[Live] Rock en Seine 2025

Pour la deuxième année consécutive, le festival du Parc de Saint-Cloud s’est déroulé sur cinq jours du 20 au 24 août. Une formule destinée à s’imposer, un peu à l’image de ce qui se fait à Dour en Belgique. Suivez nos déambulations dans les publics d’une trentaine de concerts en bord de Seine, dont nous avons retenu une dizaine pour un best-of éclectique et fidèle à l’esprit d’un événement qui transcende tous les genres musicaux.

Eat girls © cédric oberlin
Eat-Girls © Cédric Oberlin

La révélation scénique

Formidable révélation que cette formation lyonnaise Eat-Girls qui revendique une production lo-fi pour composer un punk froid et sombre, quand des beats mécaniques accompagnent sur un rythme rock différentes voix sorties des profondeurs. Jouissif ! Le set enchaîne ces paroles scandées dans une noirceur entêtante, embaumées de synthés hantés et d’une basse grinçante. La présentation se fait non sans ironie : on annonce une « nouvelle chanson » quand la plupart des oreilles attentives sont profanes. Le parterre est dégarni malgré les curieux en ce début d’après-midi, mais a le mérite d’attraper au passage les nouveaux arrivants entrés côté Pont de Saint-Cloud. La marque d’une conversion progressive vers cette messe sombre où des chanteurs se répondent et qu’on ne refuse pas. Difficile de dire à quoi ont été biberonnées ces Eat-Girls, mais ce n’est pas sans penser (agréablement) aux débuts de Grand Blanc, ici en anglais dans le texte. Un groupe à suivre également en s’appropriant son premier LP Area Silenzio sorti fin 2024.


La masterclass nordique

Parmi les best-sellers du festival, on retourne à chaque fois voir Aurora tellement elle est une figure attachante du parc de Saint-Cloud, passée par toutes les scènes de l’événement, y compris feu Pression Live, dans le petit recoin à droite après l’entrée du public où s’est aujourd’hui installé le Mini-Rock en Seine (les vrais s’en souviennent). La Norvégienne maîtrise son art par cette dualité unique entre présence mystique au service de sa pop baroque et interactions sans filtre, voire décalées avec son public. Sorte de chamane engagée pour un exorcisme de masse, elle s’engage à chanter pour toutes les souffrances de son public ou pour celles des Gazaouis, avec un catalogue d’invocations atypiques : elle ne revendique ainsi qu’une seule « chanson d’amour ». Les festivaliers enchantés par tant de générosité et d’énergie communicative, le lui rendent bien, ce qui, explique-t-elle, la touche en plein cœur, mais aussi « au ventre et aux fesses ». Elle-même prise dans cette frénésie, elle ne peut s’empêcher de plaisanter en évoquant ses tétons qui pointent à travers son costume. Une telle figure habitée impose son univers pop stylisé autour de musiciennes/choristes en harmonie. Impossible de ne pas se laisser embarquer dans cette course de sensations musicales résumées par l’indémodable « Running with the Wolves ». Encore ?


Le flow américain

Déjà découverte au festival en 2018, Fatimah Warner alias Noname a élu résidence pendant une grosse demi-heure sur l’étroite avancée de la Grande Scène en plein cœur de la fosse pour un set de grande classe. Accompagnée d’une DJ chargée de l’accompagnement musical, la MC de Chicago est revenue faire la preuve de sa technique et de son verbe unique. Avec un nouvel album en poche depuis 2023, elle construit son set engagé comme un dialogue avec le public, sollicité et embarqué avec beaucoup de complicité. Si l’on regrette que, cette fois-ci, une bande-son se soit substituée à son live-band aux sonorités jazzy, elle s’impose néanmoins par la précision de son spoken word incisif, politique, contestataire et parfois polémique. Et peu importe finalement si certaines de ses productions qui nous enchantent depuis sa révélation aux côtés de Chance The Rapper et la sortie de Room 25 nécessitent peut-être une mise à jour : « Je devrais retirer cette mention à P. Diddy », pince-t-elle ainsi.


