[Live] Guts à la Maroquinerie

On remonte la rue de Ménilmontant, un petit arrêt pour une pinte de bière belge et direction la rue Boyer. Ce soir, mercredi 19 novembre, Guts se produit à la Maroquinerie, une des meilleures salles de Paris. Ce soir d’accord, mais dans son infinie bonté Guts faisait un concert l’après-midi pour les enfants, avec le seul souhait de leur faire écouter autre chose, de stimuler leur oreille en plein apprentissage. Le cocktail devrait prendre entre cet espace cool où il fait bon errer et ce beatmaker défenseur d’un esprit hip-hop synonyme de coolitude – oui oui, c’est possible, la preuve est ici.
Pour ceux qui ne connaîtraient pas, Guts c’est une culture musicale infinie ruminée sur des dizaines d’années. L’homme rôde de disquaire en disquaire, à la recherche du sample qui viendra créer l’harmonie. Un exemple : les compilations de Beach Diggin’, qu’il a produites avec son acolyte Mambo, c’est comme ça qu’il les voit : « On est partis du principe que ces compilations étaient faites pour te mettre bien. Qu’elle (sic) te donne (sic) envie de faire l’amour, d’inviter ton pote à boire un coup, de te faire un petit plat en sauce. Bref, donner envie aux gens de faire des trucs simples, des vrais trucs. » (interview par Matthieu Amaré pour Brain Magazine). Du haut de ses quarante-trois ans, Guts a donc fédéré un public diversifié et finalement pas mal proche de la trentaine. Voilà ce qu’il s’est passé dans cette sombre salle pendant une bonne heure, après la très belle prestation d’Asagaya en première partie.

crédit : Will Witters
crédit : Will Witters

L’air est humide et chaud. Machine à fumée, lumière verte acide. La scène est vide, mais la tension monte. D’entrée de jeu, les cartes sont posées avec une pancarte : « I Am Hip Hop ». Les panneaux sont là, Guts les tient dans ses mains. Le design est de son acolyte Mambo ; elles vont chauffer la salle pendant tout le spectacle sans lui donner aucun répit. La basse tabasse, les cymbales suivent, on entend le fameux « Ladies & Gents », la guitare déboule avec Leron Thomas, le vrai, le man funk. « Brand New Revolution » pour commencer le show, les écriteaux : « Comin’ Out », « A Brand New Revolution » « Ah Ouh Ah Ouh Ah Ouh ». Le délire est bon, on n’en attendait pas moins sous le soleil exactement. Ce soir, il fallait choisir, c’était lunettes noires ou chapeau de pêcheur. Guts a choisi la seconde option, en salopette à la cool. Les soli s’enchaînent, Leron Thomas à la trompette quand il ne chante pas, la six cordes et son funk solaire…

On passe à « Freedom ». Avec Leron Thomas au chant, la musique prend une nouvelle dimension qui plaît bien. Fin du titre, on retourne à l’ambiance hip-hop. Le Guts a gardé de ses années 1990 une gouaille bien particulière, celle d’un chauffeur de salle comme on n’en voit plus. Ça charme l’auditeur, ça fait des petites blagues et ça repart. Un petit Beach Diggin’ pour la route qui commence sur des airs de « Mamy Blues » avant de céder au groovy. C’est de la « nostalmoovya », cette musique aux airs mélancoliques qui donne envie de danser en même temps qu’elle serre le cœur. Encore un solo funky contemplé par le Guts qui kiffe autant que nous dans son look de Robin des Bois du vingt-et-unième siècle. Le bassiste est fabuleux. Un look à la Kraftwerk un peu chelou, mais des slaps en toute légèreté, à la John Eintwistle chez les Who, l’eau qui dort.

Suit le concert avec « What Is Love ? » Chacun entend ce fabuleux «a humming bird ». Moment sensuel, la musique chuchote à notre âme et adoucit nos mœurs. Noble et majestueuse, elle nous rend tous petits. Guts rajuste son chapeau de l’index, dans un souci de simplicité ; ça doit sans doute vouloir dire qu’il acquiesce ce qui est en train de se passer.

Surgit d’un coin de la scène un nouvel arrivant. Leron Thomas s’est fait la malle, Cheeko est dans la place. Remplaçant Lorina Chia, il gère le chant sur « Open Wide », des paroles en français adeptes de la philosophie gutsienne : « moins de Rambo, plus de Mandela » peut-on entendre.

