[Live] Levitation France 2018, jour 1

L’équipe d’indiemusic, habituée des lieux, revenait cette année faire un tour au théâtre du Quai, où se tenait l’édition 2018 du festival dédié à la musique et aux cultures psychédéliques, le Levitation France. Avec une programmation digne des années précédentes, qui mêlait têtes d’affiche de la scène psyché depuis les années 90, étoiles montantes et curiosités en tous genres, nous n’avions guère de doutes sur la réussite de ces deux soirées de festivités. Retour en textes et en images sur le premier soir, vendredi 21 septembre, dominé en théorie par la présence des vieux briscards du Brian Jonestown Massacre, pourtant éclipsés musicalement par d’autres formations moins évidentes.

The Soft Moon – crédit : Erwan Iliou

Cette année, pas de pluie diluvienne pour nous accueillir alors que nous faisons la queue à l’ouverture, l’entrée sur le site se fait sans encombre, bien organisée et avec un staff de sécurité aimable et des bénévoles toujours aussi sympathiques – cela nous paraît important de le préciser. La foule est encore relativement éparse à une heure aussi précoce, mais le premier groupe, des Angevins, prend place dans la pénombre de la salle T400. Wild Fox, c’est son nom, officie en quatuor assez classique avec deux guitares et une basse. Les membres du groupe paraissent incroyablement jeunes, mais ils ne se démontent pas et assurent un bon petit concert de garage pour démarrer le festival, devant un public en partie composé de locaux et de ceux que l’on devine rapidement être leurs amis. Le premier titre, « Gin Less », est, il faut bien l’avouer, assez imparable. Mais rapidement, si le groupe ne faiblit pas en énergie, c’est plus le manque d’originalité ou de maturité qui se fait sentir, et on peine à déceler leur identité derrière ce rock dynamique et bien ficelé, les chansons manquant un peu de rigueur côté composition.

C’est ensuite La Luz qui prend place dans la grande salle du Forum, et c’est le premier nom « connu » de la soirée. Le girls band californien aux trois albums venait défendre son surf rock mignon et référencé, et en particulier son troisième opus sorti plus tôt dans l’année « Floating Features ». Si l’intro du concert est étonnamment musclée et psychédélique, la suite embarque dans un style plus sixties qui ne capture pas notre attention bien longtemps, car un peu trop redondant. Néanmoins la deuxième moitié du concert voit le son se muscler et se densifier et virer vers des sonorités beaucoup plus trippy et sombres ; une surprise assez inattendue qui fait honneur au groupe sortant ainsi des clichés d’un genre un peu sage.

On retourne alors en T400 pour la plus grosse baffe du festival avec le concert de Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs Pigs, qui, non contents d’avoir le nom le plus drôle et le plus relou du monde nous décalquent le cerveau à coups de riffs surpuissants pendant une grosse demie heure qui semble avoir duré le double. Dans un registre stoner-doom space rock assourdissant mené par un chanteur fou furieux qui n’a pas vraiment le physique de l’emploi, mais donne absolument tout ce qu’il a. Les pogos se déchaînent en fosse et le groupe nous cloue sur place, alternant décharges furieuses de morceaux assez courts et odyssées monolithiques répétitives d’un quart d’heure. On en ressort à moitié sourd, les cervicales dévissées, mais avec le sentiment d’avoir vu le concert du festival, un peu plus d’une heure après son ouverture.

Les Texans de Holy Wave ont bien leur place dans ce festival, tant ils semblent avoir été nourris par la musique du Brian Jonestown Massacre et des Black Angels (qui rappelons-le parrainent le festival et qui ont co-créé son grand frère d’Austin, au Texas). On est donc en terrain familier devant un rock gorgé de fuzz et de réverb’ avec son chant légèrement nasillard et ses riffs ronronnants. Leur show musclé, en particulier sur le dernier quart d’heure qui décolle vraiment, bénéficie en particulier d’une des meilleures créations visuelles du festival, sorte de spirale multicolore sous acide qui en devient limite effrayante. Vraiment solide, même si pas foncièrement original.

