[Interview] INÜIT

En cette pluvieuse soirée du 24 novembre 2018, les six agités du groupe nantais INÜIT se préparent à monter sur scène dans la salle maxi de Stereolux. Leur album « Action » vient de sortir et l’impatience mêlée à une fébrilité se fait ressentir côté backstage chez les jeunes musiciens. Coline (chant), Rémy (synthétiseur et percussions) et Simon (batterie) ont pris un peu de leur temps durant cette intense journée pour s’entretenir avec nous en coulisses, au sujet de cette fin d’année 2018 riche en rebondissements pour le sextuor nantais.

crédit : Fred Lombard
  • Pour ceux et celles qui vous ont découvert récemment, à quand remonte votre première rencontre ?

Coline : On se connaît tous depuis très longtemps. On est amis depuis le lycée. On se savait tous musiciens, et on voulait faire de la musique ensemble. On s’est donc formé en août 2015 et, à la base, on est tout simplement des potes qui avaient envie de jouer ensemble, et, surprise, on est toujours potes (rire) !

  • Comment gère-t-on une vie de groupe à six musiciens sans qu’il y ait de conflits ?

Simon : En vrai, ça a l’air assez idiot, mais on s’aime. Si on arrive à bosser ensemble, à composer ensemble, c’est qu’on s’aime. Après cela arrive que l’on se fritte, mais c’est ça qui est intéressant, on fait de l’art à six, on se confronte. Peut-être que tout seul, on ne ferait pas la musique qu’on fait avec INÜIT. Notre leitmotiv est de tous s’écouter, de s’entendre pour pouvoir se dire que même si on aime pas telle ou telle chose, on peut trouver un terrain d’entente pour toujours avancer ensemble.

  • Quels sont vos trucs pour gérer la promiscuité lorsque vous tournez ?

Coline : Le casque, pour écouter de la musique. Par contre, tu te retrouves à écouter de la musique tout le temps !

Rémy : Sinon on parle pas mal entre nous. Mais on s’est également habitué aux autres et, du coup, il y a des moments où on laisse s’installer le silence. Comme on est très proche, on sait laisser le silence sans que ce soit malaisant (sic).

Simon : On arrive à comprendre que, des fois, cela ne va pas et on se laisse tranquille dans ces moments-là. La promiscuité, la vie en communauté peut être compliquée parfois, mais on s’amuse plus souvent qu’autre chose.

crédit : Fred Lombard
  • Certains d’entre vous ont étudié au Conservatoire. Comment êtes-vous venus à la musique pop, en termes de normes à déconstruire ?

Rémy : Le groupe est assez varié finalement. Je suis le seul à être passé par toutes les étapes du Conservatoire, mais il y a beaucoup de profils. Certains sont autodidactes, et comme on se nourrit de plein de musiques, finalement, on fait fi des normes et on ne cherche pas à combler des besoins techniques. Finalement, il n’y a rien qui ressemble au Conservatoire dans INÜIT.

  • Qu’est-ce que cela change de sortir un album ?

Simon : C’est l’aboutissement de trois ans et demi de travail. À la base, on a beaucoup travaillé pour faire du live, et là était la difficulté : quand on a voulu poser quelque chose, que les compositions deviennent figées, qu’on ne peut plus y toucher. Ça a été compliqué. Il a fallu trouver la bonne personne, en qui on avait confiance tous les six, pour jouer le chef d’orchestre, et trancher sur certaines décisions, pour dire « Là, ça suffit, et ne vous prenez pas plus la tête ». Ce rôle-là, on l’a confié à Benjamin Lebeau (moitié de The Shoes NDLR). Et cela a été une rencontre déterminante pour enregistrer « Action ».

  • Il avait déjà travaillé sur votre EP par le passé. A-t-il préservé ce même rôle ?

