[LP] Seabuckthorn – A House With Too Much Fire

« La musique est l’art « pur » par excellence. Se situant au-delà des mots, la musique ne dit rien et n’a rien à dire… » C’est avec ces mots du sociologue Pierre Bourdieu que nous pourrions idéalement introduire le nouvel album et les élans guitaristiques d’Andy Cartwright. Sous le patronyme de Seabuckthorn, il nous interloque depuis quelques années avec son approche toute personnelle de l’instrument mythique du rock et des musiques populaires du vingtième siècle. Force est de constater qu’avec « A House With Too Much Fire », il s’envole vers des territoires inédits au travers de l’un des disques les plus fascinants et sidérants de cette année.

Seabuckthorn n’a pourtant ni cédé à la facilité démonstrative ni dévié de son désir rare de magnifier les possibilités acoustiques et harmoniques de la guitare. Et si certains guitar heroes se confondent dans la performance et l’exhibition, lui, poursuit sa quête artistique, en faisant corps avec son instrument, prenant des airs de violoncelliste lorsqu’il caresse avec finesse les cordes avec son archet. Mué par une force invisible, il suit la voie d’une inspiration indicible, qui pourrait aussi bien tenir du mystique que du sacré. À défaut de nous emballer dans une célébration dithyrambique qui n’aurait que peu d’intérêt, autant affirmer que cette œuvre est tout simplement d’une immense beauté, une beauté lente et intense, humaine et organique.

Explorateur du son comme peu de musiciens peuvent l’être, Andy Cartwright rejoint des instrumentistes merveilleux capables de s’extraire de la masse et des pièges du déterminisme, pour s’aventurer sur des chemins de traverse tout simplement bouleversants. De manière purement subjective, nous pourrions évoquer par exemple le jazzman Kenny Burrel, dont l’interprétation de « Lotus Land », sur son classique « Guitar Forms » pourrait avoir influencé le jeu de guitare de notre homme. Dans la sphère « indie », des figures de la musique alternative américaine, comme les guitaristes David Pajo (notamment connu pour son rôle décisif dans le groupe mythique Slint) et Jim O’Rourke (lui-même membre des singuliers Gastr Del Sol) qui se sont aussi largement signalés en solo, partagent avec notre artiste cette attirance pour des développements purement instrumentaux, dépassant aisément les cadres stricts du post-rock et du rock, pour retrouver les vibrations originelles du blues et du folk. Pour ces artisans de la six cordes, l’impact de la musique de l’emblématique guitariste américain John Fahey aura été certainement décisif ou tout du moins libérateur. Son ombre plane effectivement sur ce long format, mais sans être ni un fardeau, ni même un fantôme.

Et pourtant, la singularité de Seabuckthorn se formalise plus que jamais sur « A House With Too Much Fire » par un impressionnant travail de studio, qui pourrait presque nous inciter à employer le mot « ambient ». Sculpteur de paysages sonores abstraits, joueur d’espace et de temporalité, notre homme bouleverse les références esthétiques, activant alternativement les principes d’un art brut, renouant avec les sonorités primaires et lointaines des musiques dites traditionnelles ( comme sur « It was Aglow »), mais pouvant également déclencher les ressorts d’une expérimentation contemporaine quelque part entre le minimalisme du compositeur Gavin Bryars ( sur le morceau introductif et éponyme de l’album) et la science de la spatialisation d’un Brian Eno ( « Somewhat Like Vision »). Difficile à certains égards, d’ailleurs de distinguer, ce qui relève directement de la guitare ou d’arrangements subtils en forme de mille-feuilles de cordes, de cuivres et de bois, et de légères percussions (« Inner », « Blackout »). À l’heure où tout peut être synthétisé, copié, samplé, recyclé, il est toujours aussi fascinant d’être emporté par le grain, la chaleur, la rondeur, la densité, la richesse du son inégalable des fameuses guitares dobro que notre esthète manipule avec tant de bonheur et de précision.

Déroutant par instants, mais totalement envoûtant de par sa force spirituelle et créative, ce disque aussi unique que rare réactive chez nous, le désir fasciné pour une musique intrinsèquement acoustique, vibrante et vraie, héritière d’une tradition musicale séculaire, mais tournée vers un avenir esthétique différent, prouvant que la créativité à venir ne se trouve pas nécessairement dans les machines.

« A House With Too Much Fire » de Seabuckthorn est disponible depuis le 1er juin 2018 chez Bookmaker Records.


Retrouvez Seabuckthorn sur :
Site officielFacebookBandcampSoundcloud

La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

Partager cet article avec un ami