[Live] La Route du Rock 2015, jour 1

Arrivés en pleine tempête aux abords de Saint-Malo, les pieds accrochés dans la boue encore humide qui donne à l’événement des allures de guerre des tranchées, nous gagnons rapidement la terre quasi ferme avec l’autorisation de fouler le fort Saint-Père et de découvrir les deux grandes scènes se faisant face. Sous un ciel d’abord délavé dans lequel la lumière s’est peu à peu frayé un chemin, nous nous apprêtons à vivre trois jours éprouvants sur la longueur, mais également passionnants pour leur programmation indé éclectique de qualité. Les premiers noms au programme : Wand, Thurston Moore, Fuzz et Algiers, annoncent la couleur résolument rock de ce premier jour, irréprochable dans sa cohérence, émaillé de trouvailles et de légendes, attestées ou en devenir

Girl Band © Fred Lombard

Article écrit par Chris Rod, Yann Puron, Sébastien Michaud et Fred Lombard

Rude tâche que celle des Californiens de Wand : ouvrir la première des trois soirées de cette 25e édition et mettre nos esgourdes en condition… Mission accomplie. Leur garage-psyché prend d’emblée aux tripes. La musique de Wand s’apparente à un volcan grondant, menaçant, fumant (j’insiste sur ce dernier adjectif au vu des yeux et de l’attitude générale du bassiste et d’un des deux guitaristes), crachant ses jets de lave-décibels à intervalles réguliers. Des morceaux souvent à deux vitesses, faits de multiples alliages : stoner, metal et garage 60’s. Au bout d’une demi-heure de set, le combo entame un « The End » de belle facture. Le fantôme de Jimbo plane sur le Fort Saint-Père avant que l’artillerie lourde ne reprenne ses droits. Ça joue fort. Très fort. Tentative de pogo au sein des premiers rangs, débuts d’acouphènes pour votre serviteur et planerie psychée finale un poil longuette.

Attention légende: si la programmation des festivals rock se compose majoritairement de talentueux pompeurs et d’habiles alchimistes, elle sait aussi parfois nous offrir quelques inventeurs. Thurston Moore, chanteur-guitariste fondateur des mythiques Sonic Youth, rentre dans cette dernière catégorie. Les fans du défunt gang new-yorkais y trouvent ce soir leur compte. Tout y est : attitude nonchalante du héros, guitare-antiquité, compositions hypnotiques, riffs distordus et larsens à bon escient. Perdu dans ses rêveries soniques, l’ami Thurston se mord les lèvres et ferme les yeux, comme s’il se délectait de quelques « petites gâteries » imaginaires.Petit regret de la soirée : l’absence de Steve Shelley à la batterie (ce qui nous aurait quand même fait deux ex-Sonic Youth pour le prix d’un !). Déception vite évacuée au vu du pedigree de la bassiste… Debbie Googe, from My Bloody Valentine ; oui, m’sieurs dames, rien que ça ! Un poil moins sexy que Kim Gordon certes, mais là je chipote…

Ty Segall est un diable aux allures de poupon : il est en train de faire d’une anomalie musicale passéiste une vraie machine à succès. Dix ans après ses débuts, cinq ans après la folle accélération qu’il a donnée à sa carrière, c’est sans aucun doute grâce à sa personnalité affirmée qu’il est là en champion très attendu de La Route du Rock, répondant aux doutes des plus sceptiques.
Vautrés dans un rock stoner seventies qu’on pensait épuisé par les Black Sabbath et qui devrait les cantonner aux trips hors du monde du mythique Duna Jam, c’est la puissance du son du trio Fuzz qui donne une intensité indéniable à la première demi-heure du set mais requiert sans doute des substances trippantes pour rester accroché l’heure entière aux longs cheveux libres et fous, au chant frêle, là comme un alibi, à l’ensemble heavy rock, aux riffs et performances sans début et sans fin qui confinent à l’acharnement musical. Anachronique et massif, Fuzz répond à l’exigence de vintage d’une époque en mal d’authenticité et rend au mot « festival » son sens plein.

Dès le début du concert des Atlantiens d’Algiers sur « Remains » ; à gauche de la scène, Ryan Mahan, totalement possédé, harangue et scrute le public pour le provoquer. Au chant lead, Franklin James Fisher convie la soul et le gospel au contact collatéral d’un post-punk des plus grondants et ténébreux.
Ici se confrontent des riffs longs et hantés, un chant et des chœurs expiateurs, à des mélodies frénétiques et passionnées auxquels les mouvements du corps, les clappements de mains réagissent avec une intensité, souvent en état de transe (Black Eunuch) rappelant la furie collective provoquée par Wu Lyf.
Mention spéciale au gospel incendiaire terrifiant de « Blood » et à l’expérience soul radicale de « But She Was Not Flying », deux témoignages d’un set aussi démonstratif que marquant.

