[Live] Pitchfork Music Festival Paris 2018

Rituel obligé chaque automne, un petit détour par la Grande Halle est nécessaire à l’occasion du Pitchfork Music Festival de Paris, rencontre de tout l’ancien et le nouveau gratin de la scène indé. Et, cette fois-ci, nous sommes passés de l’autre côté du crash pit pour prendre quelques précieuses photos de notre best of de cette année.

Blood Orange © Cédric Oberlin

Article écrit par Charles Binick et Enguerrand Lavaud (The Voidz)

Révélation indie avec son premier album cet été, Rolling Blackouts Coastal Fever est la caution rock du festival. Les Australiens sont en effet les auteurs des meilleures summer songs de l’année, justifiant la hype notamment portée par leur signature chez le mythique label Sub Pop. Formation de musiciens biberonnés au garage, le quintet rend tout le monde accro avec sa jangle pop urgente et efficace. Quelque part en R.E.M et Go-Betweens, le groupe a entraîné sans difficulté la fosse parisienne dans son délire, qui ne brille pas forcément par son originalité, mais par sa qualité et sa facilité à pondre tube sur tube. Parmi les nouveautés surprises de cette édition, Rolling Blackouts Coastal Fever gagne ainsi la palme de la petite sensation du premier jour, sans forcer, mais avec toute l’énergie et la rythmique géniale nécessaires pour nous faire danser, et c’est tout ce qu’on demande.

Rolling Blackouts Coastal Fever – crédit : Matt Lief Anderson

Fait de fulgurance, le set de The Voidz a été un véritable cabinet de curiosité. La foule compacte a acclamé les New-Yorkais, qui ont eu l’air de débouler des 80’s en DeLorean. Le sextette a entamé le show avec « M.utually A.ssured D.estruction », création bruitiste inquiétante, avant d’enchaîner sur « Leave it in My Dreams », issu de l’album  » Virtue ». Un titre beaucoup plus pop et qui nous rappelle que Julian Casablancas, frontman des Strokes, est un fin mélodiste : ce morceau met aussi en valeur le registre aigu du chanteur, au style vocal volontairement lo-fi, mais décomplexé et souvent stupéfiant. Le reste de leur passage a ainsi fait la part belle à « Virtue ». On retiendra l’attitude du frontman, « je-m’en-foutiste » roi du cool qui marmonne quelques phrases amusantes entre les chansons : « Merci au Pitchfork, festival le plus avant-gardiste, mais aussi le plus doué pour les critiques négatives de nos albums ! ». Dans un univers pop souriant, où les morceaux parlent débauches et amourettes contrariées, Casablancas est l’un des seuls artistes populaires à aborder des sujets de société. Le tout accompagné par un groupe dont les approximations sonores canalisées illustrent bien son message.

The Voidz – crédit : Cédric Oberlin

La grande messe du héros jangle-pop Mac DeMarco a tenu toutes ses promesses. Comme d’habitude, le Canadien a dressé une table sur scène pour que quelques invités puissent venir profiter d’une caisse de bière. Comme d’habitude, il y avait des jeunes fans hystériques et des covers improbables. Le plus célèbre des slackers basés à New York est revenu nous voir pour interpréter les hymnes décalés de ses albums, de « 2 » à « This Old Dog ». S’enchaîne alors une série de tubes euphorisants pour une fosse en délire, notamment quelques classiques de « Salad Days », dont la chanson titre ou « Chamber of Reflection. » Celui qui aime cultiver l’image du joyeux branleur joue sa pop psyché et dansante devant un public conquis d’avance. Après une intense communion sur « Still Together », on croit alors le set terminé quand le Canadien revient pour un rappel barré consacré à une série de covers des Misfits. La meilleure façon de conclure un grand show évidemment débile, mais absolument épique. En tout cas, on ne s’en lasse pas.

Mac DeMarco – crédit : Cédric Oberlin

Égéries d’un garage-punk féminin militant en 2018, les filles de Dream Wife ont tenté d’embraser la fosse clairsemée du début de soirée. Une intention salvatrice, au moment où la bière fait tout juste ses premiers effets et que la nuit tombe sur ce froid weekend. Le girl band de Brighton délocalisé à Londres a su faire véhiculer l’énergie de ses compositions énervées grâce à la générosité de la très charismatique chanteuse islandaise Rakel Mjöll. Si leur album avait un poil refroidi nos ardeurs, en donnant l’impression de vite tourner en rond, la formule parfaite de set d’une demi-heure a donné tout son sens à leur message expéditif du soir, basé sur la critique d’une société binaire et genrée. Les diatribes acérées de « Let’s Make Out », « Somebody » ou « F.U.U » ont ainsi nuancé le ton d’une édition plutôt apaisée dans le choix de sa programmation. Une petite cerise sur le gâteau assez bienvenue donc.

