[Interview] Arnaud Fradin, 2e partie

Arnaud Fradin est connu comme le leader du groupe de soul blues Malted Milk, qui vient juste de fêter ses vingt ans avec une soirée exceptionnelle le 1er décembre dernier à Nantes, dans le cadre de la salle emblématique Stereolux. Non content de mener ce navire épique et collectif avec une énergie qui force le respect, le grand homme a trouvé le temps de monter un projet parallèle avec le groupe Roots Combo, qui aura donné lieu à l’un des disques les plus cools de l’année 2017, mais aussi de s’affairer au lancement d’un label indépendant, Mojo Hand Records. Vous l’aurez compris : notre homme a de la ressource et de la suite dans les idées. Un terreau extrêmement favorable à une interview passion, qui nous aura vu découvrir un artiste sincère, lucide et intelligent. Arnaud est très bavard, nous étions prévenus ; et, par moments, le propos déborde. Mais quel plaisir d’être au cœur de cette conversation libre et spontanée ! Nous aurons ainsi perçu ô combien la musique est indissociable de sa propre vie et a été le média d’un épanouissement personnel, aussi sensible que constructeur. Il est fort logique, d’ailleurs, qu’Arnaud accompagne aujourd’hui des groupes dans leurs projets, tant l’aventure de Malted Milk, avec ses hauts et ses bas est un bel exemple d’une combinaison équilibrée entre carrière et passion. Suite et fin de notre entretien avec l’un des acteurs indépendants majeurs du blues en France (lien vers la première partie de l’entrevue).

crédit : Aurélie Piel
  • À travers ton témoignage, tu confirmes que le blues est une musique qui, au-delà des disques, est vivante, se joue sur scène. Ainsi lorsque je te demande comment tu découvres le blues, tu me réponds finalement que tu l’as plus vécu que découvert, en fait !

Ouais, carrément. T’as un putain de blues, mais quand tu le joues, eh bien le lendemain, tu es heureux ! C’est vraiment les premiers ressentis que j’ai eu, quand j’ai commencé à jouer. J’ai un souvenir d’extrême légèreté, le lendemain des premiers concerts que j’ai fait. Comme si j’avais vidé mon sac. Le blues, c’est ça, tu racontes ta vie et même si c’est la musique des autres, tes propres émotions, tu peux les faire passer à travers le blues, même du haut de tes quinze ans. C’est vraiment le plus important dans cette musique. J’entends d’ailleurs du blues dans plein de musiques. Chaque musique traditionnelle est, quelque part, du blues pour moi. Quand j’écoute Danyèl Waro, de la Réunion, je ressens la même chose que lorsque j’écoute des bluesmen américains.

  • Tu sembles retrouver cette essence même du blues, dans beaucoup d’autres musiques. J’ai l’impression que tu es quelqu’un de très ouvert, dans quels groupe ou disque plus récents tu as retrouvé cette force ?

J’écoute plein de trucs, et d’autant plus depuis que je fais de la prod. Je regarde les sorties d’albums. « Tiens c’est quoi, ce truc-là ? ». J’écoute : des fois ça me plaît, d’autres fois non. Mais je découvre des trucs parfois, j’hallucine. J’ai découvert un truc mortel, il n’y a pas longtemps. Une Suédoise, c’est du folk. Je vais retrouver. Attends. Nina Kinert (il évoque certainement son disque très acoustique, « Let There Be Love » sorti en 2005, et porteur du tube « Through The Eyes » tout en picking de guitare, NDR). Tu pourras écouter l’album « Pets & Friends », que je trouve magnifique.

Il y a aussi un mec, qui joue un mélange de soul, de rock et de country : son groupe s’appelle JJ Grey & Mofro, c’est de la soul sudiste, cela peut faire penser à du Creedence. Aussi un truc très country, mais pas de la country commerciale, que je ne peux pas supporter. Mais quand c’est bien fait, j’adore. Le mec s’appelle Brent Cobb, et son album « Shine On Rainy Day » (sorti en 2016), je l’ai pas mal écouté cette année en bossant. C’est un peu loin de ce que je fais, ce sont des chansons, des ballades, mais c’est hyper bien produit, et du coup, hyper beau, hyper classe.

