si l’entrée en matière de l’artiste s’est faite en douceur, la progression de son set tend vers des scénarios de fin du monde. Alliant une techno profonde et brumeuse à des bruits réalistes comme ceux de l’écoulement d’une rivière, l’Allemand semble emmener son public vers une profondeur effervescente. Des percussions brutales mais soignées, entremêlées avec des paroles fuyantes et robotisées, posent un cadre psychédélique à l’image de l’artiste visionnaire.

En parallèle, aux abords de deux heures du matin, c’est un habitué de l’exercice nantais qui prends les commandes des Nefs. L’incontournable Joris Delacroix livre à son public nantais un set « académique » sans réelle surprise mais très soigné, le tout dans une atmosphère bleutée à l’orée d’un Kavinsky ou encore d’un DatA. Une musique planante et sensuelle laisse se profiler un sentiment de plénitude chez les « Scopitoneux » de ce soir. Quelques dizaines de minutes a posteriori du set du Français, la tension est à son paroxysme, et pour cause : le grand final du festival approche, la tête d’affiche de la soirée se retrouvant dans toutes les conversations aux abords du bar et des food trucks.

Trois heures sonnent la libération. C’est le saint-patron Roman Flügel, du label berlinois Kompakt, qui entre en scène. Ce vieux brisquard habitué des clubs européens les plus prestigieux n’a pas failli à la mission en nous offrant un panel d’instrumentaux solides aux cinglants arrangements électroniques. Emmenant son public là où bon lui semble, « Herr Flügel » s’illustre avec des rythmes constants sublimés par des mélodies virevoltantes. L’artiste aux allures de scientifique de la musique électronique est sublimé sur scène par des visualisations de données qui n’en finissent pas d’envoûter le public. La luminosité scénique est telle que seule la silhouette de l’artiste nous apparaît, faisant uniquement ressortir sa paire de lunettes argentées. L’Allemand s’adonne à nous délivrer une performance d’une justesse déconcertante. Au fur et à mesure de son set, le Berlinois semble décidé à explorer des textures musicales exotiques : des sons de chants d’oiseaux diffusant une atmosphère de forêt amazonienne, des rythmes tribaux nous emmenant cette fois-ci au plus profond de l’Afrique centrale. Le compositeur finira son set tout en puissance aux alentours de quatre heure trente du matin avec des sonorités industrielles répandant un tremblement de terre magnifié de mélodies sulfureuses sur l’île de Nantes.

Scopitone ne cesse d’arpenter les vastes territoires des arts numériques, et pas seulement sur le plan musical. Au programme, un ensemble d’œuvres digitales qui interrogent leur siècle, ses pratiques et ses visions. Scopitone a rassemblé des créations qui jouent d’un dénominateur commun : la perception de la réalité, ou plutôt des réalités, par la manipulation, le détournement, le questionnement conscient. L’édition 2017 fut une véritable réussite : une expérience sensible, vivante et toujours plus riche de la vivacité des arts numériques et des musiques électroniques. Un pied dans le passé pendant le set old school de Jeremy Underground et un pied dans le futur durant la performance stratosphérique de Roman Flügel.


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