De retour en T400, c’est Prettiest Eyes qui a pris la relève, avec son garage strident et énervé, et son univers hispanophone bien que le groupe soit basé à Los Angeles. Le bassiste arbore un stetson qui lui donne un certain charisme lorsqu’il se déplace sur scène, il y a un énorme drapeau portoricain sur scène, on ne comprend pas trop ce que raconte le chanteur-batteur, à la voix stridente très caractéristique – et pas forcément très agréable, mais le concert est assez barré et fun, rappelant par moment le Thee Oh Sees période « Help » ou le Ty Segall de « Emotional Mugger » : grinçant, bizarre, mais survolté. Le groupe est d’ailleurs signé sur le label Castle Face, bon indice du potentiel barré de ces énergumènes. Une curiosité.

Une des têtes d’affiche du festival, The Soft Moon, s’installe alors au Forum. C’est un choix qui pourrait paraître étonnant dans un festival de rock psyché, mais le Levitation a toujours programmé quelques artistes en marge, plus associés à la musique électronique, la darkwave ou l’indus. The Soft Moon coche toutes ces cases et pour l’occasion se produit en formation de groupe à trois, là où on avait déjà vu Luis Vasquez jouer seul sur scène avec une guitare ou une basse, des claviers et des percussions. Le choix de jouer avec deux musiciens est ici pertinent, apportant la légitimité d’une formation « rock » à leur performance tout en lui donnant un son beaucoup plus organique et brutal. Si on peut ne pas goûter les franges les plus synthétiques de leur musique, friande en nappes de claviers et voix nasillardes hurlées, dès que le groupe rajoute des percussions hystériques en mode tribal, il met tout le monde d’accord. Une décharge de violence bienvenue pour se défouler et se dégourdir un peu, à mi-temps de cette première soirée, qui concilie EBM, indus à la Nine Inch Nails et le côté psyché glauque des nappes de synthétiseurs.

On passe en revanche rapidement sur les freaks folkeux gentillets de The Blank Tapes qui jouent juste après en T400 ; ça commence comme un cover band béat des Beatles et ça enchaîne sur de la country, nous préférons fuir et nous placer pour le Brian Jonestown Massacre, pièce de résistance de la soirée. Au monde qui s’amasse devant la barrière bien avant le début du concert, au nombre de T-shirts du groupe arborés fièrement dans le public, pas de doute, les rois de la soirée, ce sont bien eux. Quelques minutes après le début supposé de leur show, Anton Newcombe et ses comparses prennent place devant l’écran qui diffuse brièvement leur logo (un Mickey qui saigne des yeux, entouré du nom du groupe) et le concert d’une heure et demie démarre. Le son est très pur, d’une belle définition, avec jusque quatre guitares qui jouent en simultané, mais rapidement, on se rend compte que le groupe est d’humeur assez léthargique, enchaînant morceau similaire après morceau similaire, la setlist faisant la part belle aux efforts récents du groupe plutôt que revisitant abondamment un catalogue pourtant pas avare en tubes. Les fans semblent plutôt contents, mais au bout d’une demi-heure on commence un peu à se lasser de la monotonie des structures, répétant à l’envi des riffs sur quatre ou huit mesures pendant tout le morceau, souvent agrémenté d’un joli solo final. Heureusement, dans le set pointent quelques titres un peu plus marquants, comme « Pish », « That Girl Suicide » ou bien sûr « Anemone ». Mais même là, et à l’exception du titre issu de l’album « Mephedrone » qui portent la griffe plus shoegaze de cet album, le son est très lissé, invisibilisant les singularités des morceaux au profit d’une cohérence du son qui coule tel un agréable fleuve dans nos oreilles. C’est très bien fait, le groupe a très certainement un son à lui, mais sur la durée cela manque cruellement de contrastes, et la présence sur scène du groupe n’arrange rien, entre silences pesants qui séparent les morceaux, et Newcombe qui ne bouge pas de son coin. On regrettera aussi que le groupe laisse délibérément de côté les morceaux issus de sa trilogie fameuse de 1996 pour jouer des morceaux issus de son dernier album ou de « Bravery, Repetition and Noise ». Un concert résolument psychédélique par son côté neurasthénique et comme anesthésié, mais un peu plus d’énergie, et osons-le, de fan service, n’aurait pas fait de mal. Côté public, beaucoup de gens très bourrés, très drogués, très relou, comme c’est souvent le cas pour les concerts de tête d’affiche, c’est dommage. On retiendra de ce concert l’incroyable joueur de tambourin, ses mimiques, son manque d’entrain, ses rouflaquettes, il s’appelle Joel Gion et il est magique, et le fait que le groupe a apparemment joué six morceaux qui ne figurent sur aucun album, ce qui est plutôt gonflé.