  • Aujourd’hui quels seraient, selon toi, les artistes qui représentent le blues actuel, et même le futur du blues ?

Pour être très large dans ma réponse, je dirais un mec comme Michael Kiwanuka, qui est plutôt reconnu comme un chanteur de soul, mais dans sa musique, il y a beaucoup de folk et de blues. C’est un artiste hyper touchant, dans ses textes, dans son univers. Son dernier album, je l’ai vraiment adoré (« Love&Hate » sorti en 2016 chez Polydor NDR). Le mélange par moment entre la soul et Pink Floyd, j’ai trouvé ça très bon. (rires).

Eric Bibb, je ne suis pas fan de tous ces disques, mais parfois il est capable de sortir des disques très intimistes, très posés, car je trouve fabuleux, comme son dernier album « Migration blues » qui est vraiment mortel. Je trouve notamment le travail de prod vraiment excellent, la proximité du son, une modernité, qui justement t’apporte toute la subtilité du jeu de guitare qui t’embarque littéralement. Dans la démarche d’Eric Bibb, je trouve qu’il y a une vraie démarche de bluesman, qui relate l’actualité d’aujourd’hui, la question de l’immigration en Europe et partout dans le monde. Le blues, ce n’est pas que les relations entre les hommes et les femmes, l’alcool ; c’est aussi un regard sur le monde. Forcément, à l’époque, c’était plus localisé, comme les effets des crues du Mississippi dans de nombreuses chansons, ou les effets du krach boursier. Dans l’histoire du blues, ça a réellement donné des chansons. Et aujourd’hui, je ressens une grande part d’engagement chez les musiciens de blues, ce besoin de parler de l’actualité, et beaucoup moins ce côté, s’évader avec la musique. Il y a un rapport, un principe de réalité, qui est peut-être d’ailleurs un peu violent. Et si j’écris pour le prochain Roots Combo, j’aurais beaucoup moins envie d’être dans la légèreté, que nous avons pu mettre en avant avec Malted Milk. Et Eric Bibb, à ce niveau-là, je le trouve vraiment fort, très mature dans sa musique. C’est un bel exemple d’un mec qui fait une très belle carrière.

  • En tant que producteur, tu pourrais avoir des envies à la Jack White, d’enregistrer dans les conditions de l’époque, avec un souci du matériel originel ?

C’est sûr que je trouve la démarche super, et il y a des choses que j’adore dans les sorties du label de Jack White, mais je suis plutôt quelqu’un qui vit dans son temps et au niveau du son aussi. J’adore le son des vieux disques, mais j’aime aussi le naturel. Mine de rien, j’ai écouté il n’y a pas longtemps, un disque d’un bluesman, genre RL Burnside (il évoque certainement « First Recordings » sorti en 2008 sur le label Fat Possum, mais enregistré en 1968, NDR), des bandes enregistrées fin soixante, et en plus en vinyle. Tu écoutes le vinyle, tu as l’impression d’entendre le mec jouer devant toi. J’adore, je surkiffe même. Et cela me fait exactement la même chose, avec l’album de Lightnin’ Hopkins, qu’on m’a offert quand j’avais quinze ans, le son du chant… ! Quand j’ai enregistré mon disque, j’ai écouté un peu quelques références, dont ce disque, et là, tu compares, et tu comprends. Déjà le mec, il a une voix de dingue… C’est sûr, qu’avec Jack White, le son vintage sonne un peu Lo-Fi, saturé… Parfois, je trouve ça super, mais au final, je crois que je préfère parfois un son large, naturel et pas saturé. J’aime bien les deux en fait. Mais je dois avouer que la pureté de certains enregistrements de blues, comme ceux d’Alan Lomax (un célèbre ethnomusicologue américain, qui a collecté la richesse et la vivacité du blues rural dans le sud des États-Unis, au siècle dernier pour le Congrès américain NDLR), je trouve ça hyper intéressant. Tu peux entendre un musicien jouer un blues, au siècle dernier dans sa cuisine. J’adore ce réalisme du son. Mais j’aurais aussi adoré écouter des enregistrements de Robert Johnson, datant des années 60, pour entendre sa vraie voix. Le son vintage a du charme, mais la largeur du son, dans les années 60, j’adore vraiment. J’ai écouté des enregistrements de Nat King Cole dans les années 60 dernièrement, j’ai halluciné, le son est énorme. Je trouve ça kiffant, tu ressens le son en trois dimensions. Le numérique a peut-être un peu tué ça.

