[LP] Laish – Time Elastic

Laish fait certainement partie de cette frange d’artistes, qui vivent le monde moderne comme une zone inconfortable où la musique redevient cette façon détournée de reprendre une part de contrôle. Dans une actualité particulièrement anxiogène, sur nos modestes vies (occidentales !), l’Anglais redonne de la place à nos propres émotions et à notre humanité. Auréolé d’un bel accueil critique, pour son album précédent, « Pendulum Swing » à la tendresse savoureuse et à l’énergie contagieuse, il revient avec « Time Elastic », assurément son disque le plus personnel à ce jour. Sous son apparente sagesse, il ne saurait d’ailleurs trop contenir les vibrants élans introspectifs, aux reliefs tendrement nostalgiques, d’un adulte qui se voit désormais vieillir, avec moins d’insouciance, mais certainement plus de philosophie.

L’évolution significative de l’œuvre d’inspiration folk de Danny Green (de son vrai nom) est donc de plus en plus palpable. Elle pourrait rappeler la métamorphose de Bob Dylan en l’année 1965, à partir de son album « Bringing it All Back Home », qui au-delà de l’électricité, réinvente son écriture, en explorant plus ardemment les recoins de son imaginaire. Cette troublante mutation débouchera évidemment sur le définitif « Highway 61 Revisited », qui rayonne encore aujourd’hui sur les chansons de somptueux songwriters comme notre héros du jour. Attention Laish n’a rien perdu de sa douceur lumineuse, et ne s’est pas dévergondé comme son illustre aîné américain, dans les épaisses fumées partagées avec les fameux garçons dans le vent. Il n’est donc pas question de « protest songs », car il est ici, sans aucun doute, proche de l’intimité d’un Stuart Murdoch de Belle and Sebastian (particulièrement sur « University » et « Sand is Shiting »). Néanmoins, le songwriter londonien semble de plus en plus attiré par les extrapolations poétiques d’un rock certes plus classique, mais à vrai dire plus ample, et peut-être, osons le mot, plus adulte. Il s’illustre notamment par les nouvelles nuances de ses intentions vocales. Sa voix se teinte sensiblement d’une multitude de détails et d’aspérités, accompagnant encore plus profondément le sens de ses textes et la force des mots. Ainsi sur le titre éponyme, il répète à l’infini et dans le désordre, « Time/Elastic » comme pour mieux imprimer le caractère irrémédiable du temps qui passe, symbolisé comme une image mentale, par cette intense montée extatique de cordes confondues. Nous pouvons entendre dans cette ardente déclaration, la peur de cette horloge inarrêtable, nous rapprochant chaque jour un peu plus de notre fin inexorable, mais aussi paradoxalement, cette évocation d’un espace où tous les possibles restent définitivement ouverts.

Sur le duo « Love is Growing », il s’inscrit, de façon touchante, dans les plus beaux moments complices homme-femme, de ces dernières années, Courtney Barnett-Kurt Vile en tête de liste. Il impose effectivement une retenue confondante et presque timide, à l’heure de croiser le regard et le chant avec une illustre inconnue (que nous suivrons à la trace !). Ce délicieux « Time Elastic » se rapproche par moments d’un véritable journal intime, à travers une mise à nu qui confine à l’excellence. Indéniablement, le néo-Londonien est allé chercher au fond de lui la matière créative de ses chansons, en faisant preuve d’une sincérité extrêmement touchante. À l’instar de ses alter egos ; Garciaphone (et son splendide « Dreameater » sorti fin 2017) et même de Bon Iver sur son exceptionnel « For Emma, Forever Ago », il nous invite en permanence à vivre avec lui une étonnante proximité, partageant sans complexe et au grand jour certains de ces doutes et de ces interrogations quotidiennes. La qualité première de ce disque est ainsi de maintenir, avec bonheur, cette agréable douceur bienveillante. Et même si, par moments, nous ressentons beaucoup de nostalgie dans les chansons, elles ne sombrent jamais dans une mélancolie excessive, qui aurait alors créé un contraste trop important, avec l’image joyeuse que nous renvoie généreusement notre cher Danny. Par effet de miroir, son disque en devient, d’ailleurs, très universel, tant il arrive à signifier avec élégance, les contours des questions inhérentes à l’âme humaine, comme la part sombre que nous possédons tous au fond de nous. Et que nous contenons, chacun à notre manière, avec plus ou moins de réussite (« Devil’s Advocate » et « I Would Not Prefer To »). Nous pouvions peut-être reprocher par le passé à Laish une forme d’inconstance toute relative, où ces albums étaient survolés par quelques morceaux magistraux, qui faisaient souvent de l’ombre à l’ensemble du tracklisting, comme « Learning Love The Bomb » ou « Love On The Conditionnal » sur « Pendulum Swing » (Talitres, 2016) ou « Choice » sur « Obituaries » (Folkwit Records, 2013). Sur ce subtil nouveau long format sur son label Talitres, il réussit le très bel exploit, qui forge à n’en pas douter les grands albums, de nous saisir avec beaucoup de finesse et d’intelligence, dès les premiers instants. Il conserve ensuite intacte la fraîcheur de son propos jusqu’à la dernière note, aussi bien musicalement que littérairement. Les arrangements sont précis et judicieux, et collent parfaitement à chaque contexte, comme sur le très enlevé « Dance to the Rhythm » et ses discrètes colorations synthétiques.

Un musicien ne sait jamais vraiment quand il arrête des paroles ou trouve une mélodie, au combien celles-ci vont pouvoir pénétrer le cœur et l’esprit de ses futurs auditeurs. Inscrites dans le temps, et désormais dans le sillon, les dix titres volent de leurs propres ailes, délaissant leur créateur pour mieux devenir la propriété de ces oreilles curieuses et sensibles, qui sauront capturer l’expression singulière de ces belles émotions, sans chercher d’ailleurs à les intellectualiser. En effet, dans le coffre de ce trésor inestimable, la musique existe par elle-même bien au-delà des mots. Ainsi le génial Laish vient de sortir tout simplement un somptueux recueil de chansons, qui fera date, en passe de devenir un futur classique pour tous les fans de musiques indie élégantes et sensibles.

crédit : Daniel Harris

« Time Elastic » de Laish est disponible depuis le 13 avril 2018 chez Talitres.


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La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

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