Coline : Son travail était moins intense sur l’EP. Il a surtout travaillé sur un morceau ; on ne s’est pas retrouvé tous les sept chez lui, comme pour « Action ». Mais cela a permis une première approche. Et on lui a donc fait confiance. On l’aime beaucoup, et on est vraiment attaché à lui avec INÜIT.

  • Comment avez-vous appréhendé la composition pour cet album ? Avez-vous d’abord réfléchi à comment il pourrait sonner en live ?

Coline : On a d’abord composé l’album, en août dernier, dans nos salles de répétition, en pensant au format live. Puis on est parti chez Benjamin, et là on a totalement repensé les morceaux en oubliant cette dimension. On s’est laissé une liberté totale, c’était un véritable laboratoire. Puis quand on s’est mis à travailler le live, là, il a fallu réadapter les morceaux, réfléchir à comment les faire sonner. On a alors changé un peu de configuration, on a rajouté des SPD (modèle de sampler NDLR), pour pouvoir jouer tous ces éléments.

  • Quelle liberté vous accordez-vous quand vous cherchez à réadapter cet album pour la scène ?

Simon : Une grande liberté. Par exemple, on a beaucoup produit sur ordinateur, mais on n’en a pas sur scène, on ne joue pas au métronome. On veut être un groupe rock sur scène, où tout est joué, donc évidemment on n’a pas pu retranscrire tout l’album dans sa version studio, on l’a fait évoluer différemment. Là-dessus, on ne se donne pas de limites.

crédit : Fred Lombard
  • Dans votre live, y a-t-il encore une place à vos anciens morceaux, notamment à ceux sortis sur votre EP, « Always Kevin » ?

Simon : Pas tous. Il reste un morceau de l’EP et il y en a un de l’album qu’on ne joue pas. Il y a aussi un morceau qui ne figure pas sur l’album finalement et que l’on a ajouté au set. La scène, c’est un endroit où on se libère donc on ne veut pas se donner de limites. On joue ce soir, par exemple, un morceau que l’on a composé il y a deux jours. On veut garder cette liberté pour que cela reste un amusement, sinon on finit par tourner en rond.

  • Vous avez quelques morceaux engagés, anti-Trump, contre les violences faites aux femmes, et contre les violences policières. Qu’est-ce qui, aujourd’hui dans l’actualité, vous donne envie d’écrire un titre engagé ?

Simon : Si c’était moi, le principe qu’autant de gens se bougent pour leur pouvoir d’achat sans se soucier de l’écologie, ça me fout les jetons. C’est très personnel : je comprends la colère, vis-à-vis de l’État notamment, mais pour moi, l’écologie, c’est central alors ça me pose vachement question.

Coline : En ce moment, j’avais envie d’écrire sur les transsexuels, et au final on l’a fait. Il se passe pas mal d’histoires inquiétantes vis-à-vis des violences faites aux trans, qui vont parfois jusqu’à la mort. Et du coup, on l’a fait cette semaine.

  • Comment vit-on la vie de groupe ou de tournée quand on est une femme, dans un milieu avec une grande majorité d’hommes, que ce soit les musiciens, ou même les techniciens qu’on rencontre en plateau ?

 Coline : J’ai du mal à répondre à cette question, car elle est assez intime. Mais dans le groupe en tout cas, il n’y a pas de problèmes. Ils sont adorables. Il arrive que l’on se froisse parfois suite à des réflexions maladroites, mais je me dis qu’il n’y a pas forcément de mal dans l’intention, alors je mets mon casque (rire).

Simon : C’est important de le prendre en compte en tant que mec aussi. Et je suis assez attristé de voir que c’est vachement un milieu d’hommes au final. Ça fait toujours du bien de voir des groupes où il y a des femmes. Mais il y a quand même une majorité de mecs dans la musique, c’est certain.