J’ai plein de potes, qui jouent du blues en France, qui sont allés enregistrer en Suède avec le même matos que Hatchett, je peux trouver ça intéressant. Mais si c’est pour faire exactement, la même chose que dans les années 50, je ne vois pas l’intérêt. Je crois qu’on peut combiner le son vintage avec la technologie actuelle, ou tout simplement au niveau de la largeur. Quand on parle de largeur du son par exemple, elle était très réduite, car la bande passante de la radio était très petite : il fallait donc que les mix ne soient pas trop larges, avec pas trop de basse. Il n’y avait pas forcément de haut-parleur, de twitter adaptés, pleins de choses qui faisaient que le son sonnait de cette façon et c’est sûr que cela a un certain charme. Mais que des groupes aillent se faire chier à avoir un son comme ça, je trouve ça dommage. Après je comprends que des groupes recherchent dans cette voie un état d’esprit, je ne crache absolument pas sur le truc, mais je peux te dire que les bluesmen de l’époque, ils feraient avec les moyens d’aujourd’hui s’ils en avaient la possibilité. C’est comme les mecs qui te disent qu’ils jouent faux sur leur disque pour faire comme les bluesmen d’autrefois. J’ai envie de leur répondre « Oui, mais aujourd’hui, on a des accordeurs ! Tu n’es pas alcoolique, tu as un accordeur, alors tu peux t’accorder ! » (Rires). Même si j’adore la couleur vintage, le son des années 60, mais avec le Roots Combo, j’ai voulu sortir un truc qui sonne large, qui a de la profondeur quand tu l’écoutes. Et puis j’avais vraiment des références : l’album de Muddy Waters, l’album s’appelle « Blues Singer », je crois (Arnaud évoque l’album acoustique de Muddy Waters, « Folk Singer », sorti en 1964 sur le fameux label Chess, NDR). Il est excellent à la fois dans l’interprétation et dans la production. Quand tu écoutes la production de cet album, tu hallucines, c’est vraiment moderne, enfin moderne, c’est large, c’est beau. Voilà mes références, comme les albums de Lightnin’ Hopkins des années 60. Mais aussi un album qui mélange parfaitement la modernité et le côté roots, l’album « Blues Singer » de Buddy Guy (sorti aux États-Unis en 2003). Je ne suis pas forcément fan de toutes les dernières sorties un peu plus commerciales de Buddy Guy, mais il a vraiment une voix sublime, et sur ce disque, il fait une super reprise de « Hard Time Killin’ Floor » au début du disque, et elle est juste magnifique. J’écoutais aussi beaucoup de blues malien à une époque, et notamment Ali Farka Touré. Tout cela a coloré l’album du Roots Combo. Richard, avant de devenir batteur dans Malted Milk, a joué beaucoup de musiques afro-cubaines. Et dans le Roots Combo, il a apporté ce trip et cette coloration africaine.

