[Humeur #6] Aussi belle qu’une balle

La déferlante musicale englobée sous l’étiquette stylistique de French New Wave* ayant émergé aux quatre coins de la France à l’aube des années 80, et à laquelle Jean-François Bizot consacra la couverture de son  magazine Actuel en employant la formule célèbre devenue générique « Les jeunes gens modernes aiment leurs mamans » n’en finit plus de révéler d’incroyables trésors de prolongements arty du punk,  d’innovations synthétiques et de défiances des normes, à grand renfort de compilations et de rééditions. Mais quels sont aujourd’hui les groupes, les artistes qui représentent à leur tour cette urgence poétique et romantique de l’ère post-industrielle ? Voici une nouvelle humeur indiemusic en forme de tentative de réponse bien loin d’être foncièrement exhaustive, mais absolument jouissive.

Dear Deer – Plateforme

Les formations en duo mixte ont été l’un des marqueurs de la French New Wave : Elli & Jacno, Kas Product, Deux…. Dans une continuité actuelle, le groupe lillois Dear Deer articulé autour de Federico et Claudine a, à l’évidence, énormément de points communs avec les « jeunes gens modernes » de l’époque : une musique percutante et suintante, imprégnée par l’atmosphère du monde de la nuit, des clubs underground où toute une faune nocturne et cosmopolite se révèle, vit sa différence au grand jour, dans ces espaces de libertés éphémères de contre-culture, hédonistes et libertaires ; une vision artistique loin de se limiter à la seule musique, croisant les approches des arts visuels, plastiques, de la photographie, de la mode, du cinéma… Nouvelle preuve en musique et en images avec leur dernier clip à l’esthétique sombre, formulant une pamphlet acerbe contre la prison dorée que devient la modernité sur un implacable rythme electroclash aux puissants effluves rock indus, sous le titre évocateur de « Plateforme ».


Gwendoline – Audi rtt

Bien qu’il soit impossible de les réunir au sein d’un territoire esthétique défini, « les jeunes gens modernes » avaient en commun d’avoir dépassé le nihilisme originel du punk sans en renier forcément l’esprit de subversion et de transgression. Si l’art est une manière de mettre à distance le réel, certains morceaux underground de cette mouvance, tels « Contagion » du groupe À 3 dans les WC ou encore « Touche pas mon sexe » de Comix (à retrouver sur l’excellente compilation BIPP mise en relief par JB Wizz Guillot sur son label Born Bad en 2006) en proposaient une vision particulièrement crue, sombre, à la limite du sordide. Reprenant les élans visionnaires d’artistes aussi différents que Kraftwerk, Suicide, le Velvet Underground… ils imposaient des instantanés frappants et héroïques de la modernité, se jouant et critiquant à la fois, des marqueurs de la société de consommation, de la société du spectacle, de la société capitaliste. En 2021, le duo Gwendoline, basé à Rennes (plaque tournante historique de la French New Wave) a signé ce qui pourrait être considéré comme un nouvel anti-hymne de la modernité et surtout de la jeunesse, un coup de pied au cul à la bienséance, une ode célébrant ces instants présents et furtifs où la vie se dévore dans les excès, dans la loose… jusqu’au bout de la nuit, avant que le…


Oi Boys – Tes mortes idoles

Au sein de la French New Wave se côtoyaient deux facettes assez différentes, un versant pop élégant et dandy et un versant beaucoup plus radical et expérimental. Plus proche de nous, le duo messin Oi Boys a marqué les esprits en 2021 avec son album éponyme. Un disque extrême, minimaliste et intransigeant, frontal et nerveux, sec comme une trique, amer comme le fond de canette d’une 8.6 bon marché, morveux comme un gros mollard de lendemain de cuite. Chez eux, c’est dans les creux absurdes et précaires du monde moderne, que symbolisent non sans hasard ces ronds-points menant aux centres commerciaux des villes de banlieue, que se trouve la substantifique moelle poétique de leur inspiration viscérale et urgente, qu’illustre avec tellement de vérité le clip DIY de « Tes mortes idoles ».


BAASTA! – Faites ce que je dis…

Depuis Arras, François-Xavier Notel et Yoann Dirryckx activent depuis 2017 le duo BAASTA! qui s’inscrit lui aussi dans une filiation évidente avec l’esprit des « jeunes gens modernes ». Leur dernier morceau (« Faites ce que je dis… ») amoncelle une succession d’injonctions en forme de gimmicks et de mantras répétitifs, dans une énergie rythmique qui semble inarrêtable. Les phrases se succèdent sans véritablement de continuité narrative, mais se répondent et créent finalement leurs propres interactions de sens. Une sorte de tournis nous assaille et nous emporte à l’écoute de cette déflagration minimaliste obsessionnelle, dont la cible pourrait être un autre marqueur de la modernité, la publicité, qui imprègne avec tant d’impacts les imaginaires. Un album est en approche imminente, promis, on vous tient au courant.


Claustinto – On est là

À vrai dire, nous ne sommes toujours pas remis de l’album « On est là » de l’artiste stéphanois Claustinto sorti en 2020, dont la puissance créative résonne avec toujours plus de force ; disque que nous avions d’ailleurs peut-être un peu trop voulu faire rentrer dans des cases, sans pouvoir y parvenir. Il y a en effet, chez iel cette grande liberté à déplacer de nombreux curseurs esthétiques, sociétaux et militants, à travers un engagement artistique qui force le respect. Si des emblèmes de la nuit parisienne des 80’s, repères de nombreux ‘Jeunes gens modernes’ comme le Palace et le Rose Bonbon ont été des lieux précurseurs de la cause LGBTQIA+ ; à son tour, Claustinto par sa personnalité, sa grande sensibilité, et tout simplement sa musique hybride et décomplexée, pousse les mentalités vers une autre modernité, plus tolérante, plus ouverte et plus progressiste.


Taxi Girl – Aussi belle qu’une balle

C’est assez troublant d’entendre encore aujourd’hui la tendresse pop d’« Aussi belle qu’une balle », morceau emblématique de Taxi Girl, certes moins tubesque que le hit en puissance « Cherchez le garçon » mais  pourtant complètement représentatif de toute l’ambivalence du groupe. La réputation de la bande à Daniel Darc était en effet celle d’affreux garnements, au point de devenir par moments incontrôlables et complètement excessifs, rivalisant sur scène avec la radicalité corporelle, théâtrale et sanguinolente des New-Yorkais de Suicide. À la suite de la fin de Taxi Girl, Daniel Darc aura endossé, un peu malgré lui, ce costume d’ange déchu, à la sensibilité extrêmement touchante, tout en poussant le spleen dans d’étonnants retranchements désespérés, à l’image des paroles du magnifique et bouleversant « J’irais au paradis » où il ne pouvait afficher avec autant de justesse et de simplicité, toute la violence d’une vie d’errance à la recherche d’un bonheur inaccessible.

« J’ai creusé un trou, j’y ai enfoui mon cœur
Je le couvre de sang de boue et de sueur
Et quand je mourrai, j’irai au paradis
Parce que c’est en enfer que j’ai passé ma vie
Quand je mourrai, j’irai au paradis
C’est en enfer que, que j’ai passé ma vie
Quand je mourrai, j’irai au paradis
J’ai gâché ma vie »

*D’après le livre de Jean-Emmanuel Deluxe : « French New Wave, 1978-1988, une jeunesse moderne » (Fantask)