Mais Leron Thomas n’a même pas eu le temps de se faire oublier qu’il revient nous requinquer à base de « Man Funk ». Puis c’est « Come Closer », le sexe en personne, avant de revenir aux fleurs bleues avec « Roses ». Là survient une atmosphère de joie générale. Guts nous balance une propagande joviale, une idéologie de l’amour mutuel dont on profiterait bien un après-midi sur son île d’Ibiza, à siroter des cocktails à l’ombre des palmiers.

crédit : Will Witters
crédit : Will Witters

Finis les clichés, le barbu nous indique de nouvelles portes à franchir : « On a tous un côté obscur, plus deep » nous prévient-il. Et là, Leron Thomas s’éclipse vraiment pour laisser le Guts-digger balancer ses vocaux. On en vient à « Aimer Sans Amour ». On ne peut s’empêcher de reproduire le texte dont sont tirées les extraits que Guts nous lit, ému ; ce sont « Les statuts de l’homme » de Thiago de Mello, un poète brésilien qui les écrivit en 1964 (on n’a pas la bonne traduction, mais l’esprit est là) :

Article 1er. Il est décrété que maintenant la vérité a de la valeur, que maintenant la vie a de la valeur et qu’en nous donnant les mains nous travaillerons tous pour la vraie vie.

Article 2. Il est décrété que tous les jours de la semaine, y compris les mardis les plus gris, ont le droit de se transformer en matins de dimanche.

Article 3. Il est décrété que, à partir de cet instant, il y aura des tournesols à toutes les fenêtres et que les tournesols auront le droit de s’ouvrir à l’ombre ; et que les fenêtres doivent rester, le jour entier, ouvertes au vert où grandit l’espérance.

Article 4. Il est décrété que l’homme n’aura plus jamais besoin de douter de l’homme. Que l’homme aura confiance en l’homme, comme le palmier au vent, comme le vent à confiance en l’air, comme l’air au champ bleu du ciel ;

Paragraphe unique :
L’homme aura confiance en l’homme.
Comme un gamin en un autre gamin.

Article 5. Il est décrété que les hommes sont libres du joug du mensonge. Plus que jamais il sera nécessaire d’utiliser la cuirasse du silence, ni l’armure de paroles. L’homme s’associera à la table avec son regard clair, parce que la vérité se trouvera servie avant le dessert. ;

Article 6. Est établie, pendant dix siècles, la pratique rêvée par le prophète Isaïe : et le loup et l’agneau paîtront côte à côte, et la nourriture des deux aura le même goût d’aurore ;

Article 7. Par décret irrévocable, est établi le règne permanent de la justice et de la clarté, et la joie sera un drapeau généreux pour toujours déployé dans l’âme du peuple.

Article 8. Il est décrété que la plus grande douleur a toujours été et toujours sera de ne pas pouvoir donner d’amour à qui l’on aime, et de savoir que c’est l’eau qui donne à la plante le miracle de la fleur.

Article 9. Il est permis que le pain de chaque jour ait dans l’homme en trace de sa sueur. Mais que surtout il ait toujours la chaude saveur de la tendresse.

Article 10. Est permis à toute personne, à tout moment de sa vie, l’usage du costume blanc.

Article 11. Il est décrété, par définition, que l’homme est un animal qui aime, et que pour cela il est beau, beaucoup plus beau que l’étoile du matin.

Article 12. Il est décrété que rien ne sera imposé ni interdit – tout sera permis, surtout de jour avec les rhinocéros et de se promener, les après-midi, avec un immense bégonia à la boutonnière.

Paragraphe unique : Une seule chose est interdite : aimer sans amour.

Article 13. Il est décrété que l’argent ne pourra jamais plus acheter le soleil des matins triomphants. Expulsé du grand coffre de la peur, l’argent se transformera en une épée fraternelle pour défendre le droit de chanter et la fête du jour nouveau.

Article final. Est interdit l’usage du mot liberté, qui sera supprimé des dictionnaires et du marécage trompeur des bouches. À partir de cet instant, la liberté sera quelque chose de vivant et de transparent, comme un feu.

