[Interview] Molécule

Après la sortie d’un album enregistré sur un chalutier, Molécule est de nouveau parti à l’aventure, mais cette fois-ci en direction du Grand Nord. Dans quel but ? Agrémenter ses compositions de sons environnants enregistrés sur place. Romain de la Haye, de son vrai nom, y a trouvé une multitude de sons tranchants avec le silence des grands espaces. Ils lui ont permis de composer « -22.7°C ». Il a depuis entamé une tournée passant par l’Élysée Montmartre et aussi Stereolux à l’occasion des Nuits Zébrées de Nova, aux côtés notamment des Algériens d’Imarhan et des Marseillais de Nasser. Nous avons profité de l’occasion pour discuter de vive voix avec le producteur électronique français, amoureux des grandes latitudes, sur son dernier projet/voyage et son ressenti vis-à-vis de celui-ci.

Molecule par Vincent Bonnemazou
crédit : Vincent Bonnemazou
  • D’où te vient cette attirance pour la musique électronique ?

Vaste question ! À la base je suis guitariste et plutôt mauvais guitariste. J’ai commencé à en jouer dans mes années collège, mais rapidement il y a eu l’essor du home studio. J’ai commencé à l’origine de tout ça dans les années 90 voire au début des années 2000. J’enregistrais des choses, des synthés, de la musique. Mes références musicales ? Pink Floyd, des trucs comme ça. Ils travaillaient beaucoup avec des machines. Ça m’a attiré. Il y a un côté fascinant là-dedans. De fil en aiguille, je me suis naturellement tourné vers la musique électronique.

  • Pourquoi as-tu choisi le Grand Nord pour collecter les sons qui composent ton nouvel album ?

Le Groenland ? Parce que je voulais travailler autour du silence et l’image qui s’y rapporte. Je ne connaissais pas ce pays. Les images que j’en avais, avant de partir, étaient symbolisées par un désert blanc, de froid extrême et représentaient le silence parfait. C’était un peu prendre le contrepied de mon expérience en mer avec un univers très bruyant.

  • Partir dans des aventures extrêmes, surtout dans le grand froid, rappelle le film « Into The Wild », qui raconte l’histoire vraie d’une personne en quête d’aventure et de vérité. Une quête existentielle qui s’achève tragiquement par la mort de Christopher McCandless, seul, dans un bus, au fin fond de l’Alaska. Comment prépare-t-on une telle expédition pour ne pas risquer ce genre de mésaventures ?

La démarche est un peu différente. Il y a un peu deux questions en une là. Je dirais déjà que l’envie d’aller dans ces endroits-là, c’est de chercher là où la nature est dominante ; contrairement à Paris, la ville où je vis quotidiennement. Je cherche des lieux où je pourrais entendre des éléments forts, puissants. Je vais pouvoir les enregistrer, m’en inspirer et les mettre en musique, je vais dire. Voilà ce qui m’amène dans ce genre de lieu. Après, pour ce côté sécurité, tout ça… il y a toujours une part de risque qu’on ne peut pas totalement maîtriser. Le Groenland, c’était vraiment l’inconnu. Je ne connaissais pas du tout le pays. Je n’avais aucun contact là-bas.

  • Du coup, tu n’étais pas tout seul sur l’aventure ?

Je ne le suis pas à chaque fois, tout seul, pour apporter un contenu audiovisuel sur les clips et le live de ce soir. L’aspect audiovisuel est très important pour moi. Je pars, du coup, avec un vidéaste. Ce n’était pas le même cette fois-ci. Au Groenland, je suis parti avec Vincent Bonnemazou qui a pris plein d’images du processus et de toute la genèse de cet album. Filmer aussi les décors, les paysages, pour pouvoir illustrer le concert.

  • Il y a un court documentaire qui raconte la genèse de ton album et tu vas en sortir un livre sur cet album aussi. En quoi est-il complémentaire de tes albums ?

C’est un contenu différent. Il y a du texte tiré de carnets de voyage du quotidien que j’ai tenu au Groenland. Il y a des photos prises là-bas et puis il y a deux vinyles de silence. Ce ne sont pas des morceaux de l’album. Ce sont des silences, des enregistrements bruts que j’ai enregistrés. Sur chaque face il y a un silence différent.

  • Comment s’est fait le choix de la pochette de l’album. Est-ce une photo prise là-bas ?

