[Play #10] Iceage, The Body, Jon Hopkins, Orchestre tout puissant Marcel Duchamp, Ryley Walker, etc.

Chaque semaine (ou presque), nous vous concoctons une sélection de dix albums sortis récemment et qui ont (pour l’instant) échappé au radar des chroniqueurs d’indiemusic. Au programme de cette semaine : du rap irlandais francophile, du freak folk français africanisant un peu kraut, de la motorik nippone, de la techno contemplative, une descente aux enfers aux accents suicidaires et des déclinaisons de folk pastoral ou free jazz remarquables.

Orchestre tout puissant Marcel Duchamp –  Sauvages Formes

27 avril 2018 (Les disques de Bonjo Joe / Red Wig)

Le collectif franco-suisse polycéphale et aux frontières floues revient avec un quatrième disque produit par John Parish résolument libre et engagé, qui par certains aspects de ses textes ou de son instrumentation (15 musiciens jouant des cordes, des percussions diverses, des cuivres et chantant en chœur) s’est retrouvé bande-son officieuse des événements contre-culturels récents, à commencer par la violente expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, lieu où le collectif a donné des concerts gratuits. Sur cet excellent opus, leur folk faussement foutraque aux accents caribéens et africanisants rappelle volontiers les expériences de krautrock collectives de groupes comme Amon Düül II ou Goat, avec des embardées motorik hypnotiques et des chants polyphoniques en guise de mantras obsédants. Une très belle réussite qui décolle particulièrement à partir de la piste « Across the Moor ».


Minami Deutsch – Dim with Light

20 avril 2018 (Guruguru Brain)

Moins de deux ans et seulement quelques mois après un premier album et leur passage en concert à Lyon, les plus germanophiles des Japonais revenaient en nos terres défendre ce deuxième opus de krautrock fortement dominé par l’inspiration motorik. Les deux premiers morceaux, légèrement en deçà du reste, voient le groupe tenter de nouvelles choses, plus jazzy et improvisées qui se traduisent assez péniblement sur scène. En revanche, dès « Tunnel » et surtout avec « I’ve Seen a U.F.O. », le groupe se rattache à ce qu’il fait de mieux : une motorik obstinée et extrêmement bien en place, lézardée d’explosions de guitare space-rock. C’est un autre album qui commence, et qui en quatre morceaux de haut vol surpasse allègrement le premier. Ces quatre chansons justifient à elles seules l’écoute de ce disque légèrement plombé par un démarrage peu convaincant. La pochette quant à elle est de très bon goût.


Iceage – Beyondless

4 mai 2018 (Escho)

Après le virage amorcé par l’excellent « Plowing into the Field of Love » en 2014, les Danois de Iceage reviennent avec ce remarquable « Beyondless », quatrième album qui confirme l’incroyable maturité que le groupe a acquise au cours des cinq dernières années. Finies la brutalité tous azimuts et la sauvagerie hors contrôle, mais pas totalement maîtrisée des performances scéniques des deux premiers albums, Iceage est désormais un groupe adulte et presque sérieux, dont le post-punk agressif et morbide se teinte de nombre d’atours plus séduisants. La voix d’Elias B. Rønnenfelt trouve un bel équilibre entre puissance, dandysme et théâtralité maladive ; une sorte de variation très réussie sur la tentative, elle, bien ratée de Tim Darcy d’amener son groupe Ought vers d’autres contrées musicales. En somme c’est cela : le dernier Iceage parvient à convaincre là où les Canadiens se sont méchamment cassé les dents il y a quelques mois. En résulte un disque terriblement efficace et ambitieux, qui passe en un éclair, aux savants arrangements de cuivres et à la veulerie qui rappelle un Nick Cave ou un Tom Waits en grande forme. Assez grandiose en fait.


Sarah Louise – Deeper Woods

11 mai 2018 (Thrill Jockey)

Une chose étonnante à propos de ce disque est sa capacité à nous surprendre en permanence par un jeu subtil et répété d’apparences trompeuses. Tout d’abord sa pochette, ambiguë. Au premier abord, une pochette classique pour un disque de folk « pastoral » signé par une chanteuse-guitariste-autrice-compositrice-interprète : végétation en guise de toile de fond, et un portrait de l’artiste, aux cheveux forcément longs cascadant sur ses épaules. Mais à bien y regarder (et encore plus si l’on se penche sur d’autres photos de la série réalisée pour promouvoir le disque et la tournée de Sarah Louise), il y a comme des anomalies. L’air mi-éteint, mi-agressif de la chanteuse, qui nous emmène déjà sur des terres plus sombres et qui sur certains clichés pourrait même servir d’illustration pour un projet de black metal de type Myrkur ; le jeu subtil entre végétation réelle et ajouts graphiques qui se superposent au visage et se confondent avec la chevelure de la guitariste sont des indices précieux de ce qui nous attend dans ce troisième album. S’il démarre bien comme un disque de folk emmené par une guitare solo acoustique 12 cordes et une voix angélique, mais pas sans fragilité (dans la justesse et le placement), rapidement débarquent une foule d’éléments inattendus qui viennent enrichir un vocabulaire musical d’ordinaire trop cloisonné. Sarah Louise Henson, de son nom complet, s’essaie à des harmonies et des polyphonies avec elle-même, se réenregistrant par-dessus les pistes de voix précédentes, une batterie feutrée se glisse entre les arpèges et le finger-picking, ainsi que des claviers et des sons étranges évoquant des flûtes synthétiques. Dès lors, le disque bascule dans une délicate grandeur mystique savante et sophistiquée, qui apporte de la fraîcheur et de la modernité bienvenues à un genre souvent un peu poussiéreux et calibré. Le tout ayant le bon goût de durer seulement 34 minutes, soit une durée parfaite pour que le charme envoûtant de ce disque et de sa voix ne cesse jamais d’opérer.