  • Justement sur ton disque « Steady Rollin’ Man » avec le Roots Combo, à la dureté de la vie des bluesmen, mais des morceaux originels que tu reprends, tu apposes sur la musique, une forme de douceur, un apaisement, qui le rend très accessible, mais sans sombrer à aucun moment dans la facilité ou la légèreté, puisque je sens beaucoup de respect et d’humilité, dans ton interprétation. Le blues est souvent considéré comme une musique de puristes : est-ce que tu n’avais pas envie de montrer que c’est une musique qui peut parler à tout le monde, de par son évidente simplicité et en même temps, par sa force émotionnelle sans égal ?

En fait, tout ça n’est pas vraiment calculé. Il y a pas mal de morceaux du disque, qui sont des morceaux que j’avais en chantier depuis pas mal de temps, que j’avais joué en duo, que j’avais aussi joué avec Malted Milk, par exemple le morceau d’Eric Bibb, mais aussi « Hard Time Killin’ Floor », est un morceau que j’adore depuis longtemps, et qu’on avait joué en groupe. Les morceaux, je les ai vachement mûris, notamment en duo avec Thomas en concert, et finalisés quelque part, avec le quartet. En fait, plus tu joues un morceau, plus tu t’éloignes de la version originale et plus tu signes une version à toi. Peut-être qu’au début, tu essaies de copier, même si tu sais que tu n’y arriveras jamais. Mais le but n’est pas là. Je suis arrivé à des versions très différentes, mais avec une démarche assez naturelle en fait. Et puis forcément, avec une contrebasse, des percussions, il se passe des choses par rapport aux versions originales. Mais c’est un répertoire que j’ai tellement joué, que je le joue comme je le respire. Ce sont des morceaux qui font partie de moi depuis tellement longtemps. J’avais peut-être besoin de les mettre sur un disque, peut-être pour passer à autre chose. Et pourquoi pas envisager un album de Roots Combo avec des compositions. J’aimerais aussi faire un album en duo, toujours avec des reprises, que j’ai en tête, mais que je n’ai pas faites avec Roots Combo. Un truc hyper épuré, une guitare, un chant, un harmonica, de l’espace et du silence (rires). Plus ça va, et plus j’aspire à ça : du silence ! J’adore les disques de blues traditionnel, où il n’y a pas d’autres instruments qu’une guitare et un chant.

  • Avec ton nouveau label, tu dois recevoir pas mal de disques de groupes, ayant envie de se faire connaître…

On a quelques propositions, mais pas tant que ça. Des groupes se rapprochent de nous ou d’autres, avec lesquels on a déjà commencé à bosser ensemble. Mais nous sommes quand même dans un rapport au niveau du temps, on se méfie également de pas se lancer dans trop de choses, vu qu’on n’a pas forcément les épaules financières pour financer des grosses prods. On veut faire les choses bien, prendre le temps de les faire. Mais je dois me mettre à la production du prochain album de Malted Milk, et si je bosse trop pour les autres, cela ne va pas le faire ! (Rires). L’idée est de vraiment aider les groupes, que cela rapporte un peu de thunes même si ce n’est pas si facile, déjà si on ne perd pas, c’est vraiment cool ! (Rires) Je préfère sortir de bons disques avec des personnes avec qui je m’entends bien, plutôt que de sortir à la chaîne, dix albums par an : des groupes proches de ma musique, tout en n’étant pas forcément très proche de Malted Milk. Tu écoutes The Possums, c’est pas du tout du Malted Milk ! Un univers très différent, mais que j’adore aussi. Un mec que je trouve important aujourd’hui, dans la prod, c’est le mec des Black Keys, Dan Auerbach, c’est un peu comme Jack White, il apporte un truc dans la musique. Dan Auerbach, c’est vraiment une référence, il écrit de super chansons, il produit de super disques, il découvre des groupes. D’ailleurs, c’est marrant, au moment de l’enregistrement du disque des Possums, j’écoutais le dernier album de Dan Auerbach, enregistré avec des musiciens de Nashville, qui est vraiment d’enfer (« Waiting on a Song » sorti en 2017, NDR). Et sur le premier morceau des Possums (le hit « Take Me Down »), je trouve qu’on est pile-poil dans ce délire. Ils l’ont produit avec Theo Lawrence. J’étais fier, et très content pour eux : les gamins, ils font des trucs mortels ! (rires) Enfin, des gamins ! Mais quand je vois la culture musicale qu’ils ont pour leur âge… Ils écoutent aussi bien les Beatles que Muddy Waters. Ils écrivent des putains de chansons.

