[Live] Rock en Seine 2016, jour 3

Ultime chassé-croisé pour les festivaliers parisiens entre les cinq scènes du festival, la journée du dimanche 28 août de Rock en Seine nous aura passionnément tenu en haleine jusqu’à sa clôture. Dans un immense parc de verdure métamorphosé en un Far West enfumé de paille et de poussière, cette dernière grande journée aux propositions artistiques toutes plus attrayantes les unes que les autres nous en aura fait voir de toutes les couleurs. Nous aurons également usé jusqu’aux talons nos chaussures pour profiter au maximum de la conclusion de cette grande fête musicale d’août.

Rock en Seine 2016 par Fred Lombard

Article écrit par Juliette Durand, Charles Binick et Fred Lombard

La légende raconte que The Butcher et The Alchemist se sont rencontrés et ont formé Maestro. Un côté obscur et un côté lumineux. Macabre magie. À 14h30, l’Industrie devient un night-club. Dans la fournaise et en plein jour, Maestro endiable les corps par une post wave électronique bonifiée. Premier concert de la journée et nombreux sont ceux qui semblent être venus spécialement pour cet instant musical et explosif. À la fois dansant et astral, le trio électronique formé par Mark Joseph Kerr, Frédéric Soullard et Antoine Boistelle diffuse des nappes mélodiques par les claviers qui finissent par complètement envelopper les corps. Les spasmes rythmiques d’une batterie bien sentie et prise de vitesse joignent l’élégance conquérante et nerveuse du chant. Écorché, vertigineux et enivrant, Maestro a donné l’un des concerts les plus saisissants de ce Rock en Seine.

Parmi les belles découvertes de cette quatorzième édition, nous retiendrons sûrement Blues Pills, venu également ouvrir la troisième journée sur la grande scène. Les Suédois s’y produisent à l’occasion de la sortie de leur second album « Lady In Gold ». Pieds nus sur un large tapis recouvrant la scène, la chanteuse Elin Larsson (à ne pas confondre avec Zara, l’autre Larsson qui vous a donné la migraine avant chaque match de l’Euro de football) a illuminé le set de toute sa prestance, cheveux sauvages au vent, dans une tenue noire moulante. Elle se fait ainsi l’égérie d’un blues rock passionné sans pour autant réinventer le genre. Riffs ravageurs, mélodies bien senties, énergie communicatrice, Blues Pills rassemble tous les éléments d’une usine à tubes taillés pour les grandes scènes et faits pour durer. Une mise en jambe bienfaitrice avant une longue soirée rock’n’roll.

Blues Pills par Fred Lombard

Dans une douceur suave, mais inquiète, Kevin Morby offre à la scène de la Cascade un concert où l’intime caresse l’envoûtement et même le fun. C’est dans les chemins sinueux et nocturnes des hauteurs de Los Angeles que l’homme aux boucles blondes et à l’esprit torturé a trouvé l’inspiration. Alors sur cette scène si grande pour l’oiseau discret qu’il est, Kevin Morby enchante par son chant précieux emporté sur une musique ouverte qui appelle le public. Sa poésie des sentiments et des paysages américains, empreinte de tragique et de beauté, se retrouve alors à naviguer sur le groove lent des guitares. Nonchalance d’un songwriter énigmatique, son concert fut à la fois la trêve et le combat intérieur.

Kevin Morby par Fred Lombard

KillASon est une bête de scène. Habillé de son long manteau aux poils noirs qu’il ôtera au fil du set jusqu’à exposer vaillament son torse d’athlète, le jeune Marcus fait de l’Industrie son repère pour livrer un set énergique. Touche-à-tout adroit, il se succède au chant, aux machines et à la danse. Le public, acquis à sa cause et ses causeries, se déchaîne sur son rap très fortement percutant. Saisissant par ses textes qui fusent et son énergie ensorcelée qui hypnotise par sa force, le concert est un lâcher-prise frénétique.