Le come-back de l’année

Un peu perdu dans la tourmente des élections américaines de 2020, revoilà John Maus pour un show annonciateur d’un nouvel album fin septembre. L’adepte du seul en scène, avec son ordi et sa bande-son, nous rappelle qu’embarquer un quintet en tournée n’est pas forcément nécessaire pour s’approprier le dur public de Saint-Cloud. Enchaînant les pistes darkwave dopées aux synthétiseurs de cathédrale, l’Américain électrise par sa présence déroutante, tant il reste possédé et tourmenté. On se demande presque s’il faut avoir mal pour lui face à cette expressivité cathartique qui le voit tantôt crier, tantôt boxer dans le vide, ou encore se frapper machinalement du poing sur la poitrine. On aperçoit quelques jeunes s’essayer à ces chorégraphies étranges ou entrer dans cette transe qui le voit constamment se plier en deux dans une forme de gymnastique maudite. Cette performance intrigante se conjugue à des compositions synthpop fascinantes : elles donnent le tempo d’une chasse aux fantômes menée par l’artiste et dont les festivaliers intrigués essayent d’en saisir les moindres méandres avec une passion partagée.


L’instant dancefloor

On ne compte plus les sets de Jamie xx à Rock en Seine, mais ils déçoivent rarement : loin de se contenter de rejouer ses albums house (dont l’excellent « In Waves » sorti il y a tout juste un an), le Britannique vient mixer et remixer ses perles comme celles des autres jusqu’au plus improbable, en variant l’atmosphère musicale. Un live aux airs de DJ set où il entremêle des sonorités improvisées avec des samples de ses propres productions, tels que les frais « Treat Each Other Right » ou « All You Children ». De la techno à la jungle, le membre des XX puise dans des références improbables jusqu’au « C’est la ouate » de Caroline Loeb pour le moins improbable. C’est encore dans le public qu’arrivent les belles surprises : alors qu’en 2022 des danseurs frénétiques s’étaient incrustés en pleine fosse, voici apparaître l’acolyte Oliver Sim qui interprète son « GMT » remixé par Jamie. Rien de mieux à la nuit tombée de céder aux sensations fortes de ce dancefloor improvisé devant la scène Révolut.


Le crush du juste après-midi

Il fallait être nourri, réveillé et disponible pour apprécier Sylvie Kreusch le dimanche à 13h40. Qu’importe, les privilégiés étaient nombreux sous un chaud soleil quand la Belge, déjà aperçue aux côtés de son comparse Warhaus, est apparue sur la scène Révolut dans son large costume blanc à fourrures. En figure de mode, un monde qu’elle connaît bien, elle nous y a produits son art-pop gracieuse et dansante imbibée d’ambiance et d’esthétique vintage. Avec la posture d’une chanteuse glam rock saisissante et hors du temps, elle frappe fort avec autant de classe que d’ingéniosité résumées par un titre d’album bien choisi : Comic Trip. Concept qui donne le ton aux productions ou simple univers bien léché, l’ensemble prend une dimension cohérente sur scène où flottent jusqu’au public de grands ballons argentés estampillés au nom de l’artiste. Un sacré phénomène à suivre à toute heure et en tout lieu !


La claque estivale

Dans le top 3 des concerts où la hype se faisait le plus sentir figure sans doute King Hannah, duo américain séduisant sur son deuxième album « Big Swimmer » sorti chez City Slang. Le phrasé envoûtant de la chanteuse Hannah Merrick n’y est pas pour rien : sur des productions de guitares brutes et acérées et mélodiques, elle susurre plus qu’elle ne chante de manière théâtrale avec une diction de velours qui frise le sublime. Une posture qui évoque parfois le spoken word londonien de Dry Cleaning, mais ici plus dans la nuance avec des partitions tantôt plus folk et roots où la vocaliste en robe rouge donne davantage de la voix. Discrète, mais électrisante, frêle, mais d’une sensibilité touchante, l’artiste subjugue par la justesse de titres entraînants et qui invitent au voyage dans les contrées de l’americana. Enthousiasmant, rafraîchissant, le set atteint le sommet de la hiérarchie du cool sur de belles séquences instrumentales qui donne le ton enfin d’un véritable rock en scène qui a parfois tendance à s’oublier au festival.