Oui, ce sont des photos que j’ai prises là-bas. Je l’ai créé avec un graphiste, pour le choix de la typo et tout ça.

  • Thylacine s’est aussi prêté à ce genre d’exercice en enregistrant un album lors d’un trajet sur le Transsibérien. Son opus regorge de chants autochtones, ce qui n’est pas le cas du tien. Quel est le rapport à la musique des Inuits que tu as rencontrés ? As-tu partagé, avec eux, tes productions ?

Bien sûr !  Ce sont des démarches assez différentes, même si effectivement, le côté voyage et musique a été exécuté par plein de musiciens. Pour le rapprochement avec l’actu de Thylacine, il y a cette idée de voyage, mais dans le processus et le dogme, dans la manière de faire les choses, on les faits de manières très différentes. Mon rapport à la population, il est humain. Je ne me sers pas de tout ça pour la création musicale. C’est plutôt dans les recherches et dans leur rapport au son et la nature. Ils pouvaient me donner des conseils pour aller dans des endroits spécifiques, pour entendre un type de son. J’essaie vraiment d’aller à l’écoute des éléments et de la nature. Je mets un peu de côté, de manière volontaire, le côté humain, même si on les entend sur l’album. Je ne pars pas là-bas pour une collaboration avec un chanteur du village ou un joueur de percussion ou encore un mec qui joue d’un instrument. C’est plutôt pour le lieu.

  • Est-ce qu’ils ont partagé avec toi des moments musicaux ?

Oui, oui, là-bas ils écoutent beaucoup de country. Il y en a certains qui jouent de la musique et qui font des morceaux. Il y en a qui sont venus écouter ce que je faisais. Mais il s’agit plus de côtés humains. Pour moi, c’est une démarche très personnelle. Je ne les invite pas à faire de la musique. Ce n’est pas l’idée du projet.

  • Quel était l’enjeu de départ ?

Comme je te disais, je pars avec un dogme particulier. J’amène des micros et tous mes instruments, pour créer entièrement un studio quelque part. Je pars avec des pages blanches. Je n’ai aucune idée de la musique que je vais faire. Cette fois-ci, je savais que je restais au Groenland cinq semaines, et en cinq semaines, j’enregistre des sons. Je m’inspire de ces sons pour rajouter des notes de musique et créer des morceaux. J’ai fait plus d’une vingtaine de morceaux. Une fois revenu en France, je ne touche plus à rien. J’ai gardé dix morceaux pour l’album. Il y a vraiment ce dogme artistique qui est lié à l’idée que la musique qu’on fait là-bas, in situ dans ces conditions, on la fait différemment. Il y a l’idée que de retoucher tout cela dans son confort quotidien, dans son studio, ce serait dénaturer ce témoignage. C’est quelque chose d’assez brut qui a été fait entièrement là-bas, avec tout le côté imparfait et l’urgence que ça nécessite. Ce dogme-là est vraiment important pour moi. Donc je pars avec l’idée de faire un album et de revenir avec celui-ci, mais aussi avec la notion de risque que peut-être il n’y aura quelque chose de pas bien. Que je n’aurais pas réussi à composer dans ces conditions parce que pour composer, il faut déjà se sentir bien, s’acclimater, être inspiré. Dans ces conditions, ce n’est pas toujours évident. Il y a le risque qu’il n’y ait rien, mais, en tout cas, je mets tout en œuvre pour faire le maximum et arriver à mon objectif : revenir avec un témoignage sonore et subjectif de cette aventure.

  • Quel a été, lors de ton périple, le moment qui t’a le plus ému et enthousiasmé musicalement ?

Sur cette expérience, je n’ai pas eu de doute. Autant sur l’album précédent que j’ai fait sur un bateau en Atlantique en 2013, artistiquement, c’était assez compliqué. J’ai eu beaucoup de journées où je doutais beaucoup.  Je n’arrivais pas à retranscrire les choses que j’entendais ou vivais en musique. Autant là, au Groenland, ça s’est fait de manière assez fluide, assez douce. Je dirais que le seul doute artistique que j’ai eu, c’est de ne pas en avoir eu. C’est peut-être bizarre et louche, mais les morceaux et les notes sont venus sur le tas. Il y a plein de moments, quand on fait de la musique tous les jours, quand on est concentré corps et âme dans cette mission de bonheur intense. On a le sentiment d’être dans le vrai et de produire quelque chose dont on se sent en accord à 200%. C’est vrai que c’est un sentiment agréable. Il n’y a pas eu un moment en particulier cette fois-ci. Sur le bateau, par contre, je me souviens peut-être plus d’un moment où j’ai eu un déclic, au bout d’une vingtaine de jours. J’avais trouvé la clef de tout cet univers sonore.

