[Interview] Kaviar Special

Après avoir déchaîné les passions sauvages d’un public addict aux pogos au Binic Folks Blues Festival, nous avons retrouvé, à tête bien plus reposée, l’un des membres du groupe rennais Kaviar Special. C’est au détour d’une pêche aux couteaux que Léo Beaulieu nous a livré, entre autres, le secret du nom du dernier né « Vortex », sa vision d’un monde de la musique bipolaire entre Paris et la province et l’intérêt économique insoupçonné du revival des cassettes audio. Une rencontre à l’image de ce projet psych garage montant : enjouée, rock et festive.

crédit : Jimmy-Léveillé
  • Vous avez signé votre musique sur différents labels : Howlin Banana, Beast Records, Azbin Records et Musique d’Apéritif. La fidélité, c’est pas vraiment votre truc ?

Bah si quand même. On est sur Howlin Banana depuis trois albums et Beast deux. Justement, je crois qu’on est très fidèles. En fait, dans les structures indés, plus tu en mets, plus il y a de sous au final. Et donc plus il y a moyen de faire de gros pressages. On a été à 1000 exemplaires directement avec le nouveau. On a un plus gros paquet, plus de vinyles et ainsi plus de blé à redistribuer entre tous les labels.

  • Votre troisième album est sorti grâce à une cagnotte Ulule. C’est la première fois que vous passez par le crowdfunding ? Qu’est-ce qui vous a décidé à sauter le pas ?

Le manque de sous en fait. On voulait pas du tout faire ça parce qu’on considère que ce n’est pas aux gens de faire un effort normalement. Si on avait voulu tout faire à l’arrache un peu, dans un petit studio avec deux micros, on aurait pu fonctionner sans, mais ça n’aurait pas du tout eu la même gueule, pas le même son. On voulait avoir un gros truc, mais là, on n’a pas réussi à avoir les sous pour. On a eu aussi des galères lors des tournées. On a eu des vols de matos et tout. Ça a vraiment été galère. Du coup, avec les Madcaps, on a pensé au crowdfunding. Ce n’est pas une démarche par laquelle on pensait passer un jour, mais on l’a tenté et ça a fonctionné. C’était cool au final, seulement on ne voulait pas trop embêter les gens avec. On n’avait pas le choix. C’était soit ça, soit un album qui ne sonnait pas bien.

  • Peux-tu nous parler de « Vortex », le nom de votre troisième album ?

« Vortex », ça te fait penser à quoi ? C’est ça qui est intéressant ! Pour moi, c’est l’espace, un espèce de grand truc un peu gigantesque et mystique. En vérité, c’est que ça vient pas du tout de là, mais c’était l’effet qu’on recherchait. Un grand truc à la Lovecraft. En vrai… tu es le premier à qui je vais dire ça. Tu connais les jeux Nerf ? Bah, c’est ça en fait. On a joué avec un Nerf et on a trop kiffé. Nous, trouver des noms et des trucs comme ça ce n’est pas notre truc. On est des musiciens plus que des créateurs d’ambiance et tout. On ne savait pas trop quel nom trouver. Il faut dire que l’album numéro 2 s’appelle « #2 ». En fait ce nom semblait intéressant parce que ça évoque l’espace, les grands machins mystérieux, c’est parfait quoi ! Mais au final ça vient d’un jeu de plage qui nous a fait la tournée 2016, voilà.

  • C’est un collage réalisé par Valentin Pinel qui illustre ce nouvel album. Comment l’avez-vous rencontré et comment est née cette pochette, de quelles discussions, de quelles idées de base ?

Alors là, c’est plus Adrien qui a géré ça. Il est intéressé par tout ce qui est technique, la peinture, les machins comme ça. C’est lui qui avait trouvé Elzo Durt dont on est très fan  pour la pochette de « #2 ». Là, Adrien l’a contacté parce qu’il avait fait une pochette des Madcaps. La pochette de l’album… un deux titres je crois (l’album « The One Bitter Day »). Bref, il avait travaillé hyper vite, hyper bien. Adrien a regardé ses trucs sur Internet. C’est un peu leur vitrine à eux, comme nous notre Bandcamp ou notre YouTube. Il avait bien aimé. Il lui a demandé et ce qui était top, c’est qu’il était direct très à l’écoute. C’est-à-dire qu’il n’a pas pondu un truc : il nous a demandé ce qu’on voulait, il y avait beaucoup de discussions et beaucoup d’aller et retour. C’est parti d’une idée d’une terre décomposée avec cette espèce de nuage de fumée. Au fur et à mesure, il a affiné les couleurs, les machins… il y a eu beaucoup de discussions avec lui. Il était hyper cool, il nous a fait les tee-shirts aussi qu’on a reçu, mais pas dans la bonne couleur… On est bien tombés en fait. Tout se termine bien. On l’a vu pour la première fois après que l’album soit sorti lors d’une date au Point Éphémère. On a fait la fête un peu avec lui. Avec internet de toute façon, tu vois le travail des gars et tu envoies un message et voilà…

  • Vous êtes basés à Rennes, l’un des bastions du rock indé en France. Selon vous, est-il aussi facile de percer dans la scène rock française sans être en région parisienne aujourd’hui ?

