[Interview] Terrenoire

Nouvelle énigme de la pop mutante française, Terrenoire nous avait pris de court puis pris à cœur avec son premier EP en octobre dernier. Haut lieu d’une rencontre spontanée et incandescente entre la chanson, l’électronique et le hip-hop, le duo stéphanois y exposait ses états d’âme avec une virilité fragile. Avant d’enflammer La Place le 8 décembre dans le cadre des Bars en Trans, les frangins Raphaël et Théo Herrerias nous confient, avec une assurance folle et une vision déjà clairvoyante leur naissance et la suite à donner à cette nouvelle aventure familiale. Entrevue rayonnante et habitée avec les jeunes démons du Black Paradiso, pourtant pas si loin du « Paradis Blanc » de Berger.

crédit : Zoé Joubert
  • Bonjour Raphaël et Théo Herrerias, vous venez de sortir votre premier EP sous le nom de Terrenoire. Et vous êtes frangins : former ce duo, depuis combien de temps y pensez-vous ? Et est-ce d’ailleurs la première fois que vous collaborez ensemble ?

Théo : Nous avons toujours eu envie de travailler ensemble. Dès que nos âges nous ont permis de nous retrouver (j’ai 22 ans, Raphaël, 28), nous nous sommes mis au travail. C’est donc la première fois que nous collaborons ensemble. Mais ce n’est pas le seul projet ou nous travaillons en binôme. Par exemple, nous travaillons beaucoup pour d’autres artistes, interprètes, films etc.

  • Vous avez pu présenter ces dernières années chacun de votre côté des univers très différents ; Raphaël, sous ton propre nom, à travers une chanson pop française et Théo sous l’alias 1000 Chevaux-Vapeur, à l’esthétique alt-electronica. Comment s’est passé le rapprochement de vos deux univers au sein de Terrenoire ? Avec cette nouvelle aventure, avez-vous l’impression d’être reparti de zéro, d’avoir porté un regard neuf sur votre processus de création ?

Théo : Le rapprochement a été très facile, nous avons grandi ensemble, écouté la même musique, aimé pratiquement toujours la même chose. Même si nos projets respectifs semblent très différents, il n’y a jamais eu aucun problème de compréhension en termes d’esthétique ou de musique autour du projet.

Raphaël : Autour d’un live à Lyon, qui a été comme la genèse de tout ça. On est sorti de scène et on s’est dit « on a un vrai truc entre les mains, là » ; c’était parti !

  • Sur ce premier EP, Raphaël, tu sembles livrer des moments intimes de ton histoire personnelle, sur « Le Cœur en Latex » où il est notamment question de la difficulté de s’installer dans une relation amoureuse quand le cœur vagabonde. Quelle est la place de la fiction et du réel dans un projet comme Terrenoire ?

Raphaël : Question importante, pour nous cette dimension de la fiction, de l’imaginaire et du récit dans Terrenoire. Cette chanson est clairement une histoire, c’est une invention, un appel vers le futur à ne pas céder à une forme de lâcheté masculine, qui me désespère beaucoup. La lâcheté d’un mec qui ne s’occupe pas de son gamin, « Tu changes ses Pampers, quand je reviens du Rex ». Il y a toujours ce passage entre ce que nous sommes, ce que nous représentons dans le réel vers la fiction. On s’inspire de ce qu’on vit, de ce qu’on est. On fabrique des créatures à partir de ça, un agrandissement, une déformation. Pour pouvoir donner plus de corps, plus de précision à l’idée qu’on veut véhiculer. On apparaît en disparaissant. On trouve ça intéressant, de jouer avec ça, à l’heure de l’impudeur des réseaux sociaux, de l’injonction à se montrer dans sa « vérité », on préfère le jeu, la réinvention de soi par le jeu, par la mise en place d’un territoire symbolique qui vient infuser notre vie.

  • Parmi ces six premiers titres, quel a été celui qui vous a le plus questionné, qui vous a demandé le plus de travail ? Celui dont vous êtes les plus fiers ?

Raphaël : Ça doit être le Silence, qui a été un vrai périple créatif. Il est assez mouvant harmoniquement, en termes de dynamique et de nuance aussi. On voulait quelque chose de puissant et de suspendu. De laisser de la place au vide et au silence. C’est un titre assez fondateur pour nous. C’est le plus singulier. Il est rempli d’interrogations, c’est le premier de l’EP. Il agit comme une boussole.

Théo : Les premiers titres que nous avons sortis étaient ceux qui ont demandé le plus de travail, car ils ouvraient la voie, creusaient le premier sillon. Pour ma part, je n’ai pas de préférence pour les morceaux, je suis très heureux de tous les avoir avec moi. Ils représentent chacun un volet de l’histoire naissante de Terrenoire, et j’envisage plutôt l’aspect global de l’EP comme une seule et même pièce.

  • « La Pianiste » est votre titre le plus léger, le plus pop. C’est votre parenthèse douce au milieu de titres plus graves, aussi bien dans les thèmes que dans la composition. Cette déclaration d’amour, comment la première concernée l’a-t-elle reçue ?

Théo : Ce titre est une chanson légère. Elle correspond à un moment de studio où nous avions besoin de lumière, elle est sortie comme ça. On l’aime beaucoup, pop bizarre. Avec la convocation de nos héros au milieu. On aimerait beaucoup que La Pianiste chante sa propre version du titre, c’est en cours de réalisation.