KillASon par Fred Lombard

Sous le chapiteau étouffant de la scène Île-de-France qui n’arrive pas à accueillir toutes les personnes venues le voir, Tiwayo navigue sur les courants d’une soul profondément rock. Emportant sur son passage les corps vers le groove, le jeune voyageur vogue entre chant joliment aguicheur et musiques pulsatives, entêtantes et parfois capricieuses. Amenées par un ensemble impeccable de batterie, guitare, basse, les compositions qui défilent à vive allure nous laissent apercevoir tout le potentiel des refrains qui ne peuvent que marquer les esprits, tel le magique « Too Young ». Et par-dessus tout, parmi cette fougue langoureuse de soul pétrifiée, le timbre de Tiwayo pousse à la renverse par son écorchure saisissant nos peaux.

Tiwayo par Fred Lombard

Étrange moment que le concert de Miike Snow sur la Scène de l’Industrie. Si la justesse du chant d’Andrew Wyatt, rappelant souvent les intonations d’Adam Levine, et la maîtrise des compositions de la formation suédoise était bien au rendez-vous, le charisme, l’énergie et l’envie de partager avec le public parisien n’étaient assurément pas dans le contrat ! Planqué timidement derrière son clavier pendant la moitié des titres (la peur de l’insolation certainement), tendu comme pas croyable, jusqu’à renverser maladroitement sa tasse de thé sur son clavier en s’approchant de la scène, le leader du groupe aura bien eu du mal à convaincre qu’il a plaisir à jouer ici. Si Miike Snow avait joué ses titres toutes lumières éteintes ou derrière un rideau (coucou Sigur Rós), on n’y aurait vu que du feu, mais telle n’était pas notre attente. Fort dommage pour un projet aux si belles productions studio.

Miike Snow par Fred Lombard

Un festival, c’est parfois tout et son contraire, et c’est d’autant mieux quand la réponse vient de Ghinzu, demi-dieu du rock belge qui a soulevé une foule de fanatiques sur la scène parallèle de la Cascade. Loin, très loin de la piètre performance des Suédois, la bande de vieux, mais impétueux briscards wallons nous a fait ressentir l’ivresse d’une musique à consommer sans modération jusqu’à la panne sèche. Les Bruxellois, emportés par le charisme grave de leur chanteur John Stargasm, ont progressivement retourné tout Rock en Seine. Véritable prouesse comme seuls les plus aguerris savent manifestement tenir les rênes, leur performance aura été marquée par l’ivresse d’une fin de set explosive, emportant tout sur le passage du tube « Do You Read Me ». La branlée rock belge du dimanche !

Ghinzu par Fred Lombard

Il y a trois ans, Chvrches avait enflammé Rock En Seine sur la Scène Pression Live lors d’un show épique, à l’occasion de sa toute première venue à Paris. Ce week-end, c’est-à-dire bien des concerts plus tard dans la capitale, la formation écossaise est venue en remettre une couche sur la Scène de l’Industrie. Mené par une Lauren Mayberry déchaînée comme jamais (et dont nous nous rappellons les toutes premières performances timides, planquée derrière son micro), le trio a tenté d’en mettre plein les yeux et les oreilles aux festivaliers grâce aux refrains bubblegum de ses compositions dance pop entre Robyn et Depeche Mode. Malheureusement, le set fait la part belle à un second disque très décevant sorti l’an passé. Nous nous contenterons donc des tubesques « Gun » et « We Sink », ultimes survivants d’un premier album encore dans toutes les têtes, mais aussi des prises de micro ponctuelles de Martin Doherty, à contre-pied de la chanteuse star du projet, à l’image de l’excellent « Under The Tide ».

Chvrches par Fred Lombard

Les icônes rassemblent les foules. Iggy Pop est une icône. Surement une des dernières vivantes. Corps ténébreux traversé par des veines saillantes telles des éclairs, le monstre américain s’est donné dans un combat tendu et généreux. Traversant la scène de long en large, les cheveux collés au visage, son torse se sculptant sous des mouvements gracieux et vénéneux, Iggy Pop, accompagné d’un groupe qui lui est dévoué, est apparu comme le dernier diable du rock. Iguane et icône. Le set serpente ainsi entre les albums récents et les morceaux légendaires du passé des Stooges, de « Wild America » à « The Passenger », Iggy Pop n’a plus rien à prouver. Par son élégance, sa sensualité et son insolence, il a pétrifié par un orage électrique et violemment langoureux un Rock en Seine, qui n’a sûrement jamais été autant saisi par le passé légendaire et la pureté d’un rock de conviction et de sincérité.

