[Interview] Louis Arlette

Artiste infatigable et à part dans le paysage hexagonal, car donnant à la chanson française un aspect aussi innovant que recherché, Louis Arlette fait de sa vie une œuvre entière et motivée par la découverte, jour après jour, de nouvelles expérimentations autant que d’une volonté croissante d’allier la poésie et l’intellect dans une union aussi sacrée que fascinante. Alors qu’il nous tarde de le découvrir, accompagné pour la première fois d’un groupe, sur la scène du Crossroads Festival de Roubaix, nous avons voulu lui laisser la parole afin qu’il nous guide dans les méandres de son imagination et de ses inspirations. Un entretien sans tabou ni frontière, achevant de prouver qu’il demeure un créateur incontournable.

crédit : Frédéric Petit
  • Bonjour et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Tout d’abord, peux-tu te présenter, nous résumer ton parcours musical ces dernières années, et ayant donné lieu notamment à l’enregistrement de ton EP éponyme ?

J’ai toujours été fasciné par le son et les instruments de musique en tous genres. J’ai appris le violon au conservatoire tôt. J’ai commencé à travailler en orchestre vers 17 ans, mais j’ai vite délaissé le violon classique, même si j’écoute toujours beaucoup de musique classique, et j’ai gardé un souvenir très fort de mes expériences en orchestre… Les claviers, et particulièrement les synthétiseurs, m’ont eux aussi toujours fasciné. Une anecdote amusante : un jour, (je devais avoir 10 ou 11 ans), ma mère a ramené une machine qui permettait de jouer toutes sortes de sons en la connectant à un clavier, avec une boîte à rythmes dedans. J’étais littéralement ivre de bonheur, je me suis mis à tourner sur moi-même dans ma chambre en me demandant « Mais qu’est ce qui m’arrive ? ». Par la suite, j’ai fait un peu de jazz, et j’ai acheté un violon électrique, parce qu’enfant j‘avais vu Didier Lockwood en concert et j’avais été fasciné par les effets sonores qu’il utilisait. La découverte du violon électrique m’a libéré, c’était une vraie révélation. J’avais la sensation de pouvoir faire tout ce dont j’avais toujours rêvé. Des réverbérations, des échos, des distorsions… J’avais besoin de rompre avec le classique, je voulais que mon violon sonne comme une guitare électrique. Puis, j’ai commencé à faire des séances en studio et cet univers m’a fasciné. Avant même de pénétrer dans un studio d’enregistrement, je savais que je pourrais y rester des heures. Ensuite, ça a été l’escalade : je me suis passionné pour le son en général, pour les synthétiseurs, pour les machines. J’ai étudié la musicologie quelques années, j’ai fait une école d’ingénieur du son, j’ai monté mon propre studio, j’ai fait de belles rencontres et, de fil en aiguille, je suis devenu réalisateur et producteur, tout en restant musicien et chanteur. J’ai toujours aimé rencontrer des artistes et travailler sur leurs projets, mais surtout échanger avec eux et faire des découvertes.

  • Cet EP se distingue beaucoup du reste de ce que l’on pourrait considérer comme de la chanson française. En effet, ta vision est beaucoup plus intériorisée, comme le prouve le premier titre, « Le moment est venu », où tu commences en chantant : « Il est temps de tourner la page / Si j’ai bien compris le message » ; puis, plus loin, « J’ai cru voir ma vie défiler ». Est-ce une nouvelle étape pour toi, un recommencement, aussi bien au niveau des paroles que de la musique ?

Cet EP est un saut dans le vide, la concrétisation de plusieurs années au service d’autres artistes et d’expériences accumulées, bonnes ou mauvaises. Ce n’est pas anodin, de le commencer par cette phrase. J’aime jouer avec les doubles sens, c’est effectivement une des lectures de ce morceau.

