[Play #7] Mind Over Mirrors, Panopticon, Feu! Chatterton, The Go! Team, Sunwatchers, etc.

Chaque semaine, nous vous concoctons une sélection de dix albums sortis récemment et qui ont (pour l’instant) échappé au radar des chroniqueurs d’indiemusic. Au programme de cette semaine :  pour une fois beaucoup de pop, qu’elle soit psyché, indie, électronique ou francophone, et bien sûr un peu de jazz, de doom et de black metal. À noter l’excellence des sorties du 6 avril, avec quatre albums qui retiennent notre attention.

Play 7 alt

Mind Over Mirrors – Bellowing Sun

6 avril 2018 (Paradise of Bachelors)

Projet solo de Jaime Fennelly, basé à Chicago, dont c’est le sixième album sous ce nom. C’est une splendeur. Cela commence comme un disque de kraut électronique très école de Berlin, très Ash Ra, La Düsseldorf ou Klaus Schulze, et puis tout au long de la grosse heure que dure ce disque riche et intense, le son mute, des violons débarquent pour des transes chamaniques à la Velvet ou Amon Düül, le son se fait très lo-fi, des chœurs abstraits s’invitent, on se croirait perdu au milieu d’une chanson de Pärson Sound, et puis l’électro reprend le dessus, mais à la sauce ambient ou drone… Tout coule avec une belle fluidité, les morceaux sont suffisamment longs pour que le trip hypnotique opère. Un vrai grand disque illuminé et halluciné, traversé par des voix sauvages ou enchanteresses.


Panopticon – The Scars of Man on the Once Nameless Wilderness I and II

6 avril 2018 (Blindrune Recordings)

Huitième album de l’Américain Austin Lunn, basé dans le Kentucky. Ce one-man-band de black metal se revendique de Thoreau, sa peinture musicale des grands espaces et des forêts rappelle certains morceaux d’Agalloch et, bonus non négligeable, c’est un des rares groupes de black metal qui soient ouvertement libertaires / anarchistes (RABM). L’album est un ambitieux et volumineux concept en deux parties d’une heure chacune, la première étant un disque de BM traversé de courtes plages acoustiques et de field recordings aux compos merveilleuses et profondément émouvantes (on n’est pas loin du DSBM (depressive suicidal black metal pour les non-initiés) par moments), le second album, radicalement différent, est un disque de country-folk très sombre et sinistre, emmené par la voix rauque et grave de Lunn, qui passerait presque pour le Johnny Cash des American Recordings. On ne voit absolument pas le temps passer et la musique se réinvente perpétuellement au fil de l’album. Une merveille absolue.


Eagle Twin – The Thundering Herd

30 mars 2018 (Southern Lord)

Originaire de Salt Lake City, ce duo de sludge massif fait autant de bruit que s’ils étaient huit. C’est leur troisième album, toujours avec un lien assez fort à la nature et aux éléments, du titre à la pochette en passant par les thèmes évoqués. Ici, divers animaux évoquant la mégafaune du Pléistocène qui avec leurs puissants sabots provoquent la foudre – un élément partagé dans plusieurs traditions mythologiques et folkloriques, nordiques ou natives américaines. La musique, lente et pesante, renvoie évidemment à cet élément, notamment avec des titres aussi explicites qu’« Heavy Hoof » (le sabot lourd), mais il y a un groove particulier et des intonations dans le chant qui rappellent aussi les Melvins période « Lysol » ou « A Senile Animal », avec un twist plus ancré dans le folklore (sur certaines harmonies vocales ou mantras particulièrement évocateurs). Bref, c’est absolument excellent et l’album a le bon goût de n’être constitué que de quatre morceaux pour qu’on ne se lasse pas de ce style tout en muscles.


Mournful Congregation – The Incubus of Karma

23 février 2018 (20 Buck Spin)

Premier album des Australiens depuis le monumental « The Book of Kings » en 2011. Dans la lignée des quatre albums précédents, le groupe ne lésine ni sur la lenteur, ni sur la durée, ni sur les vocaux gutturaux, et c’est tant mieux. Si les premières pistes sont réussies sans transcender, l’album monte d’un cran en puissance avec les deux derniers morceaux, en particulier la terrible « A Picture of the Devouring Gloom Devouring The Spheres of Being » – tout un programme – qui culmine à 22 minutes et clôt l’album en beauté. Pour les amateurs de doom funéraire, mais pas seulement, le genre possédant des vertus étonnamment apaisantes, malgré son côté extrême de prime abord.