Si le premier album d’Aurora a laissé beaucoup d’auditeurs de marbre (malgré quelques petits bijoux), la Norvégienne atteint une tout autre dimension sur scène. Épatante de maturité et de rigueur vocale à même pas 20 ans, la petite fée blonde platine envoûte, intrigue et fascine derrière un micro qu’on croirait à tort placé trop haut pour elle. Ses compositions personnelles sont à la base peut-être un peu trop simplistes pour être géniales, mais sont immédiatement transcendées en live par la façon dont elle les habite avec innocence et elle les interprète avec un talent et une sincérité touchants. Hormis quelques titres glissant un peu vers la grandiloquence, elle parvient à faire jouer la douceur de sa voix et la poésie qui s’en dégage alors qu’un univers atypique, féerique sinon fantastique, enrobe joliment le tout. Nous ne pouvons qu’être également surpris de découvrir les hordes de disciples qu’entraîne cette nouvelle prêtresse de la pop au-devant de la scène dans une ambiance quasi hystérique. La palme de la générosité de cette édition est ainsi à attribuer à cette jeune Björk échappée du Pays des Merveilles et qui mérite d’être appréciée sur scène à sa juste valeur.

Aurora par Fred Lombard

De retour après quasiment dix années de silence pour signer la bande originale du génial film Belgica sorti cette année, Soulwax est également revenu sur scène avec un tout nouveau live show. Et les Belges n’ont pas fait dans la dentelle, avec une scénographie impressionnante aux structures blanches complexes et des piles de matériaux électroniques. Deux batteurs habités viennent s’ajouter au line-up, assurant un show électrisant dans les profondeurs de cette dernière nuit de festival. Le set est monté en puissance tout au long du concert, best of d’une discographie riche en tubes entre électro et rock. Dans une ambiance de club rythmant les pas d’une foule en transe, autant pour fêter la fin de l’édition que celle de la canicule, les beats addictifs de la formation sont alors devenus la seule source de chaleur de cette fin de week-end. Inoubliable.

Soulwax par Fred Lombard

Dernier concert de la si bonne programmation Pression Live, Peaches a littéralement renversé les normes et le public sous un ciel étoilé qui est devenu électrique. Reine queer marquée à l’underground, la Canadienne Merrill Beth Nisker a livré un set excentrique et jouissif. Dominant une musique électronique provocante et sexuelle, elle a rassemblé fracas sonores, voix puissante et vagins si rarement montrés dans une société phallocentrée. Peaches, deux danseurs et les costumes incandescents qui les habillent produisent alors un show assumé qui questionne le genre, le corps et le sexe tout en produisant un electroclash chamboulant les foules. Elle défend alors la beauté des ratures et des ratés. Des micros tombés et des culottes mal mises. La pelouse est alors devenue un dancefloor et la scène une tribune politique, où se jouait une prestation libératrice, fière et sincère.

Peaches par Fred Lombard

Dans une dernière course effrénée d’un bout à l’autre du parc de Saint-Cloud, frôlant à bout de souffle une foule dense prenant le chemin de la sortie, nous arrivons juste à temps pour vivre les ultimes minutes du set fiévreux de Foals. Pour son rappel, le groupe d’Oxford va tout donner dans un enchaînement hargneux et volcanique du nerveux « What Went Down » et des premiers succès survoltés d’« Antidotes » ; « Cassius » et « Two Steps, Twice ». Emmené par un Yannis Philipakkis des grands soirs, le quintette anglais aura su offrir à Rock en Seine son ultime montée d’adrénaline couplée à une transe collective très physique. Une conclusion périlleuse et folle, jusqu’à la déraison d’un des musiciens encore dans le feu de l’action, qui viendra lancer sa guitare dans le crash à seulement quelques centimètres de nous. Déjà en nage après le set transpirant et orgasmique des Belges de Soulwax, nous avons eu très très chaud pour cette tout autre et improbable raison !

Foals par Fred Lombard


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