Ce que tu dis c’est vrai ! Ça existe dans plein d’autres milieux jusqu’au garage. Je vois plein de groupes pros parisiens qui sont à côté des mecs qui ont de grosses boîtes de tourneurs, des machins, des trucs. Ils font la teuf tous ensemble. Effectivement, les bookers parisiens ne fonctionnent pas du tout comme ceux de province. Du coup, je pense que là où on se distingue des autres, c’est qu’on a un peu plus de fraîcheur. Je dis ça, ce n’est pas méchant, c’est pas non plus contre les groupes parisiens. Il y en a plein que j’adore. Le truc à Paris, c’est qu’il y a beaucoup de monde et, du coup, beaucoup de concurrence. En même temps, tu as beaucoup plus de moyens parce que tout est à côté de toi. Tu as une petite complaisance du milieu parisien. Genre, ils programment tels groupes parce que c’est des potes et tant mieux pour eux, mais nous, d’être à Rennes, on est plus solides au final. Je pense qu’on a tendance à tourner plus. Les groupes parisiens tournent pas des masses en vrai. Pas tous, mais nous, on est obligés de sortir de Rennes si on veut faire des concerts. À Paris, tu as ce truc où tu peux jouer partout en région parisienne. Je ne veux pas cracher sur les Parisiens, mais ça nous évite de tomber dans l’écueil d’une autosatisfaction.

  • Est-ce que d’être programmés aux Trans Musicales de Rennes, ça a été un bon coup de projecteur ?

Carrément ! Après, on a joué le jeu en préparant tout ça en amont : on a essayé de communiquer à fond sur la date et on avait des actus à défendre comme l’album « #2 » sorti juste après. Donc oui, au final, ça nous a carrément aidés. Quand on a fait les Trans, on a pu bénéficier d’un accompagnement en plus. C’est énorme tout ce qui se passe alors pour toi. Déjà, on a fait un concert gratuit devant 1000 personnes au Liberté. Jean-Louis Brossard nous a donné un bon horaire, il nous a fait confiance et ça nous a bien servi à faire parler de nous, c’est sûr et certain. Mais ça nous a aussi permis d’apprendre ce qu’était le milieu pro de la musique. Quelques mois avant, on faisait des tournées à l’arrache où on se bookait tout seul avec les Madcaps dans des bars… Les Trans, c’est un petit moment pro. Tu vois comment ça se passe, si ça te plaît, si ça te dégoûte, et on s’est décidé d’y aller à fond, parce qu’on était motivés. J’ai arrêté mes études après ça, pour m’investir à fond. Et on a eu Rock en Seine depuis ! Ça a été une sorte de double tremplin. En fait, il faut savoir les utiliser habilement. Ce ne sont pas les concerts où tu t’amuses le plus ; tu as tellement de pression, tellement de travail à faire. Perso je n’ai pas dormi les trois jours avant, c’était l’enfer, mais je pense qu’on s’en est plutôt bien tiré !

  • Avez-vous d’ailleurs un QG sur Rennes ?

On n’en a pas vraiment, on se voit tellement tout le temps. On répète, on a les dates ensemble, etc. C’est vrai que hors des dates, on ne se voit pas vraiment. On se voit déjà beaucoup, mais quand on boit des coups tous ensemble, c’est souvent au Melody Maker. C’est un petit bar qui organise des concerts de garage et de rock depuis très longtemps. Plutôt le vendredi et le samedi soir sinon ça fait chier les voisins. Jamais après minuit. Tu vois, c’est le genre de bars qui permettent aux petits groupes de commencer. Et je pense que c’est ça le gros avantage de Rennes ; ce genre de bars où j’allais à 20 piges, où tu traînes avec des gamins de ton âge qui kiffent le rock, mais aussi des vieux loups de mer de 60 ans qui peuvent te parler du punk puisqu’ils l’ont vécu. Du coup, tout le monde est là pour la musique. C’est intergénérationnel, c’est hyper cool quoi. Le Melody Maker je dirais donc, mais aussi le Bar’Hic et le Mondo Bizarro.

  • Après avoir écumé les salles (plus de 200 dates en France, Pays-Bas, Angleterre, Allemagne, République Tchèque et Suisse), quel reste votre plus beau souvenir de concert ?