On attendait avec impatience d’entendre en live le trio canadien qui nous damne par le charme bluesy suave de ses compositions, portées par la belle voix profonde de Taylor Kirk et appuyées sur un lent rythme chaloupé. Et retrouver tous ces merveilleux morceaux nous a fait trembler, disons-le sans ambages. Ce fut très beau. Très maîtrisé. Très froid aussi. Des ballades minimalistes et organiques qui donnent la chair de poule grâce à la chaleur du violon, au pincement des cordes et à la voix attristée et nonchalante, on est passé l’air de rien ce soir-là à un show un poil narcissique et poseur, dans lequel l’émotion de l’instant a été, nous semble-t-il, oubliée. L’addition des claviers, très présents, l’arrangement pop-rock n’y sont pas pour rien.
Le Timber Timbre qui nous tient à cœur est intimiste, celui qu’on a vu à La Route du Rock se voudrait symphonique. Comme pour une fiancée de longue date avec qui cette rencontre aurait été plus tiède qu’à l’accoutumée mais qui nous aurait réassuré de sa passion intacte, attendons le prochain rendez-vous, au sein d’une alcôve feutrée cette fois…

Certainement la plus grosse claque de cette première journée ! Radical, extrême, galvanisant, intensif, démonstratif, fougueux ; les mots de manquent pas pour qualifier la prestation de Girl Band, véritable ovni dublinois. Le quatuor irlandais joue sur la scène des Remparts et s’empare en un instant du public, aidé par son chanteur, à la voix écorchée et convulsive, taillant sa présence entre les déflagrations écorchées et les rythmiques math rock dégénérescentes de ses complices. Évoquant le grunge destructeur de Cobain et Grohl comme autant la douce folie de Matt Shultz (Cage The Elephant), Girl Band sème mille et une déflagrations à la sulfateuse.
Ses titres dévastés, loin de répugner sur scène, font corps avec l’énergie parfaitement contenue et directement expédiée dans nos poumons par son frontman combatif, Dara Kiely, à la présence scénique incontestable et captivante. Alors que les premiers EPs des Irlandais peuvent facilement donner des sueurs froides à l’auditeur, la dimension live de Girl Band stimule et entretient une passion folle pour ces quatre entertainers d’un rock vital et criant d’énergie. Et quelle démonstration !

Très attendu ce soir-là, le duo new-yorkais Ratatat a délivré un show particulièrement visuel en plus de son compromis rock-électro. Taillé pour les grosses scènes comme Coachella, on a été surpris de voir un groupe aussi récréatif après le concert très violent de Girl Band. Enchaînant tube après tube, le fan obtient exactement ce qu’il veut : « Loud Pipes », « Wildcat », « Cream on Chrome », « Abrasive » et un « Nightclub Amnesia » intéressant dans son improvisation. Le clavier et les boites à rythmes sont gérés par Evan Mast tandis que Mike Strout s’affaire à positionner proprement ses notes de guitare sur les sons de son collègue.
Sur les écrans : des affichages épiques du nom du groupe, des animations répétitives de statues qui défilent, chutent et se brisent, des animaux clonés en surpopulation et le tout assaisonné de lasers traversant le public. Sur un set trop long, tout l’univers décalé, mais pas si innocent de Ratatat est mis en scène. Une arnaque pour les puristes du rock, un bol d’air pour les autres.

Vient ensuite le temps d’une électro plus intimiste et beaucoup moins tape-à-l’œil avec le concert poétique et onirique du français exilé à Berlin : Erwan Castex. Un show surprenant dès ses débuts : « Bye Bye Macadam » et « Sing Song », deux titres intenses taillés pour faire danser la foule sont jetés en pâture et finissent sous-exploités. Mais arrive ensuite une belle surprise : François Marry de Frànçois and the Atlas Mountains se joint à Rone pour interpréter « Quitter la Ville ». Adoptant le même look que dans le clip réalisé à l’aéroport Charles de Gaulle, le chanteur amène le live de Rone dans une dimension simple et organique qui sera présente jusqu’à la fin du show. On ne danse pas, mais on rêve devant cette mise en scène où des créatures prennent vie, tant sur le rideau prévu à cet effet que dans nos oreilles.


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