Et lui de conclure ainsi : « Une seule chose reste interdite : aimer sans amour. »

La face obscure ne s’est pas dévoilée fort longtemps. En même temps, quand on est aussi cool que l’homme au chapeau, cette face obscure, on ne peut imaginer qu’elle soit immense. Bref, le Guts revient nous chauffer un petit coup après cet intermède introspectif, « Pour tous les kiffeurs de vie », si je me souviens bien. Et ça balance du « Instant Funk » à toute patate – du bête de Beach Diggin’ quoi, surtout avec la voix de Leron Thomas. Il se rappelle, il nous rappelle avoir acheté un album de la Cliqua intitulé « Conçu pour durer ». C’est le seul moment où il va se livrer, à l’opposé de tout ego-trip, et nous dire comment il en est arrivé là. Certains lui rient au nez, d’autres – ceux qui ont tout compris – adhèrent au message : la passion, l’honnêteté, la sincérité.

Un tel speech ne pouvait pas être suivi d’un simple morceau. Il était impensable que les choses reprennent leur cours normal. C’est pourquoi, répondant à son devoir, Guts dépoussière son « And The Livin’ Is Easy ». Là, n’importe qui peut témoigner que les choses ont pris une tournure bien engageante. Eh non ! Guts en veut plus, pas pour lui sans doute, mais plutôt pour nous. C’est là qu’intervient la coupure de l’arrivée son. Eh ouais ! Faut pas la lui faire à l’envers au Guts : avec tout ce qu’il donne, il faut bien que la réception suive. On reprend tout à zéro et ça repart. Moment d’anthologie.

crédit : Will Witters
crédit : Will Witters

Sur une si belle lancée, on nous refait un petit discours qui s’achève sur cette question : « Vous connaissez Darondo ? » Pas trop de réponses, mais là on découvre que Guts s’apprête à nous faire non pas un edit ou une simple remasterisation de « Didn’t I » ; il la reprend, la refond et en fait une bombe atomique. Le bassiste est toujours aussi bon dans des allers-retours incessants sur ses cases sans doute brûlantes. Le guitariste envoie son funk bluesy qui vole avec grâce de-ci de-là. Le paradis sur terre.

Ultime moment fort de la représentation. Guts fait durer le truc, Leron Thomas est reparti et nous laisse sans chanteur. « Want It Back » ne tarde pas à pointer le bout de son nez avec Milk Coffee & Sugar, soit Gaël Faye et Sugar, un duo qui nous refait d’autres couplets tranquillement. Un micro est parti entretemps et pour le refrain, chers amis, c’est Patrice qui se charge du truc. Oui oui, le vrai Patrice, en costume rouge et les yeux un peu petits. Autant vous dire que, tout d’abord, une flopée d’appareils photo sont sortis de l’obscurité des poches, puis qu’une ruée de personnes ont accouru du bout de la salle vers cet aimant vivant ; et enfin, les kiffeurs ont kiffé. Guts nous tenait des pancartes : « Want It Back, Want It Back, Our World We Want It Back, When It’s Rought And It’s Tough, We Won’t Be Giving Up, I’m A Queen I’m King And I Want Everything ». Une bonne centaine de trips (voire plus) ont vu le jour ce soir-là. Personne n’a pu rester de marbre. Que ça chante ou que ça danse, c’était l’orgie. Le concert touche à sa fin mais reprend grâce aux jeunes de Milk Coffee & Sugar, bien décidés à foutre l’ambiance. Les couplets se succèdent à l’infini, l’harmonie est là entre artistes et public, tout le monde doit chanter sans doute bien faux, mais on s’en fout, l’intention de bien faire est là. Ceux qui ont vu « Two Niggas in Paris » dix fois peuvent aller se recoucher ; nous, on a vu Guts, Milk Coffee & Sugar et Patrice nous rejouer « Want It Back » pendant un bon quart d’heure et ça nous a rhabillés pour l’hiver.

Vous l’aurez compris, ce concert était une dinguerie. Tellement d’amour dans l’air. Guts, notre digger de drogues attitré, a confirmé sa réputation d’homme à la barbe hirsute, ne se souciant de rien si ce n’est de procurer une grande sérénité à ceux qui croisent sa route. Au-delà d’une expérience métaphysique, Guts a cassé la baraque grâce à deux ingrédients magiques : d’une, son live band déchire ; de deux, c’est un véritable panorama de son œuvre qu’on croise, ne se résumant pas à la simple redite du dernier disque sorti, mais parcourant tous les albums, tous les projets et toutes les ambiances dont il a pu nous faire profiter. On sera juste déçus que le public n’ait pas fait de rappel, surpris surtout.


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