  • Une fois rentré du Grand Nord, as-tu connu un spleen post créatif ?

Oui, je dirais que d’un côté oui. Il y a une telle intensité dans ce genre d’expérience, que quand on revient, il y a quelque chose d’assez fade. Mais il y a aussi les retrouvailles avec son entourage et sa famille. C’est un équilibre à avoir. Mais c’est vrai que de manière générale, il y a une telle intensité dans ces moments-là. Ce sont des sensations qui sont difficiles à retrouver quotidiennement. Il y a un côté addictif, un peu.

  • As-tu déjà une idée de ta prochaine aventure ?

Il y a plein d’idée. Oui, il y aura bien une prochaine aventure ! Mais là, j’ai sorti l’album il y a 15 jours et je vais le défendre sur scène toute l’année à venir. Ce n’est pas encore le moment d’en parler. Ce sont des projets assez lourds à mettre en place. Qui ne dépendent pas que de soi, ni que de l’envie. Il faut trouver la manière de les monter. Sur le bateau ? Il fallait trouver le partenaire : pouvoir embarquer comme ça ce n’est pas donné à tout le monde. Pour partir au Groenland ? Il y a eu beaucoup de démarches de faites pour trouver les meilleures conditions, avec de l’électricité. Aller dans un lieu isolé, tout cela met plus d’un an de préparation à chaque fois, avec tous les aléas et les doutes que ça peut comporter. Des idées ? Il y en a bien, mais c’est trop tôt pour en parler !

  • Tu vas jouer tout à l’heure pour les Nuits Zébrées de Nova, comment as-tu préparé ton show ? Tu parlais de l’aspect visuel : que t’apporte Vincent qui t’accompagne. Est-ce que tu en as tiré profit ?

Alors oui, c’est Vincent qui a filmé toutes les images. Les contenus vidéo qui vont être projetés ce soir ont été retravaillés par Gautier, un autre vidéaste avec lequel je collabore. L’idée de ce soir, c’est que je sois seul sur scène, avec une partie des instruments que j’avais au Groenland. Je vais y réinterpréter les morceaux de l’album avec une interaction et des visuels qui sont retravaillés. Ces images peuvent être concrètes, mais aussi plus mystiques. Tout cela est fait conjointement avec mes improvisations sonores.

Molecule par Vincent Bonnemazou 2
crédit : Vincent Bonnemazou
  • Lors de la première écoute, on peut chercher des sons accrocheurs, des morceaux tubulaires. De ce fait, tout ton album prend la forme d’un tunnel et s’écoute comme une sorte de mantra. Pour toi, quel est le meilleur moyen d’apprécier celui-ci ? Pourrais-tu décrire le style musical en résultant et qui est, pour moi, une sorte de psychédélisme électronique glacial ?

En tout cas, pour ce projet-là, je ne réfléchis pas en termes de style. Je veux laisser toutes les portes ouvertes. Rester dans des choses très ambiantes, techno dark, voir dures. Je veux être dans des choses beaucoup plus atmosphériques. L’approche est beaucoup plus sensorielle. C’est avant tout une musique qui touche à des émotions et qui propose un tableau, un univers assez vague, surtout basé sur l’harmonie. Les mélodies sont mises un peu de côtés. C’est une sorte d’invitation, pour l’auditeur, à se laisser porter par ce flux sonore. Le côté répétitif, trance, est assez important pour moi. Tout cela se fait de manière totalement inconsciente. Ce n’est pas du tout réfléchi. Mais oui, il y a cette idée d’être surtout dans le sensoriel en termes de sonorités et de témoignages. Bien plus que de single et d’accroche musicale.

  • Une dernière question que j’aime poser. Peux-tu conseiller, à ceux qui cherchent toujours de nouvelles pépites, un album à découvrir ?

Mon album de chevet du moment, c’est « Meddle » des Pink Floyd.


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Nicolas Halby

Parce que notoriété ne rime pas forcément avec qualité. J’aime particulièrement découvrir l’humain derrière la musique.

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