[LP] Ignatus – [e.pok]

Vision à la fois poétique et cruelle d’une société en pleine déliquescence, «  » fait de la vérité et du doute, de la réalité virtuelle et des pulsions humaines, de véritables sacerdoces lyriques et musicaux.

«  » est un paradoxe. Un disque qui se balance au fil des constats, amers ou purificateurs. Un objet ballotté par les flots maritimes et numériques, une perte de l’individualité dans les réseaux et les courants. Avec ce nouvel album dont la beauté n’a d’égale que la troublante véracité, Ignatus projette l’humain au centre d’un système qui lui échappe, de phénomènes artificiels se battant au quotidien contre les vents et marées d’une jouissance que l’on ne trouvera que dans la solitude et le désert de paysages isolés. Conçu comme un spectacle regroupant aussi bien l’art expérimental que les mélodies et l’image, «  » aurait pu n’être qu’une énième tentative de dénonciation des vices contemporains et de la désincarnation de l’être. Mais il ne tombe à aucun moment dans ce piège ; car c’est bel et bien une histoire que nous conte Ignatus, narrateur des vacations d’un héros imaginaire observant, s’égarant, regrettant certains actes pour mieux en savourer d’autres. Ancré dans l’actualité artificielle et impersonnelle, l’opus est un testament autant qu’une bouée de sauvetage, alors que les océans grondent.

L’introduction, mécanique et informatique, nous immerge dans les confins d’un univers pixellisé et automatique où nous ne reconnaissons plus rien. Sur «  », les dissonances immortalisent, sur le canevas dressé par le projet, les cliquetis des touches, des notifications, des robotisations. Ceux-là mêmes que l’on retrouve dans la désespérante soumission à l’obligation (« Un travail ») ou dans le fantasme d’une destination trop commune pour être sincère et vitale (« Florida »). Mais, au cœur de ce marasme, Ignatus ose nous rappeler que les petits plaisirs du quotidien, les reviviscences et les errances de l’âme sont immortels : « Le détroit de Béring » apporte une tendresse mélancolique à la solitude, quand « Lire le matin » regarde la rosée sur une herbe encore saine et attirante. Au sein d’un tel contexte, « Dans l’eau » est une formidable vision de l’interrogation, de la place de chacun dans le délitement de ces lieux devenus insalubres et viciés (« Et le sel de ma mer intérieure pique ma bouche »). Une perte de repères et de plaisir que les croyances elles-mêmes ne peuvent plus contenir ; comme si notre monde préparait, sans s’en rendre compte, sa propre apocalypse (« Dans la barbe de dieu »).

Sous couvert du progrès et du rapprochement générationnel, notre planète se voit dévastée par l’inconscience et la science soi-disant exacte du bien commun. Mais «  » demeure un immense message d’espoir et de retrouvailles avec soi, avec notre psyché et nos idéaux ; au final, n’est-on pas mieux devant quelques pages, un matin silencieux, ou en nageant sans savoir où l’on va ? Ignatus, en phase avec son temps et ses principes, nous montre la voie pour ne plus nous déprécier, nous conviant à constater que notre intégrité, contre toute attente, demeure en nous, vibrante, sincère.

crédit : Marie Monteiro

«  » de Ignatus est disponible depuis le 8 septembre 2017 chez La Souterraine. Édition vinyle disponible le 26 janvier 2018.

Ignatus sera en concert le mardi 6 février 2018 au Café de la Danse.


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