Dream Wife – crédit : Cédric Oberlin

On connaissait Will Toledo pour ses productions lo-fi toujours bien accueillies dans la sphère indie rock. L’Américain derrière le projet Car Seat Headrest a basculé cette année sur une autre planète en réenregistrant son « Twin Fantasy » en version full band et studio, en faisant simplement progresser ses sons. La différence ? On l’a vue sur cette année pendant le festival quand, suivant cette démarche, il a fusionné son groupe avec Naked Giants, compagnons de tournée originaires comme lui de Seattle. Son rock passe ainsi en mode hi-fi et, sans perdre sa nature jouissive, se voit complété dans ses arrangements, ses recherches soniques, sa qualité de performance, moins irritante mais toujours aussi brute. Souvent, les « reboots » laissent incrédule au moment de la comparaison avec les originaux. Mais ici, Toledo se transfigure positivement, vocalement, instrumentalement, ou même en matière de présence scénique. Car Seat Headrest est un nouveau groupe sur scène, moins immédiat, plus poli, plus confiant en lui-même mais redoutablement efficace et, surtout, brillant. On redécouvre ainsi des chansons au point de penser quelquefois qu’on était jusqu’alors passé à côté de quelque chose ; c’est dire !

Car Seat Headrest – crédit ! Cédric Oberlin

Tête d’affiche de cette édition, car si rare à Paris, Dev Hynes alias Blood Orange a vu les choses en grand. Avec un live band complet et fou, il a eu l’audace de fidèlement reproduire la riche orchestration de ses deux derniers disques, mis à l’honneur pour cette performance. Deux choristes pour les voix féminines, un batteur en feu, un saxophoniste applaudi ; tout était réglé pour vivre l’un des grands moments du festival. « Best To You », tube pop écrit pour Empress Of, répond ainsi à Augustine pour le disque « Freetown Sound », perle sortie il y a quelques années. Mais priorité aux nouveautés de « Negro Swan » avec les brillants « Family » ou « Jewelry » qui font du très créatif Blood Orange l’un des artistes R’n’B les plus en vue de l’année. Le final, sur le très funky « E.V.P », conclue l’ensemble avec classe pour ce qui est peut-être le set le plus abouti du week-end.

On attendait avec impatience de voir la révélation Snail Mail, qui nous a enchantés cette année avec son rock mélancolique. Dans cette jeune vague US qui séduit avec ses cordes de guitares acérées, un songwriting soigné et ses envolées fortes en émotion, la blonde platine a sa place à côté du Phoebe Bridgers, mais aussi d’une Lucy Dacus ou d’une Julian Baker pour transformer le projet « Boygenius » en quatuor. La voix éraflée de Snail Mail permet ainsi, à sa manière, de chanter des textes livrés à fleur de peau. Si elle prétend être gênée et impressionnée de se retrouver déjà face à un si grand public, rien de tout cela ne transparaît pour autant au cours de son set juste et maîtrisé. Elle n’a pas vingt ans, mais ses hymnes pour cœur brisés, tels « Pristine » ou « Heat Wave », sont ceux qui restent le mieux dans les têtes au sortir du festival. Marque d’une sensibilité et d’un talent à l’état pur.

Il y a trois ans, le groupe de Ruban Nielson était passé au hi-fi sur le très funky « Multi-Love ». Imbriquant de nouveaux éléments disque après disque, on retrouve les Kiwis de Unknown Mortal Orchestra avec « Sex & Food » dans un trip perché et toujours aussi psyché, mais qui penche vers des sonorités plus funky et chaotiques, à l’image de l’interprétation d’ « American Guilt ». Un petit virage qui ramène le chanteur au centre avec une guitare plus grésillante. La palette musicale qui s’enrichit ainsi, année après année, justifie l’intérêt autour du live du groupe qui est réputé pour jouer sans setlist. Mais à la fin, les expérimentations néo-funk du projet ressurgissent toujours et le public s’emballe aisément sur les catchy « Multi-Love » ou « Can’t Keep Checking My Phone », qui avaient donné une autre dimension à la formation en 2015. On risque de vite retrouver Nielson et les siens dans Paris, et encore sur un autre registre, puisqu’un cinquième opus du productif artiste est déjà sorti, instrumental cette fois-ci. Alors, on danse ?


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Journaliste indépendant, chroniqueur passionné par toutes les scènes indés et féru de concerts parisiens

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