[Interview] Guts, pour l’amour du digging

Guts nous accueille. Débordé à la sortie du concert qu’il a organisé pour les jeunes, tout le monde lui demande de poser pour des photos, de câliner, de parler de lui… Il s’en donne à cœur joie, pendant que nous attendons sagement en papotant avec la team. Que des gens cools, les sourires fusent ; ça fait plaisir de parler musique avec la haute ! Une petite bière à la main, Guts nous accorde finalement l’interview de notre vie. Salopette, baskets, pas de casquette, c’est idiot pour la rime mais on s’immisce tranquillement dans le travail de l’homme le plus détendu des années 2010, j’ai nommé Guts ! Pour notre bonheur, pour le vôtre, pour Sa Majesté, l’interview tant attendue s’est déroulée sous le signe de la passion, l’honnêteté et la sincérité, ses trois mots d’ordre.

Guts

  • Dans « Hip Hop After All », il y a une sorte de message un peu pacifiste. Dirais-tu que ta musique est engagée ?

Il y a un message engagé. Qu’il soit pacifiste, contestataire ou virulent, c’est engagé dans une certaine mesure, oui. L’idée était de faire un album avec tout un tas d’invités, une pléiade de guests. Chanteurs et, de surcroît, outre-atlantique. J’ai validé et supervisé les paroles, j’ai donné une ligne directrice. Je ne voulais pas rentrer dans des choses trop punchline, ou trop ego-trip ou des messages qui pourraient être douteux sur la défonce, sur le cul, sur la violence et tout ça. Bon, a priori, quand tu prends des artistes comme ceux que j’ai pris, ils ne vont pas rentrer dans un délire de guns, de weed ou alors parler de gros culs. Le hip hop a tellement été perverti avec ce délire à la fois misogyne, homophobe et violent ! Des délires capitalistes hyper matérialistes et machistes. Moi, je ne me retrouve pas dans le délire matérialiste. Au début, le hip hop, c’était : « Peace love unity and having fun » ; mais cette musique est devenue hyper lucrative, mainstream. Dès qu’il y a des histoires de gros sous, de toute manière…

  • Donc pour toi, la musique est faite dans le but de réunir les gens. Peux-tu me parler un peu de ton projet de faire des concerts pour les enfants ?

L’idée, c’est de donner accès aux enfants pour les concerts. Pas le soir, mais l’après-midi. Que les enfants puissent découvrir des artistes sur scène. Parce qu’aujourd’hui, un musicien, pour eux, c’est un DJ qui passe du son. Il faut aussi donner une autre image du hip hop aux enfants. Qu’ils n’aient pas que Black M, Maître Gims et Booba en tête. Qu’ils écoutent aussi une musique à laquelle ils ont pas forcément accès. L’idée est de faire découvrir une autre musique avec des musiciens et à un horaire auquel les enfants peuvent y avoir accès, tu vois.

  • Justement, à propos de musiciens, est-ce qu’être à plusieurs sur scène ça a changé ton rapport à la musique ? Tu préfères ?

Franchement, carrément ! Je me rappelle des débuts avec Alliance Ethnik ; j’ai connu les joies et les plaisirs de tourner en collectif. Je me suis vite aperçu que tout seul, c’est beaucoup moins fun. Bon, tu t’éclates bien sûr, mais c’est quand même à des années-lumière de la possibilité de partager la musique sur scène, d’être complice avec les musiciens, de construire un spectacle à plusieurs. Et puis c’est plus jouissif, c’est plus noble de jouer de la musique à plusieurs.

  • Et toi, tu n’as jamais joué d’instrument ?

Je me suis toujours dit : « Ouais, un jour, je me mettrai au piano, à la batterie, à la guitare, à la basse ». Et finalement, je n’ai jamais pris le temps. Je regrette un peu mais il n’est jamais trop tard, je n’ai que 43 ans. Quand je vois Slikk Tim, qui est le bassiste du band… Il a un groupe qui s’appelle Dopegems, et je suis admiratif, il est à la fois bassiste, batteur, beatmaker, il joue sur n’importe quel clavier. Il est multi-instrumentiste, c’est génial. Il sait écrire la musique, il sait la jouer.