  • En parlant de ton label, j’ai plus le sentiment de percevoir l’esprit Do It Yourself du rock alternatif comme celui du label Dischord, monté par les membres du groupe américain Fugazi, que celui des énormes machines qu’ont aussi pu être des labels aussi emblématiques, que la Motown ou la Stax ? Au fond, il y a un punk qui sommeille en toi (rires) ?

Ah, c’est sûr que je ne ferais pas de concession : si un groupe que je ne kiffe pas se présente, je ne pourrais pas m’investir sur le projet. Avant tout, j’ai envie de produire des groupes qui sonnent ou en tout cas, que j’estime sonner, car cela reste très subjectif ! Mais du coup, ce qui a pu transparaître dans la soirée des vingt ans de Malted Milk : il y avait les Possums, les musiciens de Malted, Ben l’Oncle Soul… et de façon simple, il y a eu une forme d’unité. J’ai vraiment trippé. Les personnes venues en nombre à ce concert ont apprécié ce plateau. J’ai vraiment adoré ce côté passeur, de faire découvrir ou proposer sur scène tous ces talents. Tu as une responsabilité finalement dans ce genre de soirées, de permettre à des gens d’aller plus loin que leurs goûts habituels.

  • On sent chez toi, cette volonté de transmettre et de partager…

D’autant plus maintenant, avec l’expérience. Mais bon, quand je vois un mec comme Theo Lawrence, les chansons qu’il écrit. Il est hyper mature pour son âge. C’est même hallucinant. J’étais loin d’avoir sa maturité à son âge, faut pas se leurrer non, plus ! (rires). Je trouve ça naturel de reconnaître le talent, même si quelque part, cela peut aussi être des concurrents ! (rires), Mais voilà, je suis passionné de musique, quand je vois un mec qui déchire, je ne peux que le saluer. Lorsqu’il était en studio avec The Possums, pendant une pause, il a fait une reprise de Dan Auerbach en acoustique. On s’est tous arrêté de parler. Wouah, mais ça sort d’où ? Theo a un talent évident. J’ai aussi eu la chance de rencontrer Ben L’Oncle Soul, que je ne connaissais pas personnellement. Et là, pareil, il a certes plus d’expérience, mais j’ai halluciné sur le personnage, le bonhomme, sur sa simplicité, mais surtout sur son chant. Pendant la soirée, Ben venait me voir en me disant qu’il adorait ma voix, mais sans vouloir me jeter des fleurs, un vrai échange. Symboliquement cette soirée a été le résultat de tant de choses, bien sûr du travail avec Tanguy (Tanguy Aubrée, cofondateur du label Mojo Hand Records avec Arnaud, NDR) depuis deux ans, Malted Milk, inviter tous ces gens, faire jouer ces gamins de vingt ans, faire venir Ben l’Oncle Soul, qui a d’ailleurs répondu à l’invitation tout de suite. Quand quelques jours après, Ben t’envoie la photo de l’affiche sérigraphiée de la soirée, encadrée chez lui, ça fait vraiment plaisir !

