[Live] Les Eurockéennes de Belfort 2016, jour 3

Cette année du vendredi 1er au dimanche 3 juillet se tenait la 28e édition des Eurockéennes de Belfort. Un programme alléchant, mais assez inégalement réparti, avec son lot de déceptions, de surprises, de franches réussites ou de ratages complets. Il y en avait en tout cas pour tous les goûts, toutes les couleurs et nous étions sur place en immersion totale pour vivre ces trois jours intenses de musique, de fun, mais aussi de bonne bouffe et d’aventures en tous genres.

Mac DeMarco - crédit : Lucie Rimey Meille
Mac DeMarco – crédit : Lucie Rimey Meille

La vingt-huitième édition des Eurocks avait gardé pour son dernier jour, le dimanche 3 juillet, le meilleur de sa programmation. Exit les mastodontes français ou les derniers trucs douteux qui cartonnent dans les charts de chez nous – bon, il y a tout de même Nekfeu sur la grande scène en tête d’affiche de la soirée – place à la fine fleur de l’indie pop ou rock mondiale sur les quatre scènes du festival. Nous arrivons à temps pour entendre la fin du très bon concert du phénomène Blossoms depuis l’arrière de la Greenroom, un aperçu qui donne vraiment envie d’entendre plus de cette pop indolente aux accents folk psychédélique.

Mais c’est vite l’heure de se ruer sur la Plage pour l’immanquable show de l’Australienne Courtney Barnett, dont c’est l’une des rares dates en France cet été. Forte d’un premier album excellent et d’une solide réputation sur scène, la jeune guitariste et chanteuse délivre un excellent concert tout en décontraction, sorte de moment rêvé parfait pour une après-midi ensoleillée de juillet au bord de l’eau. Le tube rock « Pedestrian at Best » rend le public complètement fou, tout le monde chante, danse et fait un peu n’importe quoi, pendant que des titres, tout aussi excellents, mais plus posés, passent crème (« Nobody Really Cares If You Don’t Go To The Party », « Elevator Operator », « Depreston », « An Illustration of Loneliness »). Le jeu de guitare fait vraiment mouche derrière l’attitude laid back de l’Australienne, et les paroles sont toujours aussi savoureuses.

Courtney Barnett n’était que la première étape d’une soirée peuplée d’artistes vraiment « cool » au sens fort du terme. Preuve en est faite avec le concert à la Loggia de l’infatigable Kurt Vile et de ses Violators. Difficile de dire quand a vraiment commencé sa tournée, ni quand la précédente s’est terminée tant il nous semble l’avoir vu régulièrement et un peu partout en concert depuis la sortie de ses deux derniers superbes albums, « Wakin on a Pretty Daze » en 2013 et « b’lieve i’m going down » l’an dernier. Nous connaissons donc bien le déroulement et l’ambiance de ses concerts, et celui-ci ne déroge pas à la règle, festival oblige. Kurt et ses musiciens exécutent donc à la perfection une setlist bien rodée devant un public considérablement plus âgé (ou mature, c’est selon) que Courtney Barnett, mais qui suit avec une grande attention les circonvolutions de ce rock sophistiqué et mélodieux, emmené par le très talentueux guitariste.

crédit : Lucie Rimey Meille
crédit : Lucie Rimey Meille

Si les pépites calibrées pour les festivals et les radios de son dernier opus sont évidemment jouées, « Pretty Pimpin » et « Im an Outlaw » en tête, l’Américain fait des choix pour le moins radicaux pour un set d’une quarantaine de minutes, puisque le bonhomme dégaine des morceaux qui flirtent ou dépassent en live les dix minutes, à l’instar de l’excellent « Wakin on a Pretty Day » et de l’incontournable final électrique sur « Freak Train » (aka la meilleure chanson de Kurt Vile, en live du moins) et ses rythmiques obsédantes en guise d’exutoire et de conclusion. Rien de nouveau donc, mais c’est toujours aussi excellent, et nous le soulignerons autant de fois que nécessaire.