Rejjie Snow – Dear Annie

16 février 2018 (300 Entertainment / Honeymoon)

Après deux EPs du même nom en tout début d’année, l’Irlandais Rejjie Snow (d’où la petite rouquine de la pochette, commune aux trois parutions) publie l’album « Dear Annie », fort de 20 morceaux, mais dont 8 étaient donc déjà connus (c’est un ratio non négligeable et assez surprenant), le premier véritable « full-length » d’une carrière prometteuse truffée d’EPs et de mixtapes. Si la légère déception de ne découvrir au final que 12 nouveaux morceaux sur l’album est bien réelle, la qualité et la cohérence de l’ensemble prennent rapidement le dessus. « Dear Annie », concept album autour d’une rupture sentimentale, est construit en deux parties contrastantes, la première fusionnant le hip-hop tranquille et classieux de Snow avec une pop rêveuse mâtinée de dance (collaborations avec Kaytranada ou Aminé) et traversée de passages chantés en français par Milena Leblanc et lui-même qui brouillent complètement la frontière entre les genres. La deuxième partie en revanche troque l’insouciance et les mélodies délicates pour un hip-hop funky volontiers plus sombre ou schizoïde, passant du francophile attristé « Désolé » au tube sardonique « LMFAO », suivi de « Bye Polar », dont le jeu de mots témoigne bien de l’ambiance qui règne alors sur le disque, en pleine désillusion amoureuse. Mini-descente aux enfers traversée de sursauts de fierté ou de nostalgie, ce premier album dense augure d’une carrière passionnante à suivre.


Elza Soares – Deus é Mulher

18 mai 2018 (Deckdisk)

Attention : merveille absolue. 33e album studio (!) de la chanteuse brésilienne Elza Soares, figure incontournable de la MPB (musique populaire brésilienne, qui ne regroupe pas un, mais des dizaines de styles musicaux différents) qui fut sacrée par la BBC en 1999 « chanteuse brésilienne du siècle ». À plus de 80 ans, elle revient avec un disque absolument époustouflant qui prouve la modernité et la vitalité de cette grande dame de la musique, qui sait s’entourer de collaborateurs pointus pour réinventer à chaque album la MPB en synthétisant musiques et sonorités traditionnelles, rock, post-punk mutant, (free) jazz, etc. Le résultat est un réjouissant condensé de tout ce qui se fait (et se fera) de mieux en MPB, où la barrière de la langue n’existe tout simplement plus tant on se met à chanter le moindre de ces refrains dès la première écoute. Fuite en avant sans aucun temps mort et qui possède une fougue presque rageuse dans la voix désormais assez grave de Soares, arrangements complexes qui mêlent sonorités électroniques aux plus habituels cuivres ou percussions, riffs de guitares à profusion et bizarreries presque expérimentales sont au programme de ces 43 minutes qui filent à toute vitesse, l’espiègle interprète poussant même quelques râles inattendus ici et là. Une fête hallucinée dont on ne se remet pas facilement.


Jon Hopkins – Singularity

4 mai 2018 (Domino Records)

Le septième album du producteur et DJ londonien nous emmène dans un voyage cosmique d’un peu plus d’une heure avec 9 pistes amples et savamment construites autour de sonorités ambient qui se muent peu à peu en une techno cérébrale et contemplative. Dès l’ouverture éponyme, une mini-odyssée se déroule, partant de la sérénité d’un ciel étoilé vers un crescendo hypnotique qui évoque une supernova. Tout au long du disque, Jon Hopkins démontre la virtuosité de son style, partant toujours de nappes quelques pour faire naître des beats et des drums endiablés qui trouveraient parfaitement leur place dans un de ses (merveilleux) sets. C’est élégant, extrêmement sophistiqué et subtil, amenant la house et la techno vers des territoires effectivement introspectifs, mais tournés vers l’infiniment grand dans un geste presque mystique qui culmine sur les deux plus longues pistes du disque « Everything Connected » et « Luminous Beings », deux titres-manifestes tant thématiquement que musicalement, qui tirent un trait d’union entre IDM mentale destinée à une écoute attentive dans son salon et musique taillée pour les dancefloors de festivals électro.