  • L’atmosphère de « Le moment est venu » est particulièrement envoûtante, que ce soit la nappe de synthé en intro ou la montée en intensité rythmique, puis avec l’apparition des cordes, au fur et à mesure de sa progression. Comment est née cette chanson, et comment as-tu travaillé ses arrangements ?

J’ai composé la mélodie et la musique avant d’écrire les textes, ce qui est assez rare en ce qui me concerne. Les paroles sont comme « nées d’elles-mêmes », très rapidement. Le texte à une structure assez classique (en l’occurrence, l’octosyllabe), mais j’ai ensuite recherché des arrangements étranges, lancinants, qui puissent mettre en évidence le côté à la fois obsessionnel, déterminé et mélancolique du texte.
J’aime mélanger les sons acoustiques (notamment les violons) et synthétiques. Le studio permet de passer beaucoup de temps à chercher de nouvelles sonorités.

  • « L’avalanche » se fait tout d’abord menaçante, puis plus apaisée ; comme si les éléments, d’abord en colère, s’assagissaient selon le regard que l’on pose sur eux. Que symbolise-t-elle pour toi, notamment lorsque tu chantes « Puisse-t-elle recouvrir cette plaie infectée » ?

Les arrangements de ce morceau illustrent ce trop-plein de sentiments, cette submersion. La plaie infectée, c’est un peu ma vision du spleen baudelairien, de l’intranquillité. Cette avalanche est un fantasme, celui de purifier mes émotions une bonne fois pour toutes et de trouver l’apaisement, immaculé, comme une étendue de neige.

  • On semble également y déceler, musicalement et verbalement, une lutte incessante entre la colère et le fait de retenir ses pulsions. Comment as-tu abordé la complémentarité de l’instrumentation et de ton propos sur cette piste magnifique ?

J’ai joué avec des machines qui me permettaient de créer comme des vagues sonores mouvantes et violentes.

Il a fallu passer beaucoup de temps avant de trouver le son qui convenait, mais ensuite, c’était jouissif. Je pouvais accompagner le texte qui était déjà enregistré en faisant moduler ces « vagues » à volonté, en le recouvrant de matière sonore, puis en disparaissant… ce que je fais également en live.

  • « Les étaux » se confondent avec les egos, comme un constat à la fois réaliste et amer sur l’individualisme que l’on demande à chacun d’accomplir, personnellement et professionnellement. Est-ce une chose que tu avais à l’esprit au moment d’écrire cette chanson, un besoin non pas de dénoncer, mais de constater cette dérive ? Toi-même, quel regard portes-tu sur ce phénomène de société de plus en plus répandu ?

Nous entretenons un rapport malsain avec l’ego ; je n’ai pas la réponse à ce phénomène, mais il est à la source de bon nombre de maux. Peut-être de toutes les souffrances de l’Homme. Nous vivons dans nos « bulles » et tout est mis en œuvre pour nous faire enfler de l’intérieur, pour nous remplir de vide. Je ne suis bien sûr pas épargné par ce phénomène, mais je constate que nous sommes perfectibles et que le travail sur soi permet de s’ouvrir aux autres d’une façon plus saine, de communiquer sans se manipuler, se contrôler. À travers l’art, par exemple.

  • « Jeux d’or » apaise les tourments des trois titres précédents, comme une respiration bienvenue. La chanson semble à la fois complémentaire et séparée du reste du disque, elle est enthousiaste et légère. Est-ce le repos du guerrier, en quelque sorte ?

Je vois ce morceau comme une fuite, un monologue intérieur. Il m’évoque la mort. Je le trouve personnellement effrayant dans sa fausse légèreté, mais peut être suis-je trop attaché à ces « tourments », au point que je ne peux pas concevoir la vie sans eux ?

  • Ton parcours professionnel est assez impressionnant, et il s’accompagne, comme si tu racontais une histoire, de nombreux tatouages. Peux-tu nous expliquer ce que ces tatouages signifient pour toi, ce qui te motive à te les faire dessiner ?

