[LP] Olivier Depardon – Avec du noir avec du blanc

Les années n’altèrent en rien l’imposante nécessité, pour Olivier Depardon, d’engendrer une matière musicale noire et romantique, à l’esthétique rock évidente mais à la liberté tout-à-fait insolente. Sous son propre nom, il revient avec un troisième album, cette fois-ci sur le label indé Petrol Chips. De plus en plus personnel, son œuvre s’affirme dans des obsessions sonores renouvelées, à l’image du saisissant « La lame de la nuit », sommet envoûtant de ce disque exigeant et rare.

Olivier Depardon Avec du noir avec du blanc

A l’instar de l’immense Shannon Wright, la musique n’est pas chez, Olivier Depardon, le lieu de l’expression d’un égocentrisme forcené, stigmate médiatique de la société du spectacle, mais bien celui d’une cathartis mouvementée et créative qui ne cherche sa voie ni dans la séduction, ni dans la provocation. Toute proportion gardée, « Avec du noir avec du blanc » aurait une place à part (dans la continuité des sublimes « Les saisons du silence » (2015) et « Un soleil dans la pluie » (2012)), parallèle à celle de de l’album « Division » (2017) dans la discographie de la musicienne américaine. Deux albums singuliers, symbolisant la genèse d’un virage esthétique subtil pour deux artistes à fleur de peaux, à la recherche de sens et de vérité dans une industrie musicale boursoufflée et mortifère. Deux albums, incandescents et brûlants, dont la rage intrinsèque n’est plus le vecteur exclusif d’une explosion franche, mais bien plus celui d’une lente révolte, menaçante et presque mystique. Même si le musicien grenoblois n’a certainement pas tiré un trait sur des références musicales incontournables, liées à la scène rock indé US des années 90 (Jesus Lizard, Chokebore ou Blonde Redhead, pour n’en citer que quelques-uns….), il ouvre aujourd’hui des espaces nouveaux (le qualificatif « inédit » serait ici une contre-vérité), sur lesquels souffleraient les approches sonores de Depeche Mode (« Horses »), de Massive Attack (« La lame de la Nuit ») ou encore d’Add N to (X) (« Animal au cou tordu ») et même des Écossais de Mogwai sur « Un retour en enfer ».

Comme à la plus belle époque de Virago (son premier groupe, jouissant d’une aura toute particulière et amplement méritée), le trop-plein peut encore déborder dans l’énergie de l’électricité, à l’image du trompeur « Autopsie du foie », qui n’annonce pas les vertiges à venir. Un peu plus loin, « Un mot » libère aussi, comme un torrent inarrêtable, son riffing minimal et dantesque et ouvre le chemin à un monologue implacable, qui en appelle à la révolte des esprits et des âmes. Moins frontale que par le passé, la force de la musique se manifeste pourtant dans une temporalité différente, parcourue de détours propices à la contemplation, à la réflexion presque philosophique et, quelque part, à la retenue. Les sentiments, les émotions se superposent, s’agglutinent dans un ailleurs étrange que l’abstraction des arrangements synthétiques renforce, augmente, amplifie. L’écriture d’Olivier Depardon ne s’était certainement jamais aventurée aussi loin dans l’exploration de son désir poétique. Nourrie par ses expériences multiples, comme au sein du collectif Lomostatic, elle se révèle plus joueuse que jamais, empreinte d’une sagesse troublante, frappée par le sceau d’une lucidité froide et terriblement incarnée. Les ombres se lèvent, la colère se dessine, la frustration se matérialise : étrange cinématique que cette valse envoûtante de mots et de sons. « Entends-tu le bruit du monde, et dans le bruit, entends-tu sur les cimes, qui dansent comme des cygnes ? C’est un plaisir plus puissant, que le battement de ton sang… », en ouverture de « La lame de la Nuit ».

Entre radicalité idiome et générosité viscérale, la quête de notre poète prend ainsi les contours d’une rédemption, synonyme d’un combat utopique mais hautement valeureux face au renoncement et au déni de notre époque. Suffisamment métaphorique et pratiquant à la perfection l’art de l’ellipse, le propos entretient le délicieux mystère d’une narration décalée, à la croisée des chemins du slam, du punk, du spoken word et du rap. Écoute après écoute, des pièces du puzzle apparaissent, s’ajoutent, s’insèrent quand d’autres se perdent, se déforment, s’enfuient. La syntaxe suggère bien plus qu’elle ne dit, à la fois pudique et rebelle, le plus souvent réduite à une simplicité désarmante de vérité. « Un son qui tombe dans ma tête, tes mots se répètent, ouvrent une brèche… un son, déjà une ombre qui tombe… et dans ma tête, tes mots se répètent… ». « Un retour en enfer » nous met en présence d’un fascinant face-à-face, à quelques centimètres de la bouche du chanteur, à quelques centimètres de ce cœur qui bat. Difficile de savoir ce que pourrait être le possible dialogue intérieur d’un homme écorché à vif, ou peut-être une lente déclaration d’amour déçu au romantisme exacerbé. En extrapolant ce vis-à-vis à l’ensemble du disque, s’exposer à « Avec du noir avec du blanc » est l’occasion de s’installer dans un jeu de miroir haletant, parfois éprouvant, mais tout simplement magnifique. Ne demandez pas la livraison express d’un éventuel mode d’emploi ; ce n’est pas le style de la maison. Aussi libre que singulier, cet opus nous offre l’occasion (rêvée) de sortir des sentiers battus pour vivre la promesse d’une expérience sensible, étrange et pénétrante. À vous de vous laisser submerger (ou pas) par ce magma en fusion ; mais comme dirait l’autre, 100% des gagnants ont heureusement tenté leur chance.

Olivier Depardon

« Avec du noir avec du blanc » d’Olivier Depardon est disponible depuis le 11 mai 2018 chez Petrol Chips.


Retrouvez Olivier Depardon sur :
Site officielFacebookTwitterBandcamp

Laurent Thore

La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

Partager cet article avec un ami