Bah franchement, très récemment, on a fait un concert qui était incroyable. On est tous sortis de scène en disant « c’était ouf ! ». C’est pour ça qu’on fait des dates de merde et qu’on se fait chier. C’était au Binic Folks Blues Festival. C’était hyper bien. Déjà, il y avait énormément de monde. On était quoi ? 2000 ? Même peut être plus, il y avait plein de gens. On avait une belle scène. Il y avait une ambiance de dingue. J’étais en train de brancher mes pédales devant, je me souviens, il y avait des gens qui chantaient. Ils avaient fait un remix de la chanson de Pavard (footballer de l’équipe de France), mais en personnalisant les paroles pour Kaviar Special. Ils étaient en train de hurler ça devant moi alors que j’étais en train de brancher les pédales. On savait, on avait bossé le truc que c’était une date avec un horaire taillé pour nous, pour livrer notre potentiel de fouteurs de merde, et ça a trop marché quoi ! Les gens étaient « chaud patate ». Il y avait des pogos dans tous les sens. Il s’est passé un truc de dingue. C’était trop bien, incroyable. On est sortis de scène avec la grosse banane. Les gens sont venus nous voir pendant tout Binic après, pour nous dire « trop bien les pogos, regarde je me suis fait des bleus et tout ». Ils nous montraient leurs bleus de pogos. C’était bizarre, mais j’ai aimé ça. Bref voilà, pour moi c’était l’un de nos meilleurs concerts. C’était vraiment surfer sur le public, sur scène, sur ton concert. Il n’y avait pas de différence entre nous et le public. On était là pour faire la teuf. C’est pour ça qu’on fait de la musique, qu’on accepte les galères parce qu’il y a des moments comme ça, hors du temps.

  • Quelle serait pour vous la salle où vous rêveriez de jouer ? Pourquoi ?

Là, je n’ai pas de nom, mais déjà, nous, on préfère jouer quand il fait nuit, un peu tard, dans une salle pas trop grande pour qu’elle soit remplie. Donc, je ne sais pas en termes de salle… à Paris, il y a le Point éphémère qui est pas mal. Ce genre de salle, c’est adapté à ce genre de concert. Je ne sais pas, 300-400 places avec des gens bien motivés, un peu bourrés.

  • Si vous aviez la possibilité de collaborer avec un artiste pour votre prochain album, qui choisiriez-vous ?

Bah, en fait, il y a le coté production, vidéo, et tout. Pour la musique, on se débrouille, on a notre équipe ; on sait avec qui on veut bosser. Par contre, on a fait plein de clips cool et qu’on aime bien, mais on aimerait bien en avoir un qui casse tout. Genre un clip qui soit trop bien avec un produit fini de ouf. On aimerait bien faire un clip avec Quentin Dupieux ou Romain Gavras, ça serait quand même assez cool. Bon, je pense qu’on n’y arrivera pas, mais ça serait pas mal. Le gros rêve d’Adrien serait de faire un clip avec Eric Judor. Tu vois sa gueule et déjà tu rigoles quoi (rire) !

  • Il existe un renouveau des cassettes, après les vinyles, lancées notamment par les Américains de Burger Records. Serait-il intéressant pour vous de sortir vos albums dans ce format ?

On en a déjà fait. Notre première sortie, c’était sur cassette : un cinq titres. Ensuite, on a aussi sorti notre premier album sur cassette via Retard Records. On l’a déjà fait. Si on le fait plus là, c’est qu’on ne se motive pas, mais oui on peut le faire pour le geste. Histoire de dire qu’on l’a fait.

  • Quel est l’intérêt de la cassette par rapport aux vinyles ou aux CD ?

C’est que ce n’est pas cher à faire. Pour des mecs comme Burger Records, le premier intérêt, c’est économique : tu peux produire 100 cassettes pour 100-150 balles, c’est tout. Au début, pour eux, c’était le seul moyen de sortir quelque chose en physique car le CD, tout le monde s’en foutait. Franchement, la cassette c’est classe, ça a un bon son, ça a de la gueule ! C’est vraiment une histoire de thune quoi. Du coup, ça a redonné goût aux gens au son un peu lo-fi, un peu sale avec pas trop de graves, pas trop d’aigus, beaucoup de middle, un peu chaud.

  • Une dernière question pour les amateurs de découverte. S’il y avait un live sur YouTube qui vous a mis sur le cul, lequel nous conseilleriez-vous ?

Il y a celui du King Gizzard and the Lizard Wizard au Shacklewell Arms, à Londres. C’est la musique des King Gizzard comme on connaît. Il y a une chanson qui fait plus de 15 minutes, et le mec qui filme… C’est pas que c’est ouf, mais à l’époque où c’est sorti, c’était parfait. Le type a mis des effets avec des images qui se superposent et tout. C’est les King Gizzard dans une cave avec 50 personnes et le son au maximum quoi. Il y a quatre ans, t’imagines le truc ! Il y en a sûrement plein d’autres qui m’ont mis sur le cul. Moi j’adore Ty Segall, mais celui-là je pense qu’il fera l’unanimité chez Kaviar.


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Parce que notoriété ne rime pas forcément avec qualité. J’aime particulièrement découvrir l’humain derrière la musique.

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