[LP] Pain-Noir – Pain-Noir

Derrière ce patronyme mystérieux en forme d’énigme, une voix s’éveille, une écriture se révèle, une entité se transforme pour accoucher d’un album déroutant et sublime.

Pain Noir

Pain-Noir fuit l’air du temps pour éviter les compromis et gagner en liberté. Œuvre profondément intime et personnelle, elle convoque la densité des mots comme celle des éléments. Véritable forteresse au milieu de nulle part, elle résiste contre vents et marées, dans un climat qui n’a pourtant rien d’agité. L’odeur de la terre se mélange à l’appel du large, le bois flotte, le feu crépite dans la cheminée. Les chansons sont comme autant de bouteilles à la mer, remplies de messages délavés par le sel et l’eau. Vestiges d’une parole, témoins d’un souvenir, les phrases résonnent, se répètent et finissent par nous hanter. Il y a quelque chose de très vertigineux en même temps que de très doux dans ce voyage fantomatique. La tentation de résister, de fuir est parfois grande, mais il suffit d’un instant pour basculer.

« Après une nuit entière, passer entre deux eaux… ». Ce fameux instant arrive finalement très vite. Dès le morceau suivant, « Sterne », il est en effet déjà trop tard. La rythmique s’installe, la voix nous entoure, nous englobe, le clavier nous obsède. En voilà, des chansons profondément humaines, empreintes de nostalgie, sans être pathétiques.
« Quand nous le pouvions encore, nous aurions dû compter nos morts… ». En anglais, cette phrase passerait certainement comme une lettre à la poste. Dans la langue de Molière, elle nous interroge en même temps qu’elle nous perturbe. Pourtant, elle sonne tellement juste. La puissance de l’écriture se révèle quand nous lui donnons encore le temps de raconter, quand nous lui donnons encore le temps de chanter. Il fallait oser. Les échos lointains de son ancien projet, St. Augustine, surgissent ici et là. Mais François-Régis Croisier a fait le choix courageux de la langue. Pain-Noir est devenu grand. L’amour de François-Régis pour Neil Young et autres Matt Ward n’a certainement pas varié, mais il ne dessine plus les contours d’une Amérique fantasmée. À la manière de son illustre voisin de région, Jean-Louis Murat, il fuit pourtant la sacro-sainte chanson française pour mieux la réinventer.

Les dix morceaux de Pain-Noir dégagent une force, une intensité dont le morceau « De l’île » est le point culminant, comme une sorte de sommet fragile et murmuré. La tension monte et semble ne jamais vouloir s’arrêter. Pain-Noir paraît animé par une vision. À la manière d’un écrivain qui saurait déjà ce que son livre serait avant même d’avoir écrit le moindre mot, il réveille nos imaginaires, en appelle à notre plus profonde humanité. Pour donner vie à cette vision, François-Régis, l’âme du groupe, s’est entouré de fidèles parmi les fidèles. Il a trouvé, dans cette complicité perceptible, les conditions d’un exercice que nous imaginons tout sauf facile.
À l’image de « Sablières », (inédit sur la version CD), l’instrumentation et les arrangements font preuve d’une retenue et d’une discrétion sans faille. Ils accompagnent avec précision, avec bienveillance la simplicité d’un chant lumineux et incarné. Ils permettent même au très beau duo avec Mina Tindle d’exister, sous la forme du plus évident « Jamais l’or ne dure ». L’aventure se termine, revêtant l’apparence d’une conclusion crépusculaire, sur le très « Grandaddy » « Pain-Noir (le soir) », marqué par la patte d’Olivier Perez, tête pensante de Garciaphone, complice parmi les complices.

Pain-Noir
crédit : Julien Bourgeois

Pain-Noir vient de sortir un disque qui n’a pas encore fini de faire parler de lui, mais qui n’a surtout pas encore fini de se raconter.

« Pain-Noir » de Pain-Noir est disponible depuis le 23 octobre 2015 chez Tomboy-Lab.


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