Des histoires rock entre désillusion, constats amers ou ironiques de l’existence, éloquence et besoin d’exulter.

Quelque chose ne tourne pas rond chez l’Australienne Courtney Barnett. Non pas une folie que l’on pourrait, en fin de compte, qualifier d’ordinaire (un grain de sable dans les rouages d’un esprit ouvert à tout, même au plus difficile) ; plutôt un regard porté sur soi-même qui laisse apparaître autant de cicatrices que de sourires, froids certes, comme gravés sur la cire d’un visage dépouillé d’émotions mais qui, quand on gratte la surface, révèle justement les expériences acides et parfois optimistes du mythe du « beautiful loser ». « Sometimes I Sit And Think, And Sometimes I Just Sit » : deux faces d’une seule et même médaille, gravée entre rock et folk. L’une lisse et propre, l’autre entachée et griffée d’avoir été trop usée et manipulée au fil du temps. Deux modes de vie diamétralement opposés, entre habitude et réflexion. Mais avant tout, un spectacle tragi-comique qui demande une sacrée dose de volonté de la part de sa créatrice.
L’artiste maîtrise à la perfection sa méthode d’expression la plus utile pour évoquer ses pertes de repères et son regard tantôt désabusé, tantôt chargé d’espoir sur ses chroniques et anecdotes d’une vie déjà bien chargée. Que ce soit au moyen d’un rock dépouillé et direct, aux riffs incisifs et rythmes taillés à la serpe (Elevator Operator, Dead Fox) ou en offrant des moments lumineux de guitares râpeuses et corrosives (Pedestrian At Best, Nobody Really Cares If You Don’t Go To The Party), Courtney Barnett se sert de ces outils, scalpels et pansements pour couvrir ses chansons d’antiseptiques tardifs (le mal est déjà fait) mais réconfortants.
Au final, autant ne pas se laisser abattre ou attendre l’infection. C’est dans un tel contexte que le blues s’invite à la danse : celle, approximative, du laissé-pour-compte lors du bal de promo mais qui veut tout de même s’exprimer, quitte à y laisser quelques dents sur la piste (Small Poppies), tout en invitant la reine de la soirée pour une chorégraphie moins innocente qu’il n’y paraît. Après tout, on a qu’une vie et au diable les moqueries : le corps répond à un esprit folk inattendu et magique, voire mélancolique (Depreston, Boxing Day Blues) avant de retrouver la liberté et une fausse légèreté (Aqua Profunda!, Debbie Downer).
On aime ces contes cruels que la musicienne nous dévoile au fur et à mesure de la découverte du LP. Elle parle autant qu’elle chante, s’adressant à nous par le biais de ses propres rencontres et visions, parfois fantasmées, souvent trop réalistes. Et c’est de cette amertume que naît la fascination du pire ; simplement parce qu’elle ose, avant tout, montrer sans exhiber ces instants perdus, qui deviennent autant de bouées de sauvetage que de nécessaires exutoires à la tentation du repli sur soi. Il est alors impossible, tout au long du disque, de ne pas éprouver un immense respect pour elle ; en ayant le culot d’ouvrir les portes de son musée des soupirs et des histoires brûlantes, de ceux qui creusent le cœur et s’y enfouissent inlassablement, elle donne une image radicale et impressionnante de ses vécus éphémères, mais qui resteront à jamais présents au travers de ses créations. Comme un besoin viscéral de coucher sur le papier – et sur album – ces instants pour justement les relire et les réécouter quand tout va mal. Pour se dire que ça ne peut jamais être pire bien que l’on soit convaincu du contraire, ou porter un regard sur le passé en constatant qu’effectivement, un tel testament est lourd à porter, mais nécessite, grâce à l’exploration artistique, une certaine distance pour mieux apprivoiser les douleurs. Et le tout fonctionne avec une richesse harmonique et humaine incomparables, qui troublent autant qu’elles laissent bouche bée. Et motivent au lieu de mortifier, plus que tout.

On ne remerciera jamais assez Courtney Barnett de se livrer ainsi à nous ; mais surtout d’être le médium de nos propres anecdotes. Un fardeau certes pesant, mais qu’elle a accepté, avec talent et humilité.
« Sometimes I Sit And Think, And Sometimes I Just Sit » de Courtney Barnett, disponible le 23 mars 2015 chez Milk! Records.
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