[LP] Fontaine Wallace – Fontaine Wallace

En se concentrant sur l’essentiel et non le superficiel, le premier disque de Fontaine Wallace bouleverse activement nos certitudes, et ouvre avec délicatesse les portes de l’intime. Les crises et les dérives qui traversent notre société sont assurément le terreau d’une créativité indépendante, renouvelée et salvatrice. En ce sens, le spleen littéraire et musical de Fontaine Wallace capture avec brio, dans son délicat piège émotionnel, les doutes de notre époque, en prenant soin de préserver avec finesse la distance nécessaire pour éviter le trop-plein anxiogène.

Nous ne ferons pas l’affront à cet élégant quatuor de nous attarder sur un CV qui pourrait faire rougir n’importe quel apprenti musicien indé. Le piège de la nostalgie est au coin de la rue. Superflu n’est plus, mais Fontaine Wallace est bien là, ostensiblement inscrit dans notre présent et tourné vers l’avenir. Le groupe se distingue d’ailleurs très vite par son imaginaire singulier. En premier lieu, il s’appuie sur une expressivité instrumentale qui évoque d’illustres représentants de la musique indé, notamment américains comme Swell (« Quarantaine ») ou Lambchop (« Joueur d’échecs »). Des compositions qui s’installent et s’étirent. Alternativement, elles peuvent aussi bien afficher les évocations narratives du post-rock (« Le plongeon »), la nonchalance de la pop lo-fi et même la tension d’un rock plus radical sur les élans de distorsion de basse de « Sagittaire ».

Niveau ressource humaine, le management se révèle être finalement très horizontal. En effet, c’est bien la complémentarité et la cohérence de cette dynamique complice qui donnent tant de force et de reliefs à cette collection jubilatoire de chansons ciselées et imaginatives. Nous en conviendrons, quand un groupe possède un chanteur tel que Nicolas Falez, tout devient plus facile ou tout du moins ouvert sur des possibles immenses. Il suffit simplement d’entendre la malice avec laquelle il prononce ces fameux « toc, toc, toc, toc » sur « Sagittaire », pour nous donner envie de parapher, avec précipitation, les termes de notre engagement. Notre homme possède l’aplomb sensuel et lumineux des voix qui s’amusent autant des notes que des mots, comme celle d’Arthur H ou encore celle de Nicolas Iarossi de Iaross. Il caresse les syllabes tel un chat qui ronronne. Il s’empare des subtilités de notre bonne vieille langue française, avec la chaleur naturelle de son timbre de voix, sur lequel il s’appuie pour dessiner la nuance et le contraste au bon moment (« Architecte »).

Non content d’exceller sur le terrain de jeu de la Pop Music, Fontaine Wallace se charge donc de secouer la chanson française, cette dame sénile, qui radote et jalouse l’odieuse variété. Pourtant depuis Boris Vian, la poésie d’une chanson sait surgir du banal, de la proximité, du quotidien. La vie, celle que nous croisons tous les jours, sur les trottoirs, dans les transports en commun, devient la matière extraordinaire d’une écriture certes décalée, mais terriblement sincère et intelligente. Elle se nourrit, avec la lucidité des meilleurs, de l’aliénation et du fameux boulot, métro, dodo. Les textes auraient sans doute plu aux membres fondateurs du mouvement OuLiPo, Raymond Queneau en tête. Détourner, magnifier, associer, jouer, répéter : les paroles libèrent de délicates images, des associations nouvelles, qui se multiplient dans la tête, à l’instar de ces « ronds dans l’eau » (« Une odyssée »). Elles personnalisent les sentiments avec une étonnante légèreté sur « La neige de l’année dernière » : « On dit que tu danses, à moitié nue, sur les terrasses, au bord du précipice… ». Dans ce disque, le « désordre », le « vide », la « faillite » s’imposent tels des inducteurs créatifs, comme si par moments, l’inspiration surgissait librement de la « ruine » et du « chaos », symbole d’un monde qui fabrique de plus en plus l’« inutile » et jette malheureusement de plus en plus notre propre humanité à la poubelle (« Joueurs d’échecs »). Loin de capituler par excès de fatalisme, nos quatre musiciens dépassent les clivages habituels et la frontalité de la chanson dite engagée, avec une tendresse décisive, pour flirter avec habileté avec un délicieux cynisme, qui se manifeste particulièrement sur « Petite ville ».

crédit : Fanny Beguery

Alors que la rébellion de supermarché est devenue le nec plus ultra du consumérisme et de la hype, à grand renfort de tatouages et de provocations stériles, résister aujourd’hui est peut-être bien plus oser de nouvelles formes de romantisme comme celle que nous offre Fontaine Wallace. Ce premier disque, à la pochette tout simplement splendide, est assurément un disque de résistance, un objet militant aussi modeste que délicieux, qui pourrait réveiller, espérons-le, « le centaure » sommeillant en chacun de nous.

« Fontaine Wallace » de Fontaine Wallace est disponible depuis le 20 avril 2018 chez Microcultures / Differ-Ant.


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La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

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