[LP] Dead Can Dance – Dionysus

Six ans après son dernier album, le duo britannico-australien Dead Can Dance nous enchante à nouveau avec « Dionysus », entre musique sacrée et drogues psychédéliques.

On ne présente plus Dead Can Dance, ou alors difficilement. Le groupe jouit d’un succès aussi conséquent que ce qu’il essaie d’atteindre par son œuvre, qui relève depuis longtemps d’une expérience magique. Magique en cela qu’elle réunit et connecte des éléments de cultures du monde entier et de toutes les époques sans jamais s’approprier celles-ci, sans jamais tomber dans l’imitation ou la caricature. Au niveau de la forme, c’est un ensemble de liens tendus vers l’espace et vers l’histoire de la musique et du langage. Lisa Gerrard et Brendan Perry ressuscitent pour cela des langues mortes, fictives ou méconnues du grand public et des instruments oubliés, tout ça avec des voix géniales, incroyablement riches et maîtrisées.

« We live in the dreamtime, nothing seems to last
Can you really plan a future when you no longer have a past? »
« Amnesia » (2012)

En ce qui concerne l’intention, c’est vers l’humain que les musiciens se projettent, mobilisant les tendances les plus basses et instinctives de l’auditeur et sa disposition à les transcender. Le duo pourrait donc être appréhendé comme un duo de médiateurs tournés vers l’histoire, le monde, les hommes et leurs cultes. Mais il ne faut pas non plus séparer Dead Can Dance de son époque. C’est toujours à une musique nouvelle qu’ils nous exposent.

Les six années qui séparent « Dionysus » de son prédécesseur, « Anastasis », ont été particulièrement riches pour Lisa Gerrard, dont la voix semble être protégée des effets du temps. Après un très bel album et une tournée avec The Mystery of Bulgarian Voices (une collaboration qui paraît évidente en écoutant les techniques de chant de Lisa), l’idée de remplacer un chant de soliste par un chœur s’est naturellement imposée pour « Dionysus ». Figure tutélaire du théâtre antique qui impliquait toujours la présence d’un chœur, Dionysos est aussi le dieu du vin, de l’ivresse, des récoltes et des animaux sauvages. Des cultes à mystères (certainement centrés sur la métempsychose) aujourd’hui inaccessibles lui étaient également dédiés. L’album, composé en deux actes, aborde visiblement tous les aspects de la divinité.

Chaque acte est divisé en différentes parties aux titres évocateurs. L’album s’ouvre avec « Sea Borne », une boucle hypnotisante dans laquelle tradition et modernité se mélangent. Les chœurs s’imposent sur une rythmique rapide et franche et l’invitation à danser semble évidente. Avec « Liberator of Minds », on entre dans quelque chose de plus instable et cérébral. Les chœurs, qui ne sont pas ceux de The Mystery of Bulgarian Voices, s’en inspirent et contiennent son impertinence, son timbre et ses harmonies bizarres. Le tempo mis à part, on est très proche de ce que le duo avait composé 22 ans plus tôt avec l’album « Spiritchaser ».

Si les deux albums ont une dimension animiste, « Dionysus » paraît bien plus épileptique. Avec « Dance of the Bacchantes », on est projeté dans un trip totalement acide, stratifié en différentes couleurs, différentes rythmiques, les cordes frottées glissant avec une certaine langueur sur des percussions frénétiques.

Le deuxième acte impose une rupture sonore et physique pour les chanceux qui auront le vinyle entre les mains. On glisse sur des basses profondes et granuleuses vers quelque chose de beaucoup plus lent, dirigé par un instrument à vent non identifié. Brendan Perry et Lisa Gerrard qui savent se faire désirer, chantent enfin ensemble, toujours aussi impressionnants par la maîtrise de leur voix. Les percussions s’effacent, puis les voix, laissant place à des sons de cloches, de mouches et d’ovins. Vient « The Invocation », morceau le plus inspiré par les chants traditionnels bulgares évoqués plus tôt. Le titre est explicite. Lisa s’unit au chœur, d’abord a cappella, puis soutenue par des cordes pincées brillantes et des pulsations toujours aussi tribales dans une merveilleuse harmonie. Bien que le nombre d’instruments présents soit énorme, le résultat est étrangement léger. L’usage de chaque élément est réfléchi et employé avec parcimonie. On n’est pas écrasé par la densité du son, par les références symboliques, tout est lisse, tout est parfait.

Avec « The Forest », Brendan Perry nous enchante avec toute la rondeur de sa voix. L’album s’élève progressivement vers quelque chose de plus dépouillé, de plus clair. Une modulation nous annonce la fin du morceau, dont on regrette la durée trop brève. Mais c’est un sentiment qu’on pourrait avoir avec tous les morceaux du groupe, qui élève nos cœurs depuis plus de trente ans. Le dernier morceau, « Psychopomp » (conducteur des âmes des morts), présente des formes indéfinies, comme un point d’orgue. L’album n’a pas de véritable clôture. Il est une porte ouverte à tout ce qu’il a ravivé.

Cet album, qui impressionne peut-être par les titres de ses actes, est un des plus accessibles du groupe. Il condense toutes ses inspirations sans surcharge, contrairement au clip sorti pour l’occasion, un peu indigeste à nos yeux. Mais on retient principalement la musique, qui forme le premier album concept de Dead Can Dance et qui laisse entrevoir de nouvelles possibilités pour le duo et de nouveaux enchantements pour ses auditeurs.

Pour celles et ceux qui seraient intéressés par les conditions de composition de l’album, nous vous recommandons cette interview très riche de Brendan Perry sur Metalorgie.

« Dionysus » de Dead Can Dance est disponible depuis le 2 novembre 2018 chez [PIAS].


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Et pensive, j’écoutais ces harpes de l’éther.

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