Retour à la Plage où va se jouer le concert le plus « cool » de la soirée, voire du festival. Nous en avons raté le début pour voir la fin de Kurt Vile (difficile de partir avant « Freak Train »), et lorsque nous arrivons sur place, c’est déjà la folie pure. Mac DeMarco et ses acolytes débraillés sont lancés dans une version épique et foutraque du classique de Steely Dan, « Reelin’ in the Years », dont les envolées lyriques de guitare deviennent ici des proto-salves épiques de heavy metal bordélique, pendant que cette joyeuse bande de gamins attardés saute un peu partout sur scène, guitares et basse à bout de bras derrière la tête. Inutile de préciser que devant un spectacle aussi ahurissant, la foule est en délire et que l’ambiance est à la grosse fête. Des gens prennent l’apéro sur scène à quelques centimètres du groupe, Courtney Barnett et ses musiciens, discrètement aperçus en coulisses de Kurt Vile viennent cette fois carrément sauter et crowdsurfer dans la fosse, bientôt rejoint par le très velu (et dodu) bassiste de Mac, puis par Mac lui-même. Tout le monde ne ressort pas indemne de ce bain de foule, les vêtements et les chaussures volent ou se perdent en chemin, et nous admirons le courage des quelques valeureux spectateurs qui auront donc touché le pelage dorsal du bassiste de Mac, ou qui se seront pris les restes de la pinte que le chanteur canadien aura attrapée au vol pour se la renverser au visage. Tout ceci prenant bien entendu place pendant un concert où la musique était pourtant plus du côté de la pop lumineuse et indolente, tout en ballades charmantes et en chansons d’amour légères, que de celui d’un punk ou d’un garage bien sale, dont DeMarco a pourtant parfaitement le look. Un grand moment de n’importe quoi parfaitement assumé et jouissif, et surtout jamais au détriment de la musique.

crédit : Lucie Rimey Meille
crédit : Lucie Rimey Meille

Après trois concerts consécutifs de si bon niveau, il paraîtrait invraisemblable de dire que s’offrait à nous la possibilité de voir trois groupes excellents en live et de devoir donc faire un choix cornélien. Ce fut pourtant le cas puisque les ex-Dodoz devenus Las Aves (décidément, les oiseaux, c’est leur truc) se produisaient sur la Loggia en même temps que The Kills sur la Greenroom, rejoints peu après par Anderson .Paak à la Plage. Nous avons opté pour les Kills, histoire de voir ce que donnerait le duo américain avec de vrais musiciens additionnels sur scène, nouveauté de leur dernier album « Ash & Ice ». Nos regrets de ne pas assister à l’apparemment excellent concert de hip-hop funky d’Anderson .Paak furent bien vite dissipés devant la sensualité exacerbée du concert du groupe mené par Alison Mosshart, désormais blonde. Look rock basique, toute de cuir noir vêtue, la chanteuse dégage une présence résolument sauvage et sexuelle qui vient teinter de connotations fortement érotiques les compositions âpres du duo.

crédit : Lucie Rimey Meille
crédit : Lucie Rimey Meille

Le concert s’ouvre sur deux hymnes des Kills, « No Wow » tout d’abord, comme un adieu à la rugosité des deux premiers albums, puis « U.R.A. Fever », un de ces tubes parfaits qui peuplent le troisième album du groupe, le plus pop « Blood Pressures ». Avec leur dernier opus, c’est bien celui-ci qui est le plus représenté dans une setlist dynamique et énergique qui fait la part belle aux titres les plus langoureux du groupe, en oubliant quelques furies rock qui auraient achevé de rendre le tout vraiment irréprochable. Pas de « Superstition » ni de « Cheap and Cheerful », mais quelques morceaux moins évidents du premier disque sont tout de même présents, comme « Kissy Kissy » et « Monkey 23 ». Jamie Hince semble un peu en retrait derrière la furie Alison qui arpente la scène en provoquant à moitié le public, et les autres musiciens, s’ils font bien leur job et viennent étoffer le son du groupe pour accompagner les compos récentes, plus sophistiquées, sont quasi inexistants physiquement. Ce sont bien là les rares ombres au tableau d’un concert pour le moins curieusement… excitant.