  • Tu as un synthé dans les mains… Je pense par exemple au début de « Brand New Revolution » ; tu ne pourrais pas le faire au clavier ?

Si c’est juste le début, ça va ; mais je serais incapable de faire un solo. Si c’est juste trouver les accords, alors ça va.

  • C’est stylé quand même de se dire que tu arrives à construire des trucs vraiment compliqués mais sans jouer d’instrument à proprement parler ! Tu as commencé tôt à écouter de la musique, du coup ?

J’ai commencé à en faire j’avais à peine vingt ans. Avant ça, j’étais DJ.

  • Être DJ dans les années 80, ça voulait dire quoi ?

Mixer en soirée des selectas hip hop : scratch, passe-passe… On se faisait la bourre et ça nous tirait vers le haut : on a tous développé la passion de trouver des sons cools, on était obnubilés par la culture américaine et tous ses DJs. DJ Dee Nasty par exemple : c’est notre père à tous dans le hip hop. Je lui dois tout. DJ Cash Money aussi : il en a influencé un paquet, lui.

  • On parlait de « Beach Diggin' » notamment. Tu es toi-même un grand digger, tu fais partie de ces gens-là. Comment fais-tu quand tu es à Ibiza ?

Il y a très peu d’endroits. À l’époque, il y avait cinq-six boutiques de disques mais évidemment, avec la crise, elles ont toutes fermé. Il en reste une mais c’est juste un coin vinyle. Bien sûr, c’est très compliqué. Il y a quelques marchés hippies mais c’est difficile. Ils prennent le soleil toute la journée, ils sont tous à moitié gonflés. Il y a Internet, sinon. Je suis devenu pote avec quelques diggers à travers le monde : un à New-York, un à Los Angeles, ça peut aussi être au Brésil. Je leur achète des disques.

  • Donc, il y a un partenariat « Guts digger » ? (rires)

Ouais, haha ! Il y a un mec que je suis tout le temps et qui va tous les deux mois sur eBay mettre 700 disques en vente qu’il a diggé pendant les deux mois précédents. Il m’envoie un message à chaque fois, « T’as six jours pour faire ton choix et surenchérir. » Puis je dig sur Discogs aussi, même si justement j’adore digger des disques qui n’y sont pas référencés, c’est ma petite fierté… Digger, c’est pas que pour les raretés, hein ; c’est aussi digger un disque un peu connu mais finalement, dedans, il y a un morceau qui a été oublié, que personne n’a retenu…

  • La petite face B, oui…

Ouais, et si tu la remets au goût du jour, c’est cool. Je ne me focalise donc pas sur les disques très, très rares. Je digge tout. Mais à Ibiza via Internet, surtout.

  • Et par exemple, parmi ce qui est connu, un truc récent qui te plaît ? (Un passant suggère « Osagaya », la première partie du concert le soir-même). Ou alors, je ne sais pas, un titre des Stones ou autre. Enfin bref, un album super mainstream qui t’aurait marqué ?

(réflexion, longue réflexion) Bah… Le premier album de Madonna, ouais. Je l’avais acheté à sa sortie, en 1983. J’ai kiffé. Je pourrais te parler de Stevie Wonder ou Earth, Wind & Fire mais bon, c’est pas très original parce que forcément j’ai été marqué par ces albums. Je peux même te sortir Curtis Mayfield, James Brown et Marvin Gaye. Police aussi. Le petit côté reggae de la guitare, j’ai bien aimé ça. Et sinon… (réflexion) Village People, Boney M.

  • Mes parents ont Boney M. Ça bouge, c’est un peu ringard de temps en temps. Mais j’ai la face B d’un Boney M, « Fever », une reprise de ce titre ; je sais pas si tu vois duquel je veux parler… N’importe qui d’un peu snob va kiffer mais te dire « Ah non, c’est naze » ; alors que là, ça tabasse.

Disco-funk, ça défonce, ouais.

  • Tu es parti à Ibiza, ton ami Mambo te dessine. Je fais des études d’Histoire ; tu ne serais pas dans la création d’un mythe à tout hasard ? J’ai eu cette image qui m’est venue : tu ne serais pas un genre de « Willy Wonka de la musique » ? Ça te semblerait convenir à ta personne ? Une sorte de philanthrope que personne ne connaît et qui diffuse du bien-être ? Et en plus, tu ne rendrais pas gros du coup.