En tout cas, nous manquons la fin de concert, qui apparemment s’est un peu étirée au-delà de l’horaire imparti puisqu’ils étaient les derniers sur la scène du Forum, pour voir la tête d’affiche française de la soirée, et il faut le dire, un bien meilleur concert en tous points de vue. J.C. Satàn, les Bordelais complètement allumés, arrivent sur scène un peu hagards, visiblement sous influence, et commencent par chambrer le festival « bien, mais un peu mou », et annoncent qu’ils attendent un peu plus de monde pour commencer, avant de se raviser en riant et en remerciant les gens d’être devant eux plutôt que devant le BJM. Tout au long de cet épique moment de bravoure, le guitariste Arthur, complètement ivre, et la chanteuse Paula, vont ponctuer leur prestation d’interventions ahurissantes qui seraient probablement navrantes si elles n’étaient pas aussi drôles, aussi désinvoltes, et surtout aussi bienvenues après l’heure soporifique qu’on vient de passer auprès des Américains dans le Forum. Jouant comme à leur habitude des titres assez courts, nerveux et accessibles des deux derniers albums en début de concert, le point de bascule se fait sur « Waiting For You », le vrai morceau de bravoure du groupe, sur album comme en studio, et l’occasion pour les musiciens de faire une avalanche de blagues : « c’est le moment où on a plus rien à foutre de bien jouer ou de bien sonner, ça part en couilles », « on va vous jouer un truc psyché, parce qu’on est dans un festival psyché. C’est psyché ça non ? ». Effectivement, la deuxième moitié du titre, sorte de vacarme ultra répétitif qui semble ne jamais devoir s’arrêter, est la définition même du rock psyché qui fait mal, avec l’attitude punk je-m’en-foutiste du groupe c’est le combo parfait. Le reste du concert oscille entre pépites du dernier disque, qui sonne très « Rated R » de QOTSA, saillies improbables sur le féminisme, les hippies, les véganes (« Quoi qu’est-ce que t’as toi, t’es pas végane c’est ça, tu veux te battre ? »), moments de gros WTF (« Il a une bombe dans son sac. », Arthur qui file sa guitare à un mec du public devant ses comparses médusés qui attendent qu’il la récupère pour poursuivre) et finale façon « Le Retour du Roi » avec au moins trois ou quatre morceaux qui sont annoncés comme « le dernier pour ce soir ». Le groupe ne s’arrête jamais, envoie des riffs de plus en monstrueux, ponctue le tout de hurlements, annonce une chanson « pour les enfants de moins de 13 ans s’il y en a dans la salle », bref, du grand n’importe quoi absolument jouissif qui réussit à nous faire oublier qu’on est épuisés et qu’on a quand même un peu envie d’aller se coucher. Sans doute le meilleur concert de la soirée avec celui de Pigs x7.


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cinéphile lyonnais passionné de musique

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