Il y a des soirs comme ça, où la musique se fait d’abord confidence avant de se muer en une transe collective. Des soirs où une scène comme celle du Ferrailleur, ce bastion de la musique live nantaise, devient le théâtre d’un contraste saisissant et magnifique. Ce vendredi 10 octobre, nous étions conviés à un voyage en deux temps, une exploration des émotions menée par la pureté d’Alex Colours en solo, suivie de l’expérience sensorielle et inclassable du trio Kriill.

Alex Colours, la mélancolie heureuse
Il entre en scène comme on entre dans une confession. Silhouette longiligne coiffée d’une casquette, veste de cuir sur les épaules, Alex Poussard, l’âme de Colours in the Street, s’installe seul face à son clavier. Dès les premières notes de « A Way To Restart », la magie opère. Sa voix, cette voix cristalline qui évoque les envolées d’un certain Chris Martin, s’élève avec une aisance déconcertante. C’est une voix d’alto ample, capable de caresser les graves avant de s’envoler dans des aigus d’une justesse folle, nous emportant avec elle dans son sillage. Face à lui, un Ferrailleur suspendu à ses lèvres, hypnotisé et d’un silence quasi religieux.
Il nous partage « Stay », une chanson qui, de son propre aveu, le touche particulièrement. L’histoire d’un amour à distance où la musique devient le ciment des âmes, le fil qui relie. L’émotion est palpable. Puis vient « Paralyzed », pépite rock de son groupe, qu’il déshabille ici pour n’en garder que la substantifique moelle, une douceur poignante qui n’est pas sans rappeler la tension du « Enemy » d’Imagine Dragons. La performance vocale est un chef-d’œuvre de maîtrise, culminant sur une note suraiguë tenue avec une finesse qui force le respect.
Bien sûr, il y a « Aux étoiles », ce succès que « des gens choisissent pour leur mariage », nous confie-t-il avec une humilité touchante. « Toi tu fais tourner la tête aux étoiles » : la formule est devenue un hymne, une comète au-delà des comètes qui, en cette période mondiale troublée, nous offre une bouffée de pensées bienheureuses absolument nécessaire. Alex se dit traversé par une certaine mélancolie, « même si tout va bien » dans sa vie. C’est peut-être ça, le secret de sa musique : une sensibilité à fleur de peau qui transforme le quotidien en poésie. Après avoir chaleureusement remercié le public pour son écoute exceptionnelle, il nous donne deux rendez-vous : le 14 mars 2026 au Trianon, et surtout, le 26 mars 2026, ici même au Ferrailleur, avec sa formation au grand complet.
Kriill, le maelström polyphonique
Le silence recueilli laissé par Alex Colours est balayé en quelques instants. Changement de plateau, changement d’univers. Kriill débarque. Klaar Frankenberg (chant, clavier), Richard Pons (batterie, chœurs) et Eliott Sigg (claviers, guitare, basse, chœurs) prennent possession de la scène comme d’un laboratoire sonore. Trois silhouettes, trois styles (du bonnet rouge en passant par la chevelure seventies), mais un uniforme : une chemise à motifs de scènes rurales bleues, pantalon ou short, et chaussettes blanches fièrement remontées.
Le set s’ouvre sur une nappe d’orgue, une scansion venue du fond des âges, bientôt rejointe par une grosse caisse et des grelots. La lumière clignote, les harmonies vocales s’entremêlent, et la machine Kriill se met en marche. Le groupe, qui tire son nom du krill, cette minuscule espèce qui occupe le plus grand espace sur Terre, est à cette image : une entité collective qui cherche constamment à se différencier. Leur performance est un ballet millimétré, une chorégraphie sonore et visuelle où chaque instrument, du xylophone au guitalélé, trouve sa place.
Les morceaux s’enchaînent comme des tableaux vivants. « Hurt People Hurt People » alterne entre a cappella poignant et nappes électro planantes, sur un fond de chant de baleine. Un chœur masculin en portugais, puissant et a cappella sur la reprise « Cordeiro De Nanã » d’Os Tincoãs, vient défier le fascisme avec une conviction qui prend aux tripes. Ils nous parlent de petites choses, imaginent une cavalcade western minimaliste à dos de fourmi vengeresse (« Arrête de croire petit, t’es à l’abri nulle part ») sur « Mick Jagger » avant de nous plonger dans un maelström sonore déchaîné.
Sur scène, tout est musique. Les percussions sont lumineuses, un « boyau » relié à un pad semble en exhausser les sons. La basse est déformée, la voix du batteur semble venir d’outre-tombe. Le trio est un ovni musical, un croisement fou entre la pop de Sam Smith, les expérimentations de Radiohead, la folie scénique de Twenty One Pilots et les harmonies vocales des Beatles de 2025. On est scotchés par leur reprise hypercréative de « Redbone » de Childish Gambino, où les trois voix de tête s’unissent à la perfection.
La fin du concert est à l’image du groupe : généreuse et collective. Après un solo de guitare électrique sur « replay », ils nous transforment en chorale. Sur des airs de clavecin gospel, nous voilà briefés pour reprendre un rythme en chœur « Shabalalaba », modulant l’intensité à leur signal. « It is time to hold your breath, just a step changes everything ». Un dernier instant de communion avec, trois voix face à nous, a cappella, avant de nous laisser, sonnés et heureux.
De la confidence solo à l’explosion polyphonique, ce vendredi soir au Ferrailleur était la preuve éclatante de la vitalité d’une scène qui ose tout. Le cœur et l’âme, tout simplement.
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