Guts et Mambo

Bah ouais. C’est un peu ce qui donne du sens à ma vie. Tu ne t’es pas trompé. C’est complètement ma philosophie, l’état d’esprit de l’art que je pratique. C’est comme ça que je le conçois. Je ne le pense pas avec des chiffres ou avec du m’as-tu-vu, du matérialisme. Je ne le conçois pas comme quelque chose de branché ou hype. Je ne fais pas la chasse aux followers, aux likes, je m’en fous tout ça. Je n’aime pas me mettre en avant, j’aime mettre en avant la musique. La mienne et celle des autres. J’aime bien faire découvrir celle des autres aussi.

  • Tu partages pas mal de son sur ta page, en effet.

Ouais, ça fait partie de ma philosophie aussi. Partager la sienne c’est cool, partager celle des autres c’est encore mieux.

  • Les compilations du Café Del Mar, pour moi et si j’ai bien compris le délire, c’est dans le but de trouver la bande-son idéale pour parfaitement accompagner le coucher de soleil. Ta musique, pour toi ce serait la bande son de quoi ? Ton style de vie la reflète finalement ? Il y a un peu de ça?

C’est la bande-son d’une vie douce et paisible. D’une vie ensoleillée et qui est aussi une vie mobile. Je voyage, dans de grands espaces, où l’horizon est loin. Une vie où tu respires. Pas une vie dans le métro. Une vie d’évasion. Mais une vie qui devrait être normale, en fait. Est-ce que c’est normal, tu vois, d’être enfermé devant un ordinateur toute la journée et de prendre le métro une heure puis de rentrer chez soi ? Je ne sais pas. La vie normale, c’est de respirer.

  • Et dans la lignée de Café Del Mar, ne voudrais-tu pas, un jour, ouvrir un bar juste pour le kiff de passer du son et de créer une ambiance ?

Ouais. Je suis branché gastronomie donc je dirais plus une espèce de bar à tapas avec dégustations en tous genres. Mais carrément, ouais : associer la musique à la gastronomie, au bien-être, au bien manger, avec de bons produits du terroir. Effectivement, tout ça ça me parle. Et ça fait longtemps que j’y pense. Il faut juste que je trouve le lieu et le collaborateur, mais bon… Mais justement, parfois, il y a des gens qui m’appellent pour faire la programmation musicale ou le concept musical de leur endroit. Et je trouve ça cool.

  • Quand je te dis ça, je trouve justement qu’il y a un manque de réflexion là-dessus aujourd’hui. Il y a des endroits qui sont cools et la musique est naze. Tu vois, ils vont mettre Fun Radio… Je pense que ta musique est cool parce que ce ne serait pas une musique qu’on écoute comme ça en passant, on voit que tu la vis pleinement. Il y a un truc autour de ça qui est agréable et cool à voir. Un rapport tranquille à la musique.

Merci pour ton feedback, t’as bien compris mon délire.

  • Je pense à d’autres membres de la scène française. DJ Greem (C2C/Hocus Pocus) ou Chinese Man, par exemple. En écoutant les références musicales, je voyais des choses en commun. Il y a du dialogue aujourd’hui sur la scène française ?

Ouais, après il faut provoquer les choses parce que la scène hip hop est très large, riche et compartimentée. Moi, ce qui m’intéresse, c’est d’ouvrir plusieurs tiroirs et de les mélanger. C’est pour ça qu’avec Blanka, on a fait Fines Bouches. L’idée était justement de créer des collaborations qui n’auraient peut-être pas lieu d’être. Si j’avais continué dans mon délire et Blanka dans le sien, on n’aurait jamais collaboré, on n’aurait jamais fait des choses ensemble.

  • Vous vous êtes un peu forcés du coup ?

Perso, j’aime bien le contre-pied. Avec Blanka, c’était : pas de délire instrumental ou anglo-saxon, mais on part à la découverte de la scène française. Uniquement des artistes qu’on apprécie, qu’on cautionne et qu’on a envie d’appuyer.

  • À la bonne heure ! Merci, c’était chouette, très chouette de pouvoir te parler en vrai, d’aller au fond des choses et tout ça dans la fraternité.

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