The Body – I Have Fought Against It, But I Can’t Any Longer

11 mai 2018 (Thrill Jockey)

Le dernier album du groupe américain de noise-sludge The Body est ce qu’on pourrait qualifier de méfait musical, ou plus simplement d’« œuvre au noir », pour reprendre une expression consacrée. L’allusion à peine masquée au suicide dès le titre de l’album est un bon indice de ce qui nous attend dans cette impressionnante descente aux enfers, sous forme d’abandon des armes face à l’omnipotence du mal. Constitué quasi exclusivement d’enregistrement issus des précédents albums du groupe, remixés, montés et assemblés dans une suite de collages inédits qui rajoute une dimension harsh-noise électronique au doom sludge dépressif particulièrement agressif du duo habitué des collaborations avec leurs compères Thou (auteurs cette année d’un excellent et très extrême EP dans un style similaire). Pourtant, tout commence relativement calmement, l’intro du disque étant dominée par des violons certes peu rassurants et le chant élégiaque de Chrissy Wolpert, de Assembly of Light Choir, d’autres collaborateurs fréquents du duo. Malgré tout, un drone menaçant plane déjà et ouvre l’album, et peu à peu les ténèbres s’emparent du peu d’espace qui restait pour nous enserrer inexorablement dans leur emprise, jusqu’aux hurlements insoutenables qui débarquent à mi-parcours (« Nothing Stirs » / « Off Script », rappelant alors volontiers les derniers albums de Pharmakon, avec une colère fortement teintée de désespoir. C’est bien entendu un disque particulièrement difficile d’accès et extrême, mais sa violence et son ambiance oppressante construisent minutieusement une véritable catharsis sonore dont on ne sort certes pas indemne, mais étonnamment (presque) purgés de nos démons intérieurs, la dernière piste revenant au calme le plus souverain après une dernière décharge de fureur.


Cardi B – Invasion of Privacy

5 avril 2018 (Atlantic Records)

Sans doute le disque le plus « major » de toute la sélection cette semaine, car Cardi B, omniprésente dans les médias américains, est signée chez Atlantic Records (la maison de disque d’AC/DC ou de Led Zeppelin dans les années 70). Néanmoins, ne vous fiez pas à la pochette qui semble parodier la Lady Gaga d’il y a bientôt dix ans, cet album de hip-hop est particulièrement réjouissant, et je dois le dire convaincant bien au-delà de son aspect premier de plaisir coupable. « Drip » en duo avec Migos, autre phénomène culturel contemporain, « Bickenhead », « Money Bag » et « I Do » avec SZA sont autant de petites pépites assumant parfaitement leur vulgarité derrière un flow implacable et des instrus entraînantes, à la manière d’une Nicki Minaj ou plus récemment, de CupcakKe. Album défouloir donc, où seules les ballades sont réellement sans intérêt, mais pur produit de son temps réalisé avec application et donc, il faut bien l’admettre, un certain talent.


Ryley Walker – Deafman Glance

18 mai 2018 (Dead Oceans)

Deux ans après le sous-estimé « Golden Sings That Have Been Sung » et trois après le pastoral « Primrose Green », l’auteur-compositeur-interprète et guitariste de génie Ryley Walker poursuit son bout de chemin atypique, repoussant une nouvelle fois les frontières entre les genres et affirmant avec panache son goût pour l’expérimentation musicale, le free jazz et l’école de Canterbury. Ce « Deafman Glance », introduit par une pochette bleutée qui rappelle les toiles de Nicolas de Staël, est surprenant en tous points. La voix de Walker y trouve une nonchalance mature et désintéressée qui évoque tantôt le génie dépressif de Nick Drake ou le je-m’en-foutisme logorrhéique de Mark Kozelek au sommet de son inspiration. Mais c’est surtout la musique qui importe ici, les compositions prenant un malin plaisir à nous surprendre et nous perdre, opérant des virages vers de la guitare jazz particulièrement virtuose et déconcertante, créant des ponts, des codas ou des morceaux parfaitement schizophréniques où le jeu de guitariste tourné vers l’improvisation tout en subtilité de Walker trouve un terrain d’expression idéal. Comme son précédent opus, l’émotion affleure souvent dans l’incertitude de cette poignée de chansons perplexes, ni tristes ni joyeuses, vaguement mélancoliques peut-être. Gageons que le disque est aussi trompeur que le précédent et que son incarnation scénique sera celle d’une liesse de free rock fiévreux emportée par les solos épatants, mais jamais démonstratifs de cet incroyable musicien. Ce disque est un abîme de beauté, mais il n’est pas vraiment immédiat.

cinéphile lyonnais passionné de musique

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