Ma vie professionnelle, c’est ma vie, tout simplement ; je ne passe pas à autre chose en rentrant chez moi le soir, pour tout dire, je vis dans mon studio. Je pense que c’est une chance.

Mes tatouages m’ont aidé à prendre possession de mon corps, ils sont comme un repère. Le changement est une chose à la fois belle et terrible. Se faire tatouer est une expérience très forte, on place son corps entre les mains d’un artiste qui va nous transformer à jamais. J’aime cette idée.

Un tatouage peut être longuement mûri, naître d’une histoire agréable, douloureuse, parfois décidé sur un coup de tête. Les miens ont tous une histoire différente, et je pense que j’en aurai d’autres à l’avenir.

  • Tu parles toi-même d’ « identité littéraire » en ce qui concerne la chanson française, ce que tu respectes parfaitement avec tes propres chansons, dans lesquelles les textes sont extrêmement travaillés. Quel regard portes-tu sur l’industrie musicale française actuelle, sur ses représentants, connus ou non ? Penses-tu que cette identité littéraire tende à disparaître, malheureusement ?

Je respecte et j’admire les artistes francophones qui utilisent librement leur langue maternelle. Je trouve que nous souffrons d’un complexe à ce niveau-là, surtout vis-à-vis de l’anglais, qui n’est pas justifié. Je ne pense pas que cette identité soit menacée dans la littérature, mais j’aimerais voir plus d’artistes francophones « libérés » ; je pense que la chanson française se libèrerait plus vite de cette forme de carcan et de passéisme dans laquelle elle s’embourbe parfois.

  • La version live de « L’avalanche » présente sur ton EP est plus expérimentale que la version studio. Quelle part d’expérimentation t’accordes-tu lorsque tu es sur scène ? Est-ce une manière pour toi, qui est aussi bien compositeur qu’ingénieur du son, d’explorer toujours plus profondément ton univers afin de la partager encore mieux avec le public ?

Le live permet d’aller plus loin dans l’expérimentation, parce que nous ne recevons pas la musique de la même manière lorsque nous sommes chez nous et lorsque nous sommes au milieu d’un public, face à une scène vivante. C’est à prendre en considération lorsque on travaille un morceau, et c’est très intéressant pour moi de pouvoir approfondir certaines facettes moins accessibles, qui ne sont qu’évoquées sur l’EP, comme mon penchant pour la musique bruitiste, par exemple.

Je n’aborde pas non plus ce travail de la même façon lorsque je joue seul et lorsque je suis accompagné par des musiciens. Il y a des contraintes évidentes qui se créent et qui sont autant de sources d’inspirations.

  • Qui a réalisé la pochette de l’EP, et que souhaitais-tu montrer à travers elle ?

L’artiste Georges Rousse m’a confié une de ses photos pour la pochette. Son travail m’a beaucoup marqué, il parle de fragilité, de mémoire, d’éternité au travers de ses anamorphoses incroyables. La photo de la jaquette à été prise dans une ancienne base militaire sous-marine, et cette forme géométrique circulaire m’évoque une cible, ou un disque, entre autres. Je ne peux plus dissocier les morceaux de cet EP de cette photo, et j’ai beaucoup pensé à son travail en composant.

  • Ton concert au Crossroads Festival est très attendu. Que nous réserves-tu pour cet événement, et qu’attends-tu de cette opportunité ?

Ce sera mon premier concert accompagné par des musiciens. Nous sommes en plein travail actuellement et j’ai hâte de le concrétiser. Je souhaite que ce soit une expérience qui nous rapproche et qui nous remplisse d’énergie pour les mois à venir.

  • Quels sont tes futurs projets ?

Mon deuxième EP, « À Notre Gloire » sortira le 13 octobre prochain et mon premier album, « Sourire Carnivore », en janvier. Nous avons beaucoup travaillé cet été et, d’ici là, j’aurai de belles surprises à partager.


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