Coline : Le pire, c’est que j’en connais plein des musiciennes, mais je ne sais pas pourquoi, elles ne sont pas forcément dans des groupes. Elles sont peut-être moins prises au sérieux, du coup, moins professionnalisées. Et c’est pareil pour la régie ou en lumière, il y a aussi beaucoup de gars, même dans notre équipe. Ils sont adorables, il n’y a pas de soucis de ce côté-là, mais tu te demandes pourquoi il n’y a pas plus de femmes.

Simon : On en croise dans les équipes techniques, mais la parité n’est pas encore là.

  • Si vous deviez monter un projet dans un autre style, à quoi ressemblerait-il ?

Rémy : Cela dépend avant tout de la personne avec qui je joue. Je ne choisis pas le style, mais les gens avec qui j’ai envie de faire de la musique.

Simon : On a déjà tous des styles de prédilections, et, à la fois, on écoute beaucoup de choses différentes. Mais je suis d’accord avec Rémy, je réfléchis surtout à qui j’ai envie d’accompagner, peu importe le style.

Rémy : Je pense qu’il faut rester ouvert, sans se bloquer sur l’aspect technique. En plus, je ne sais pas ce que j’aimerais demain. Tant que la musique me plaît, et qu’elle plaît à la personne avec qui je bosse, cela me va. La musique c’est vachement du « j’aime » ou « j’aime pas », donc faut se laisser porter.

Coline : Je ne vous rejoins pas forcément là-dessus. À la base, je ne voulais pas du tout faire partie d’un groupe de musique, je ne me voyais pas composer à plusieurs. Ça, c’est un truc que je continuerai avec INÜIT, mais sinon je pense que je partirai sur un projet en solitaire, de la chanson française avec mon piano. Un truc calme.

crédit : Fred Lombard
  • Et du coup des textes en français dans INÜIT, c’est quelque chose d’envisageable ?

 Coline : Il y a failli en avoir un sur l’album, mais finalement, ça ne s’est pas fait. Ce n’était pas le propos et ça ne faisait pas l’unanimité.

Simon :  Après on ne se ferme pas de portes. Il y a quelques morceaux, où il y a un peu de français, mais c’est pas pour autant qu’on s’est fixé une limite.

Rémy : C’est encore une fois très subjectif, et cela dépend du moment. J’ai un peu plus de mal avec le français dans la musique électronique. Les trucs français que j’aime bien, c’est plutôt de la musique qui date un peu, des vieux chanteurs ou vieilles chanteuses, et j’ai encore du mal à le voir sur de la musique pop.

Coline : Je suis d’accord. C’est pas simple sur de la pop, ou de l’électro, mais en même temps, on aime beaucoup expérimenter alors il y a des chances qu’on s’en approche tout doucement.

  • Pouvez-vous nous citer, chacun de vous, un artiste – référence, pas forcément en termes de style, mais aussi en termes de démarche artistique ?

 Coline : Comme artiste récent, j’ai adoré la façon de composer d’Albin de la Simone, qui a vraiment cherché le son de piano pour son dernier album, en comparant beaucoup de ces instruments. Dans ce qui se fait actuellement, c’est lui qui me touche beaucoup. En plus culte, il y a le fameux Jacques Brel. Il y a un truc indéniable chez lui, on le sort à toutes les sauces, mais ce n’est pas pour rien. Il a un truc.

Rémy : Pour avoir récemment vu un documentaire sur lui, je dirais Quincy Jones. Je savais qu’il avait fait plein de trucs, mais j’ai redécouvert la manière dont il produisait. Il parle beaucoup en termes d’émotions, il parle d’amour, de famille quand il parle de musique. Il dit que chaque musique a une âme et qu’il est important de la respecter, et j’adore cette posture. Il a bossé avec plein d’artistes, de plein de styles différents. Je trouve ça ouf son ouverture. Il respire le musicien inspiré. C’est que de l’amour !

Simon : Pour moi, c’est Bon Iver. J’adore comment il traite les cuivres, ou sa gestion de l’auto-tune sur son dernier album, je trouve ça absolument incroyable. Et sinon Radiohead, Thom Yorke.