Le concert du groupe rêvé

Sharon Van Etten & The Attachment Theory : c’est ainsi que s’intitule le premier album d’une nouvelle ère pour l’Américaine, à savoir celle de son groupe. Fini le folk épuré, dark, et les introspections mélancoliques de ses débuts, la voilà maintenant sur scène pour produire le travail d’un collectif qui transforme son art. Une transformation sur laquelle elle ironisait il y a quelques mois en jouant au Trianon : « Il a fallu que j’attende la quarantaine pour enfin jouer dans un groupe. » Certes, les arrangements plus denses et le virage rock s’entendent déjà sur la scène du Bosquet sur d’anciens titres solos, tels que « Comeback Kid » ou « Seventeen » (2019), mais cela reste sans commune mesure avec le style de nouveau album. Ce n’est pas tant l’identité que la perspective qu’elle donne à sa musique qui change d’ampleur, car sa voix unique, lyrique, écorchée vive, raisonne toujours avec la même intensité reconnaissable. The Attachment Theory (Devra Hoff, Jorge Castellano, Kristina Lieberson) la transporte vers une production hi-fi, qui intègre davantage de sonorités électroniques et, par ce travail de plusieurs mains, vers des hymnes pop et gothiques diablement catchy. Cela s’en ressent encore davantage pendant sa performance à Saint-Cloud en full band, où sa présence hypnotisante pour le public se double d’une complicité parfaite avec ses musiciens.


La soul spirituelle

Venu du rap chrétien et du gospel des Églises de Pittsburgh, Montell Fish navigue dans des eaux plus riches tellement sa musique s’apparente à un kaléidoscope d’influences au moment de venir dans un festival aussi profane… et qui plus est sur une scène portant le nom d’une société de la fintech. L’Américain impressionne les couleurs éclectiques de sa setlist, d’une néo-soul classieuse aux guitares rock en passant par un hip-hop empreint de psychologie ou de spiritualité. Mélancolique et introspective, sa musique séduit un jeune public déjà présent devant la scène pour reprendre notamment son « Fall in Love With You », interprété guitare à la main, casquette noire vissée sur la tête et un sweat entrouvert de la même couleur. Ce grand fan de Prince n’a cependant pas tout à fait exploré les terrains électroniques qu’il maîtrise également sous un autre nom : DJ Gummy Bear. Une autre facette à découvrir à une autre occasion peut-être ?


La clôture alternative

« Nous sommes les Queen of the Stone Age, merci d’être là ». C’est ainsi que se présente Bryan’s Magic Tears à l’ouverture de son set, le dernier de l’édition, en simultané avec les rockeurs de Seattle. Qu’on ne s’y trompe pas, l’esprit est plus au shoegaze de ce côté des bords de Seine, porté par le groupe francilien signé chez Born Bad. Aux dernières heures du festival, l’alternative que représente chaque année le Bosquet face à la tête d’affiche de la Grande Seine est toujours extrêmement intéressante (l’an dernier la mission avait été confiée à Canblaster). C’est une autre fête tout autant appréciée qui, à défaut d’une foule massive et compacte, permet de danser frénétiquement sur les partitions de ces adeptes français du Madchester. Les guitares distordues des effets de pédales et ces voix planantes ont de quoi satisfaire les fans de Slowdive tout en donnant au set un caractère épique. La scène locale a aussi du bon pour un plateau final !


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Charles Binick

Journaliste indépendant, chroniqueur passionné par toutes les scènes indés et féru de concerts parisiens