[LP] Sunflowers – Castle Spell

La disparition récente du fantasque Mark E. Smith scelle-t-elle définitivement l’acte de décès du punk ? Peu importe, tant ce mouvement irradie avec force la créativité contemporaine. Et s’il est un groupe terriblement vivant, qui perpétue cette belle idée du chaos créatif, c’est assurément Sunflowers. Depuis leur début à Porto, dans leur Portugal natal, Carolina Brandão et Carlos de Jesus alimentent, tels des pyromanes sonores, les flammes incandescentes d’un rock garage, bruyant et minimal, mais surtout jouissif et totalement inarrêtable.

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Lancé à pleine allure en 2014, leur bolide rugissant affiche déjà au compteur, un deuxième album, quelques mois seulement après « The Intergalactic Guide to Find the Red Cowboy ». Vous l’aurez compris, cette musique instable et bouillonnante se nourrit de l’urgence, de cette soif de vivre chaque instant comme si c’était le premier ou déjà le dernier. Sunflowers s’impose à nos yeux, comme un fier rejeton de tous ces freaks rock’n’roll, qui ont écrit l’histoire parallèle de la musique du diable. Le curseur ne pointe ainsi pas vraiment en direction de la bande à Jagger (ce qui n’est pas pour nous déplaire !), mais plutôt du côté des groupes météorites apparus dans le sillage de la première compilation Nuggets. Dix titres qui nous projettent dans d’impressionnantes montagnes russes, où les Cramps se mettraient sur la gueule avec The Fall, finiraient les fonds de bouteille avec Jad Fair de Half Japanese, avant d’aller taper le bœuf avec Sonic Youth. L’arbitre du match pourrait être le révérend vaudou, King Khan, au cas où les hostilités se poursuivraient jusque tard dans la nuit.

Sur les premiers passages de « Castle Spell », les amplis restent sans surprise en permanence dans le rouge. Pourtant les morceaux ne sont pas là pour regarder la montre et jouer le chronomètre. Bien au contraire, une fois le poison inoculé, il est trop tard pour refuser la certitude d’une perverse mise à mort. « Feel it growing in your head, it will stop when you are dead » vient en guise de conclusion pour le titre « Castle Spell » comme une excellente synthèse de la punition qui nous attend à l’écoute de ce fruit défendu. Quelque chose d’animal, de primaire, s’empare effectivement de nous (mais pour une fin beaucoup plus heureuse, espérons-le !). Le plaisir est indéniable. Il devient le déclencheur d’une jouissance coupable et irrépressible, à l’écoute de ces délicieux moments débridés. La musique de Sunflowers a beau nous secouer, nous empoigner, nous maltraiter, nous agresser : tels de véritables sadomasochistes, nous restons invariablement les oreilles rivées sur les enceintes, à attendre la prochaine gifle, la fessée suivante. « Fais-moi mal, Johnny » faisait gueuler Boris en 1956 à Magali Noël. Aujourd’hui, elle aurait tout à fait pu s’adresser à Carlos. Il lui aurait répondu en hurlant « Je suis un milk shake, ne me dérange pas, je ne veux pas mourir » (« A Spasmatic Milkshake »). Le sexe a toujours été l’un des vecteurs incontournables du rock, au même titre que la mort. Pourtant, bien que leur musique soit intensément sexy, notre tandem ne démontre pas spécialement une inspiration en dessous de la ceinture. L’imaginaire semble, par contre, se nourrir d’une myriade d’éléments issus des cultures alternatives, comme les films d’horreur ou les Comics. Dans les textes, il est ainsi souvent question de lutte, contre l’adversité, contre les différentes incarnations de la mort. Autant de métaphores de cette volonté de la jeunesse de résister face à l’ordre établi et au déterminisme. Ainsi une rage intrinsèque provoque continuellement des débats (ou des ébats, c’est selon) intensément physiques et sauvages, mais aussi terriblement sensuels, entre la guitare et la batterie. Au point d’approcher d’inquiétants points de ruptures, de façon symptomatique sur le très remuant « Signal Hill ».

Comme une évidence, le tube « Castle Spell » laisse les voix singer étrangement celles de Fred Schneider et Kate Pierson des B-52’s (en créant chez nous un réel émoi nostalgique). Elles sont emportées dans un tumulte abrasif et martyrisées par les assauts séminaux répétés, dignes d’un Mudhoney encore puceau. Le dosage est excessif, dégoulinant et généreux. Chez Sunflowers, c’est sûr quand on aime, on ne compte pas. Dans ce jeu de cache-cache permanent, à toi, à moi, les tracks s’enchaînent cul sec comme des mètres de shooters, au fin fond d’un rade mal famé. Progressivement l’orage semble pourtant s’éloigner, le tonnerre gronde toujours, mais le ciel se teinte de subtiles couleurs vives, prémices à de subtiles accalmies météo. Une électricité latente reste cependant planer au-dessus de nos têtes, comme un ultime avertissement : les éléments pouvant se déchaîner à tout moment, à l’image de la deuxième partie du très surf music, « Surfing with the Phantom ». Des climats s’étirent alors à perte de vue, entre cauchemar et rêverie, mais toujours frappés par la foudre au meilleur des moments. Ces étranges espaces sonores nous plongent dans un psychédélisme confondant, suscitant aussi bien les envolées mystiques du stoner originel (« A Spasmatic Milkshake ») que les paysages éthérés et incantatoires de la noise (« Grieving Tomb »). L’album se clôture sur le très velvetien « We Have Always Live in the Palace » qui nous achève en douceur (tout est relatif), à travers son romantisme nonchalant, jouant avec finesse sur le paradigme paradis/éternité.

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crédit : Rui Fonseca

Loin de n’être qu’un vulgaire objet de foire, le duo électrique portugais affirme une singularité, une différence, lui permettant de dépasser aisément ces pourtant évidentes références. Si le punk est mort, et le rock n’est plus que ce vieux papy grincheux et grabataire, les deux rebelles de Sunflowers n’hésitent pas à forcer le caveau et à ouvrir bien grand les portes de la maison de retraite, à grands coups de riffs de guitare et de tatapoum rageurs ; une belle façon de célébrer la vie dans ce qu’elle a de plus intense et de plus sublime.

« Castle Spell » de Sunflowers est disponible depuis le 9 février 2018 chez Only Lovers Records.


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Laurent Thore

La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

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