Il reste alors six groupes à l’affiche de la soirée, et six qu’on ne dirait pas non à voir, mais il faut faire des choix, toujours des choix. Nous préférons ainsi Tame Impala à Caribou (pourtant excellent sur scène en général) pour enfin découvrir ce que donne « Currents » en live après l’avoir fait tourner des centaines de fois sur la platine. Le concert est magnifique, avec un des sons les plus enveloppants et les plus parfaits de tout le festival (seul Beck peut rivaliser de ce côté-là), des animations psychédéliques hypnotiques sur écrans géants et un Kevin Parker qui demande même au public où en est le match France-Islande, avant que la régie n’affiche les images en direct sur les écrans. De quoi combler un public étonnamment pas aussi nombreux qu’à Nekfeu deux heures plus tôt (les goûts et les couleurs…), mais en revanche bien plus connaisseur que la moyenne du festival niveau setlist. Beaucoup chantent et dansent donc, les mélodies sensuelles élaborées par la bande à Parker qui offre ainsi une redescente cotonneuse parfaite après le sulfureux ouragan des Kills. « Innerspeaker » sera très peu joué, de même que les premiers EPs passés à la trappe, mais la révélation du concert est la remarquable complémentarité musicale de « Currents » et de « Lonerism », complémentarité qui il faut le dire passe avant tout par le rôle prépondérant de la basse de Parker et des synthés omniprésents qui nous tapissent les tympans tout au long de ce concert très perché. Cette grosse poignée de chansons qui alternent emprise sous psychotropes (« Apocalypse Dreams », « Feels Like We Only Go Backwards ») et moments de lucidité amoureuse amers (« The Less I Know The Better », « New Person, Same Old Mistakes ») nous rappelle que Kevin Parker est un compositeur (extra)sensible et hors pair, en plus d’être un excellent musicien polyvalent. Et puis le concert affiche son lot de morceaux parfaits pour danser, planer ou les deux en même temps, à l’image des deux énormes tubes de leurs albums respectifs, « Let it Happen » pour le dernier, en début de set, et « Elephant » pour le précédent, en plein milieu du concert.

Le psychédélisme, omniprésent ce jour-là sous différentes formes plutôt apaisées (Mac DeMarco, Tame Impala, Kurt Vile ou même Blossoms et Las Aves), prend une connotation dure avec le concert suivant. La Loggia mitoyenne de la Mainstage s’apprête à accueillir dans la pénombre brumeuse et rougeoyante et devant une solide troupe de fidèles un groupe légendaire, qui fait office de caution metal (extrême) de cette édition 2016 – l’an dernier c’était Electric Wizard. En effet, Sleep, groupe mythique d’Al Cisneros et de ses deux compères Matt Pike et Jason Roeder (présent depuis 2010 dans la formation reformée), va nous gratifier d’une heure de riffs tétanisants, assourdissants, hypnotiques. Le groupe, qui n’a pas republié d’album studio depuis le monumental « Dopesmoker », un album contenant une unique chanson-titre de plus d’une heure, tellement énorme que le label du groupe, London Market, refusa de le publier en 1995, même dans une version abrégée à 52 minutes, « Jerusalem », avait ensuite décidé de se séparer et de se murer dans le silence, ne sortant finalement à titre « posthume » que « Jerusalem » en 1998 (The Music Cartel aux USA, Rise Above Records en Europe), puis « Dopesmoker » en 2003 (Tee Pee Records). La reformation d’il y a quelques années faisait donc figure d’événement et même si le groupe n’a pas publié depuis de nouvel album (ils ont publié une chanson en 2014, « The Clarity »), Al Cisneros étant surtout accaparé par son excellent projet Om, les attentes pour découvrir enfin Sleep en concert étaient énormes.

