Subtil groupe aux délicates nuances indie rock, le combo Luje marque cette fin d’année, avec un album captivant de bout en bout, le bien nommé Among The Firs, où le mur du son collectif impulsé par une complicité vertueuse propulse l’émotion à une altitude vertigineuse.

Plus généralement, les choix ambitieux apportés dans le travail sur le son, des phases d’enregistrement, au mix, en passant par le mastering, donnent à ce long format un pouvoir d’immersion sonore absolument saisissant (à travers notamment les compétences d’un des membres du groupe, en la personne de Théo Das Neves, tête pensante du studio Sample & Hold). Alors que nous avions laissé les Lyonnais en 2023 sur le souvenir sympathique, mais loin d’être impérissable, d’un album généreux et lumineux, peut-être encore un peu scolaire dans son exercice indie, nous devons avouer, en le réécoutant aujourd’hui, qu’il portait déjà en lui la promesse de la fulgurance 2025 à venir.

Il serait périlleux de fixer avec précision les composantes de l’ADN musical de Luje, au risque d’évoquer des références, pas forcément inscrites dans le panthéon officiel des six membres du groupe. Pour des oreilles bercées au son indie rock américain des années 90 arrive pourtant spontanément, en premier lieu, une figure iconique de l’époque, celle des Smashing Pumpkins, dans cette manière d’incarner vocalement et instrumentalement parlant, de puissants contrastes, entre tendresse et rage, entre candeur et lucidité, entre douceur et amertume, en particulier sur « Try Me ». Pour parfaire le trait, il faudrait associer ce ressenti aux deux premiers albums de la bande à Billy Corgan, avant que celui-ci ne bascule dans une forme de mégalomanie et une posture de guitar hero, pas vraiment le délire des membres de Luje a priori. Il y a même sur certains morceaux d’Among The Firs, une merveilleuse capacité à atteindre une forme de vérité dans les méandres distordus et joliment salis de la noisy pop, comme savaient le faire avec brio des monuments 90’s comme Sebadoh, Dinosaur Jr., Blonde Redhead ou encore les merveilleux et plus confidentiels (troublant sur « Yeah ») Eric’s Trip qui tiraient leur nom d’un morceau de Sonic Youth. Transition parfaite pour évoquer le mythe de la jeunesse sonique, porté par la vision héroïque et arty de Kim Gordon, Lee Ranaldo, Thurston Moore et Steve Shelley. Il y a en effet à la manière des célèbres Américains, toujours chez Luje, cette soif d’envisager le son comme une matière à sculpter pour digresser à l’envi depuis un point de départ souvent pop.
Si les guitares de Kevin Lafort et de Joaquim Hatterman sont un des principaux marqueurs de l’identité Luje, il ne faut absolument pas négliger la touche décisive et inventive de l’incontournable Theo Das Neves aux claviers, qui fait dévier le territoire esthétique du groupe vers la synth pop, la new wave, le post-rock et le baggy sound. L’assise rythmique du groupe, assumée par Valentin Thevenin et Félix Anessi, respectivement à la batterie et à la basse, est un socle, capable aussi bien d’assurer la solidité des fondations qu’une parfaite philosophie de la répétitivité ; un des fondamentaux de nombreux courants, du kraut rock en passant le shoegaze, du rock garage et psyché américain en passant par le groove à l’anglaise, qu’il soit versant Bristol ou versant Manchester. Comme un clin d’œil aussi revigorant que jouissif, le chant de Kevin Lafort évoque, par instants, celui de Shaun Ryder, au point que Luje prenne de faux airs Happy Mondays tout au long du disque avec malice et justesse de ton. Enfin comme les merveilleux Trainfantôme (et leur sublime album Thirst sorti en 2023, qui revient sur la platine très régulièrement), les Lyonnais intègrent avec subtilité dans leur délicate alchimie musicale des élans métal, que notre fainéantise journalistique pourrait résumer ainsi « Ah, tiens, ils ont dû écouter Deftones. » Blague à part, la porosité évidente dans les 20 dernières années entre la noise, le post-metal, le post-rock, le shoegaze, le post-hardcore et la sphère indie n’est certainement pas sans conséquence. Dans un regard plus actuel, l’évocation de DIIV revient d’ailleurs très régulièrement dans la presse spécialisée pour situer Luje, certainement pour cette faculté à synthétiser brillamment de presque 50 ans de musiques indie (en actant un point de départ autour du début des années 80) et à ouvrir, à partir de là, de nouveaux terrains de jeux. Nous pourrions aussi souffler l’association aux New-Yorkais de Beach Fossils (et donc, voisins de DIIV) pour cet amour libérateur de la mélodie, aux Anglais de Bdrmm pour cette attirance pour des reliefs abrupts dans les paysages dessinés par le son ( même si ils ont basculé sur leur dernier album, le surprenant Microtonic, dans un versant beaucoup plus électronique) ou encore aux californiens de Film School qui n’oublient jamais derrière le vacarme des guitares et l’épaisseur du son, de préserver un songwriting inspiré, digne des plus grandes plumes du folk. Il conviendrait d’ailleurs de regarder ce phénomène d’influences, de cycles et de revival, sous un angle global et naturel, tant l’histoire des musiques populaires dessine une immense arborescence d’interactions et de liens au cœur des différents styles de musique aussi complexe que passionnante. Et où la technologie, les biais affectifs, la sérendipité, les interconnexions géographiques, le recyclage… sont autant de facteurs pour expliquer comment chaque nouvelle génération de musiciennes et musiciens invente à son tour ses propres paradigmes dans ce long continuum qui ne cesse chaque jour d’apporter son lot de découvertes et de surprises heureuses comme Among The Firs.
Ainsi, Luje n’est absolument pas un groupe passéiste, qui penserait sa musique par le (seul) prisme de la nostalgie. La manière dont les musiciens lyonnais reconnectent avec l’imaginaire indie rock et pop des 90’s et toutes ses ramifications américaines, anglaises, européennes, australiennes… leur permet d’activer une forme de fraîcheur et d’insouciance – posture salvatrice et résiliente face à la dureté du temps présent – qui place la jeunesse dans un climat anxiogène particulièrement cinglant. Non sans hasard, Luje affronte néanmoins avec intelligence (et avec la pudeur de l’anglais pour les groupes français) des sujets aussi sensibles et indispensables que l’écologie (« Nobody Speaks », « Too Cold ») comme la crise politique et démocratique qui frappe notre pays (« 89 »). Et si un certain nombre de groupes cultes des années 90’s mettait principalement en avant l’inspiration d’une figure centrale et iconique (dans une vision messianique et christique du rock, désormais désuète), symbolisé évidemment par Kurt Cobain pour la déferlante grunge ; en France, le renouveau de ces dernières années, de la musique indie est fortement marqué par des entités, qui entrevoit avant tout la création musicale à travers le collectif, à l’image de groupes aussi différents et géniaux que Mad Foxes, We Hate You Please Die, The Psychotic Monks, Montañita, Johnnie Carwash…(liste non exhaustive à compléter vous-même). Chez Luje, cette manière d’être ensemble dans le son, dans le rythme est vraiment déterminante tant elle est, a priori, le moteur même de la création. Elle transmet tout au long de ce long format un souffle musical particulièrement généreux, à la grâce communicative, qui fait de Among The Firs un objet indie absolument irrésistible.

Among The Firs de Luje est disponible depuis le 7 novembre 2025 en autoproduction et distribué via Howlin’ Banana et Confiture.
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