  • Vous réunissez et surtout parvenez à marier l’élégance de la chanson française, l’urgence du rap et la dureté de l’electro au sein de Terrenoire. En fouillant un peu dans l’actu des sorties, on pourrait vous associer à une mouvance qui réunirait Odezenne à Jazzy Bazz. De quels artistes vous sentez-vous proches aujourd’hui ? Quel regard portez-vous sur la nouvelle scène française ?

Théo : On rencontre des artistes de notre génération en tournée. Les rapprochements sont plus humains qu’esthétiques. On ne sent pas proche de la chanson française, pas spécialement proche du hip-hop. On se sent toujours un peu à côté des choses de notre temps. Et on adore ça ! On est trop « variet » pour certains, trop « weirdos » pour d’autres. Les gens nous disent que c’est un peu dérangeant, cette impossibilité de nous classer. Nous, on pense que c’est pile là qu’on doit être. Le fait que les influences du rap se fassent entendre c’est parce qu’on en a beaucoup écouté. Ça fait partie de notre rapport à la musique et aux mots. On ne part jamais d’un style pour créer, mais d’une idée, d’un concept. On pourrait faire un album piano-voix sans problème, un album d’ambient. Si ça raconte l’histoire, c’est OK pour nous.

  • Vous vivez vos morceaux viscéralement, corporellement à l’instar de « Je bois tout seul » et « Allons-là bas ». Cette implication émotionnelle sur le disque, comment s’exprime-t-elle sur les planches ?

Théo : Nous avons toujours été très attirés par la scène. Nous sommes montés sur les planches très jeunes avec notre oncle, rockeur pur et dur. La scène a donc toujours été pour nous un moment intense, même si maintenant nous cherchons à maîtriser notre langage corporel, pour affiner notre palette d’émotion sur scène.

  • Cette intensité que vous charriez, cherchez-vous à la canaliser ou au contraire, la laissez-vous échapper quand vous composez ensemble ?

Raphaël : Maîtriser ou lâcher encore plus, projeter toujours plus émotionnellement, c’est essentiel pour nous. Que la monnaie d’échange avec les gens, soit le frisson.

  • Votre projet musical se décline en clips depuis le début d’année. Pour être vu en tant qu’artiste en 2018, il semble nécessaire d’exister sur les canaux d’images. Comment avez-vous travaillé votre identité visuelle en parallèle de votre création sonore ? Et maîtrisez-vous vous-même ce processus ou l’avez-vous confié à d’autres ?

Raphaël : Nous avons fait nous-mêmes nos clips. On a acheté un appareil et on s’est dit qu’on ferait nos clips tous les deux, comme ça, comme des punks qui ne savent pas jouer de leurs instruments. On s’est dit que ça raconterait quelque chose de pas habituel.

Théo : Nous écrivons et réalisons nos clips tous les deux pour l’instant. Il nous semblait très important pour nous, en écrivant l’histoire de Terrenoire, de rester maîtres de l’histoire sous toutes ses formes. N’ayant jamais appris à monter de la vidéo, nous avons appliqué les méthodologies de composition musicale sur nos clips, créant quelque chose de personnel, imparfait, mais respectons notre vision originelle du projet.

  • Pouvez-vous me parler de ce « Black Paradiso » : un lieu qui revient souvent dans vos chansons, et qui est également le nom votre propre label ?

Raphaël : Le Black Paradiso, c’est la destination que nous souhaitons atteindre, c’est le royaume final, le paradis perdu que notre vie d’artiste finira par nous ouvrir. C’est un pari philosophique, comment faire pour toujours aller dans la bonne direction. C’est mettre nos existences au service d’une forme de quête de transcendance, d’un jeu de piste pour les enfants. Ça interroge à chaque instant l’idée, la place de l’imaginaire à l’intérieur du monde. Comment on fait pour ne pas être cramé par cette existence ? On crée de toutes pièces une solution, on l’a nommé, on la cherche. On est toujours sur sa trace. Notre label Black Paradiso, c’est une première pierre, de cette volonté de faire advenir notre imaginaire dans le réel. C’est le lieu de rencontre avec d’autres gens, créateurs ou non, qui croient, eux aussi, à cette histoire de Paradiso. Qui souhaitent donner du temps et de l’énergie pour le faire apparaître.

  • Après la sortie de ce premier EP, une série de dates vous attendent. Les retours semblent unanimes sur vos performances en live depuis le dernier Printemps de Bourges. Que peut-on attendre, sans jamais vous avoir vus sur scène, d’un live de Terrenoire ? Et comment vous représentez-vous l’échange entre vous et le public une fois sous les lumières ?

Théo : Nous travaillons avec Terrenoire la scène, plus comme une performance vivante qu’un « concert ». Cela nous permet d’appuyer avec plus de puissance le récit de « Terrenoire vers le Black Paradiso ». Il faut s’attendre à un spectacle très incarné, oscillant entre ombre et lumière, tension et relâchement, puissance et fragilité.

  • On approche peu à peu de la fin d’année : que prévoyez-vous pour 2019 ? Travaillez-vous sur de nouvelles compositions, un prochain EP ?

Théo : 2019 sera portée sur la création du premier album, mais aussi sur les concerts aux quatre coins de la France.

Raphaël : De la musique, des films, des textes (ad vitam).


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rédacteur en chef curieux et passionné par les musiques actuelles et éclectiques

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