Makeness – Loud Patterns

6 avril 2018 (Secretely Canadian)

Premier album de Kyle Molleson, signé chez Secretly Canadian. La pochette, merveilleuse, évoque une estampe japonaise redessinée par Kupka sous LSD, et la musique n’est pas loin d’être à cette image puisque l’album fait se rencontrer de manière très idiosyncratique des univers assez différents : des murs de guitares saturées et psychédéliques viennent se mêler à des plages électroniques acid, house et techno, et le disque navigue en eaux colorées et changeantes, rappelant fortement les premiers Caribou pour ce mélange des genres revigorant.


Laurie Anderson & Kronos Quartet – Landfall

16 février 2018 (Nonesuch)

Nouvelle étape dans la carrière de Laurie Anderson (veuve de Lou Reed, pour situer), avec cet album ambitieux où elle s’accompagne du Kronos Quartet, immédiatement reconnaissable à ses cordes grinçantes presque métalliques qui tissent une toile de fond tantôt onirique, tantôt cauchemardesque aux expérimentations sonores et aux divagations verbales (un peu trop parfois) de Anderson. Un chouïa long, mais plein de morceaux très courts particulièrement réussis. Le disque forme un bel ensemble cohérent, une bande-son imaginaire terrifiante et tragique.


Sunwatchers – II

2 février 2018 (Trouble in Mind)

Le deuxième album du collectif de free jazz / noise rock Sunwatchers est un gros bordel organisé assez génial dès le premier morceau, plus mélodique et accessible, jusqu’au final quasi apocalyptique. Beaucoup de bruit, de groove, des jams rondement menées et un texte génial sur le Bandcamp du groupe qui fait office de manifeste artistique et politique ; les deux étant intimement liés dans la pratique du collectif. L’album est disponible gratuitement.


The Go! Team – Semicircle

19 janvier 2018 (Memphis Industries)

Le groupe a quelque peu explosé depuis son précédent disque, mais le tour de force des musiciens restants est de réussir à sonner aussi frais et percutant que sur leur tout premier album, il y a 14 ans. La présence d’un chœur d’ados est une idée risquée mais qui paie, puisque certains morceaux (en particulier le premier et le dernier) sont absolument irrésistibles. Un collage musical inventif et dynamique, qui brasse sampling et hip-hop indie joyeusement.


Feu! Chatterton – L’Oiseleur

9 mars 2018 (Barclay)

Ce groupe a ses (nombreux) détracteurs, dont certains, infâmes et sourds, osent les comparer à FAUVE. Il n’en est évidemment rien. À part cela, le groupe poursuit son parcours jusqu’à présent sans faute, tant il relève le défi du deuxième album haut la main. On pouvait craindre que le groupe ne se vautre et donne temporairement raison aux trolls, mais la pirouette est superbe et le pari relevé. Les textes sont toujours aussi soignés et fascinants, le phrasé particulier de son chanteur reste fidèle à lui-même (on aime ou on déteste, pas d’entre-deux), et le groupe est capable de fulgurances poétiques impeccables, telles « Grace » ou « Le départ », qui font songer aux plus grands, Bashung et Christophe en tête. En live, c’est une tuerie monumentale, qui plus est. Exploit qui n’est pas des moindres, l’heure que dure cet album passe en un éclair et plusieurs morceaux donnent envie d’appuyer sur la touche repeat pour se refaire un fix enivrant d’audace et de panache à la française.


Triptides – Visitors

6 avril 2018 (Requiem Pour un Twister)

Le nouvel album de ce groupe californien fait plaisir à entendre, car c’est tout bonnement une des meilleures sorties dans ce style depuis des mois. C’est déjà le cinquième album des Américains depuis 2012, et le mélange de néo psyché, de pop ensoleillée un peu « surf » et de rock garage sous influence sixties fonctionne à plein régime sans jamais verser dans l’imitation appliquée ou le pastiche. Il y a une vraie fraîcheur à cet album qui manque aujourd’hui à beaucoup de formations, et le groupe parvient à atteindre cet équilibre tout en restant fermement pop et sans divagations plus électro ou heavy. En soi, c’est un petit tour de force. Tame Impala est (bientôt) mort, vive Triptides !

Maxime

cinéphile lyonnais passionné de musique

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