[LP] Toby Driver – They Are the Shield

Le dernier album solo de Toby Driver était l’une de nos plus belles découvertes de 2017. « Madonnawhore », sorte de bande-son d’un temps suspendu et inaccessible, posait par sa sobriété les bases de l’œuvre de l’artiste. Il poursuivait une recherche d’harmonie entre le son et le silence amorcée dans ses nombreux groupes et apparitions. On retient aussi la synchronicité de la poésie écrasante de cette œuvre avec la canicule qui l’a suivie. L’artiste s’éloignait ainsi de ses (très) nombreux autres projets, Kayo Dot, maudlin of the Well, Spoonion… Compositeur multi-instrumentiste dont le nom apparaît sur 60 albums en 20 ans, Toby Driver semble avoir une créativité infatigable. Mais son nouvel album, « They Are the Shield » n’a rien de frénétique ou de bâclé.

C’est avec un grand calme et une profonde lenteur que l’album commence. Des synthés qui rappellent la musique sacrée contemporaine forcent le recueillement. En effet, écouter Toby Driver en solo nous éloigne autant que possible de ses autres projets, de toutes les musiques du monde. C’est un repli nécessaire et imposé. Une sorte de pacte que l’on accepte malgré soi au fil des morceaux.

At the foot of the cliff where the voice first cried
We will never forget our garden

Soutenu par un travail de mixage qui frôle la perfection, l’album se dévoile sans rupture. Et pour le moment, il ne semble toucher que l’intime, révéler par des instruments multiples et imprévisibles une palette d’émotions que l’on vit forcément seul. Une expérience terrible en ce sens qu’on ne pourra jamais la partager. C’est aussi une limite qu’il pose à qui voudrait écrire sur son œuvre. Les titres des morceaux sont naturellement flous. « Anamnesis Park », « Glyph », « Scaffold of Digital Snow », tout indique l’esquisse, des souvenirs enfumés, des blessures ouvertes suggérées sous des couches d’instruments à cordes. Et par les glyphes, une ciselure qui laisse autant d’interprétations possibles que de sensibilités.

L’impression d’un temps suspendu mise à part, cet album a peu de choses en commun avec « Madonnawhore ». La présence presque systématique des cordes frottées, la rareté des guitares, les couleurs des illustrations. Si ces deux albums sont dépouillés, l’approche est très différente. « They Are the Shield » touche visiblement quelque chose de beaucoup plus vif et charnel, mais avec une pudeur remarquable.

La première moitié de l’œuvre a ainsi une forme un peu nébuleuse. On ne distingue pas bien un morceau du suivant, la cohérence l’emporte. Vient « 470 Nanometers » où la batterie nerveuse s’oppose à la lenteur qui la précède. Ce morceau, placé au centre de l’album, est suivi d’une longue descente. Tout ralentit à nouveau. Ce n’est plus la voix brillante de Toby Driver qu’on entend, mais celle d’une femme, plus feutrée, qui donne un ton que l’artiste conserve jusqu’à la fin de cet album.

In the horizontal clouds I looked for you
Coming in reversible tones
The leaves and the worms below
Lifted me in my dream of equilibrium

Les albums de Toby Driver sont des énigmes. Une vision si personnelle, contrastée, dansant au bord d’un vide dans lequel l’artiste ne tombe jamais. Un vide qui serait un excès dans une musique où chaque élément se régule et se maintient, où chaque mot déclenche et retient le suivant. La pesanteur des silences et les ébauches de métaphores que l’on saisit se transforment en aveu. On écoute la perte. Le plein devient l’expression de l’absence.

À chacun sa définition du sublime. Mais s’il contient bel et bien quelque chose de si beau qu’il en est douloureux, c’est le seul mot qui puisse contenir la richesse de cette œuvre.

crédit : Casey Mathewson

« They Are the Shield » de Toby Driver est disponible depuis le 21 septembre 2018 chez The Flenser et Blood Music.


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Et pensive, j’écoutais ces harpes de l’éther.

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