Mais bon, on va se remettre au boulot, on va passer à autre chose. Mais cela restera gravé à jamais chez moi, c’était vraiment un moment heureux, et quand tu le mets en face, de tous ces moments durs, où il faut se remettre en question, tu te dis finalement que tu n’as pas fait tout ça pour rien. C’était un sacré pari, mais en même temps, tout ce que l’on fait dans la musique est un pari. C’est comme de produire l’album du Roots Combo tout seul. Il faut parfois s’imposer des barrières, qui peuvent paraître trop hautes, pour être ambitieux. Et se dire on va le faire ! C’est comme Stereolux, la première fois où on a joué avec Malted Milk, pour enregistrer le live en 2013. Je dis à Robin, manager du groupe à l’époque : « On va faire deux soirées à Ferrières » et là, il me répond, « Non là, mec, on va faire Stereolux ». Sur le moment, je n’en menais pas trop large : « Avec Malted Milk, on va jamais remplir la salle à Stereolux ». Mais voilà on a bossé, on a fait 800 ou 1000, les mecs de Stereolux ont halluciné. Mais il faut aussi avoir autour de toi, des gens pour te donner confiance.

  • Pour conclure cette interview, une question plus générale, mais sur des éléments que tu as déjà commencé à évoquer. La musique afro-américaine a souvent eu une portée politique, et accompagné des mouvements sociaux, tu en parlais tout à l’heure, au sujet de certains morceaux de blues. Est-ce que tu crois comme l’affirmaient James Brown ou Fela Kuti, que la musique peut changer le monde ?

Je ne sais pas trop finalement. J’entends des artistes dire tout le contraire, comme si nous avions accepté l’injustice et les dérives actuelles… Quand tu écoutes les paroles de John Lennon, et que tu vois l’état du monde aujourd’hui, tu peux dire que ce n’est pas gagné. Mais je pense personnellement, par contre, que la musique parle aux gens, elle touche leurs émotions. Et donc d’une manière ou d’une autre, cela doit faire avancer les choses, en les réunissant. Quand Obama faisait venir des artistes afro-américains à la Maison-Blanche, je trouvais que c’était une super démarche que de mettre en valeur tout cet héritage de la musique black, qui se confond avec le mouvement pour les droits civiques, avec tous ces artistes qui ont revendiqué la fierté du peuple noir. La musique est peut-être symboliquement le premier vrai domaine où les noirs et les blancs se sont mélangés. J’ai regardé un documentaire sur Sinatra, il n’y pas longtemps. Il tournait avec Nat King Cole (un crooner afro-américain très célèbre dans les années 50, NDR). Nat King Cole avait le droit à un hôtel tout pourri, et Sinatra du coup, refusait de dormir dans son hôtel luxueux et préférait aller avec Cole. La musique a permis ce genre de choses. Après changer le monde, j’avoue que j’ai des doutes ! (rires) En tout cas, la musique nous parle, nous transporte, nous guérit, nous aide à pleurer, elle nous aide dans nos vies. Voilà, on aime ou on n’aime pas, mais des ados qui écoutent leur musique à fond, et ils kiffent grave et c’est ça le plus important. Concernant la dimension politique de la musique, comme je le disais tout à l’heure, en tant qu’artiste, par rapport au pouvoir que nous pourrions avoir, nous avons peut-être une mission, surtout après les attentats qui ont lieu en France. Je me souviendrais toujours du concert avec Tony Green, que nous avons fait dix jours après les attentats de Paris, tu sentais un truc très particulier. La présence des gens, leur écoute, un truc hyper puissant, que tout le monde a ressenti du genre : « On est là ensemble, on doit profiter de la vie. » Le message que j’essaie de transmettre aux gens, qui n’est pas forcément politique : « Continuez à aller voir des concerts, continuez à sortir, continuer tout simplement de vivre ». Malgré tout ce qui se passe autour de nous, il ne faut pas rester chez soi, enfermé, protégé… Ce qui s’est passé à Paris, c’est dingue ! Ma sœur habite à Paris, j’ai pas mal de potes qui ont été touchés de près ou de loin par ces événements. Alors quand tu es sur scène, tu dois prendre conscience de cet énorme pouvoir que tu as, faire ressentir autant d’émotions, mais aussi de pouvoir leur dire des choses, et ainsi peut-être de faire évoluer les mentalités.

crédit : Aurélie Piel

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