[LP] Léonie Pernet – Crave

Album envoûtant et déroutant, « Crave » consacre l’univers électronique contrasté et agité d’une artiste pleine d’avenir qui a déjà tout d’une grande musicienne. Pour un premier long format, l’exploit est de taille. Léonie Pernet n’emprunte à aucun moment la voie de la séduction et encore moins celle de la facilité, avec notamment des morceaux aussi épiques que « Rose » ou « Father », qui l’installent instantanément dans le cercle des insaisissables telle Leila ou encore les troublantes Mansfield.TYA.

« Crave » est donc un album à la densité vertigineuse, qui s’autorise beaucoup de liberté, de détours et de déviations. Il s’inscrit donc dans une filiation musicale exigeante, qui pourrait relier le courant des Jeunes Gens Mödernes (Kas Product, Elli et Jacno, Radio Romance…) aux phénomènes du label Warp tel Aphex Twin et donc Leila. À seulement 28 ans, il faut déjà beaucoup d’autorité pour afficher un tempérament aussi affirmé, digne de Laurie Anderson sur l’envolée mystique du labyrinthique « Story ». Pourtant, avec beaucoup d’intelligence, d’autres morceaux permettent une prise de contact plus directe, à l’image de « Butterfly ». Ce subtil développement électro pop, à la fausse légèreté radio-compatible, révèle un scénario mélancolique crescendo, dont l’épilogue se noie dans un écrin de distorsions et de percussions cristallines entre glockenspiel et xylophone.

À la fois terriblement hors du temps et foncièrement hors du monde, « Crave » n’en reste pas moins un disque de son époque, angoissé et angoissant, mais en même temps, suffisamment onirique pour ne pas nous emporter dans un malaise irrémédiable, comme sur la sublime conclusion de « Father ». Alors qu’une partie de la création contemporaine se noie dans une forme de déni de réalité absolument sordide, Léonie Pernet transpose sans retenue, avec beaucoup de force, ses colères, ses indignations et parfois tout simplement ses émotions les plus brutes, dans la mise en forme de somptueux climats sonores étranges et sinueux. Les douze tracks sont aussi bien marquées par des intentions rythmiques libératoires (« Nancy », « Two of Us ») que par des progressions harmoniques à donner le tournis (« Story »). Ainsi rien n’est lisse dans l’enchaînement héroïque de ces plages sonores singulières. Capable d’invoquer un bref instant, la sensualité robotique du duo Adult, et celui d’après, la poétique de Mesparrow (sur « Father » notamment), cette multi-instrumentiste expérimentée se révèle être une artiste complète et aventureuse, qui place le risque et la recherche au cœur de sa créativité authentique et hautement incarnée.

Reprenant comme un symbole, la chanson « India Song », interprétée par Jeanne Moreau sur la bande-son du film du même nom, réalisé par Marguerite Duras, Léonie Pernet conclut avec une grande finesse et une grande intelligence, son premier long format. Indéniablement « Crave » est un disque de femme, puissant et complexe, qui ne peut laisser indifférent, à défaut de chercher le consensus. La jeune musicienne fait assurément partie des artistes femmes, comme Louise Roam ou Kawrites, qui bouleversent les codes actuels et les habitudes de la musique indépendante, parfois emprisonnée dans la célébration systématique des grands et grandes anciennes, alors que la vérité se trouve souvent à portée d’oreille, dans la création contemporaine.

crédit : Chill Okubo

« Crave » de Léonie Pernet est disponible depuis le 21 septembre 2018 chez Infiné.


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La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

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