Le principal suspense résidait dans la setlist : dans sa courte existence, le groupe n’a enregistré que trois albums studio, dont un aux proportions difficilement jouables, du moins en festival. La question était donc de savoir si Sleep allait sacrifier toute raison pour prendre le pari fou et démesuré de jouer simplement « Dopesmoker » – et avouons-le, c’était là sans doute le souhait le plus cher de la bande de fous furieux venus quasi-uniquement pour voir ce groupe rare et dont l’auteur de ces lignes fait aussi partie – ou bien s’ils allaient simplement se contenter de jouer différents classiques issus de « Volume One » (1991) et de « Sleep’s Holy Mountain » (1992). Ce fut la deuxième option, choix raisonnable et forcément un peu frustrant. Restait donc à voir si la setlist choisie et surtout si le concert en lui-même satisferait nos attentes légèrement revues à la baisse. Oui serait un euphémisme, tant cette heure intense et éprouvante s’avère au final gratifiante. Rien n’est en fait joué de « Volume One », album trop éloigné stylistiquement du son qui a fait la grandeur et la renommée de Sleep. Conséquence directe, le concert est fortement marqué par quelques-uns des meilleurs titres de « Holy Mountain », véritable chef-d’œuvre de stoner doom fortement psychédélique. Ouverture effarante sur l’enchaînement « Dragonaut » / « Holy Mountain », dont l’ambiance poisseuse et les riffs monumentaux et enfumés donnent le ton. L’obscurité est quasi totale, les silhouettes des musiciens, statiques, se détachent sur un fond rougeoyant, des volutes de fumée épaisse tourbillonnent et se mêlent à la fumée âcre des joints allumés un peu partout dans le public – rien d’étonnant pour un groupe qui a signé pas mal d’hymnes psychotropes et lancé avec Electric Wizard la mode des Weedeater, Bongzilla, Bongripper et autres Dopethrone. Le volume sonore est incroyablement fort, c’est tout juste si l’on entend Al Cisneros hurler les paroles de « Holy Mountain » : « Look onto the rays of the new stoner sun rising… ». La musique est évidemment axée autour de la répétition jusqu’au vertige de motifs obsédants qui labourent les tympans et le cerveau des spectateurs, à n’en plus distinguer les morceaux entre eux, pour finalement perdre toute notion du temps et s’abandonner dans la musique, dans la vibration voudrait-on dire. Expérience difficile, parfois douloureuse, mais foncièrement jouissive pour peu que l’on adhère au principe. Derrière nous, ça voltige et ça s’entrechoque dans la fosse, les adeptes de pogo, même complètement perchés, se cognent brutalement au rythme des salves de guitares saturées. Les premiers rangs sont presque studieux. Bras sur les rambardes, têtes baissées, yeux fermés, et cervicales hypnotisées par la musique, une jungle de cheveux qui se meuvent avec lenteur et ondulent au diapason. Le groupe ne parle pas, le groupe n’existe presque pas, ce n’est pas vraiment ce qu’on lui demande. « The Clarity », la seule « nouvelle » chanson du groupe s’égrène peu à peu devant nous, et le groupe préfère ne pas jouer « Sonic Titan » (une bonus track live de « Dopesmoker ») au profit du classique « Aquarian » et surtout, ultime surprise, de « Cultivator / Improved Morris », les deux segments finaux de « Dopesmoker », joués probablement ici dans des versions rallongées – comprendre que le riff a été répété, asséné encore plus de fois que prévu – pour faire durer le plaisir. Sachant que le groupe a un système de compositions non seulement répétitives, mais qui en plus se font référence entre elles, rendant l’ensemble éminemment cohérent, mais aussi difficile à isoler par morceaux à proprement parler, nul doute que ces choix de jeu témoignent de manière convaincante de ce que peut être l’essence de Sleep en live : un inexplicable et fascinant monolithe sonore que ses adeptes adorent en faisant corps avec lui.

Difficile de revenir à la réalité après pareil monument, mais heureusement, la transition est facilitée par le dernier concert de la soirée, celui des Texans barbus de ZZ Top, présentés comme une des grosses têtes d’affiches du festival (un fait qu’ils doivent probablement à leurs bientôt cinquante ans de carrière et à leurs millions d’albums vendus dans le monde). Groupe mésestimé s’il en est, la faute à un long passage à vide dans les années 80, les années « MTV » du groupe, suivies d’albums tous plus insignifiants les uns que les autres qui ont fini par effacer le souvenir de leur grande époque, le trio inoubliable de papys (deux barbus coiffés de Stetsons et avec des lunettes de soleil même à une heure du matin, un chauve derrière les fûts) envoie durant près d’une heure et demie une setlist composée de l’essentiel de leurs tubes majeurs, de beaucoup de reprises de classiques rock sympathiques et de quelques morceaux plus anecdotiques. Au programme donc, du riff sec et basique qui sent le sud des États-Unis et le whisky, des refrains que tout le monde chante en chœur, et une des meilleures ambiances de tout le festival. Les meilleurs albums (« Tres Hombres », « Deguëllo », « Antenna » et « Eliminator ») sont les plus représentés, mais ce qui domine, ce sont bel et bien les reprises : une version bluesy à souhait de « Foxy Lady », une version classique du standard « Catfish Blues » puis un doublé « Sixteen Tons » et « Jailhouse Rock » en guise de deuxième rappel, rappel qui intervient un moment après le traditionnel feu d’artifice final, de haut vol. De ce concert généreux, nous retiendrons surtout l’importance manifeste que ce groupe a pu avoir – au même titre que Black Sabbath – sur toute l’école actuelle de stoner et de desert rock, de musiciens allant de Zakk Wylde à Jack White, par une science économe sinon modeste du riff dans sa plus simple efficacité. Une belle manière, presque vibrante ou émouvante de conclure cette dernière exceptionnelle journée de festival.


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