Coline : Ouais grave !

Rémy : On est d’accord.

Simon : C’est une base absolue dans la pop, et dans l’expérimentation.

Coline : Là-dessus, on tombe tous d’accord.

crédit : Fred Lombard
  • Initialement, pour votre date ce soir à Stereolux, vous deviez jouer dans la micro, et là vous allez jouer dans la grande salle qui s’annonce complète, et ce, dans votre ville. Comment vivez-vous ce moment ?

 Coline : C’est stressant !

Rémy : Oui, c’est stressant de jouer devant autant de têtes qu’on connaît.

Coline : On va jouer devant nos potes, nos amis, nos familles. C’est à la fois le meilleur public, car le plus tolérant et celui qui va nous donner de l’amour, mais on a également à cœur de ne pas décevoir. En plus, on se rajoute du stress en rajoutant un nouveau morceau !

Simon : Il y aura une saveur particulière, c’est sûr. On ne pensait pas qu’il y aurait autant de monde, donc forcément ça fait plaisir. On a plutôt l’habitude d’apparaître comme des découvertes en festival donc là c’est tout particulier pour nous.

Rémy : On reste longtemps des découvertes dans le circuit des salles ou festivals en plus, alors de savoir que des gens viennent pour écouter notre musique, qu’ils ont écouté notre CD, ça fait quelque chose ! Bon bah là, il faut bien jouer !

Simon : Ils vont peut-être chanter les chansons, peut-être qu’ils les connaissent par cœur !

Rémy : « C’était mieux sur le CD ! » (rires)

  • Pour relâcher la pression avant le concert, pouvez-vous nous confier une référence musicale mal assumée de votre adolescence ?

Rémy : Les L5. J’avais l’album. « Toutes les femmes de ta vie ! » (chante) C’était le début de Popstar alors je me disais : « Ah les gens du peuple, ils viennent chanter et ils deviennent des stars ». Je trouvais ça fou !

Coline : Bon, moi, j’étais petite, c’était plus en primaire, mais j’ai beaucoup écouté Lorie ! C’était quoi ma préférée ? À Rio, là ?

Rémy : « Sur un air Latino » (chante avec Coline)

Simon : Au collège, et au lycée, j’avais honte d’écouter de la pop que je prenais pour de la variété, parce que mes parents écoutaient Goldman. Alors, je cherchais à écouter de la musique savante ou au moins trippy. Du coup, j’écoutais The Kooks en cachette, parce que je pensais que c’était honteux !

Coline : Bah attends, c’est trop bien !

Simon : J’écoutais tout ça en cachette, jusqu’au jour où Alexis m’a fait écouter Foals, et là j’ai compris que ce n’était pas honteux. Mais bon je n’étais pas dans un bahut où il y avait des chaloufs.

  • Est-ce qu’il y a une musique un peu honteuse que vous écoutez avant de monter sur scène ?

Simon : Ah, mais c’est pas honteux, c’est Aya Nakamura ! (rires)

  • Un petit nom des découvertes que vous aimez actuellement ?

Simon : Coelho et son album « Vanités » sorti il y a un mois !

Coline : Pour moi, c’est Gaël Faye, qui n’a pas encore sorti son nouvel album, mais ça va pas tarder. Il a déjà un EP en ligne. Je ne me lasse pas d’écouter son premier album « Pili-Pili sur un croissant au beurre ».

Simon : Tu m’as fait écouter une artiste cool aussi, Lolo Zouaï ! Une Américaine qui fait du R’n’B.

Rémy : Moi j’ai eu un bon coup de cœur pour le dernier album de Camélia Jordana. La production, les instrus sont vraiment bien. La voix me lasse au bout d’un moment, mais la composition est faite par un jazzman parisien, et j’ai été agréablement surpris.


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chroniqueur né et élevé parmi les disques et les instruments de musique

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