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[Live] Main Square Festival, jour 3

Pour la dernière journée de sa treizième édition, le Main Square Festival d’Arras confirme son nom en ayant l’honneur de programmer Radiohead pour sa seule date française de l’été. Sous un soleil inattendu, la citadelle d’Arras accueillait une programmation riche, qui s’est recentrée sur le rock et l’indépendant en compagnie de Mark Lanegan Band, The Lemon Twigs et Savages.

Mark Lanegan © Louise Lemaire

Comme pour North Rain le vendredi et June Bug que l’on a loupé le samedi, c’est le trio lillois Vertigo qui débute cette journée sur la Green Room en tant que gagnant du tremplin régional Main Square ; comme quoi, un très grand festival peut aussi promouvoir des jeunes talents, et on les remercie pour cette découverte. Il faut dire que Vertigo propose des morceaux d’indie pop rock sublimes et qui gagneraient véritablement à être connus. On imagine un brin de mélancolie, les rythmes sont élégants : la batterie de Sylvain Doudelet revêt une rare douceur en accompagnement des mélodies vintage qui s’échappent du clavier de Ludivine Vandenbroucke. Camille Delâge magnifie le tout de sa voix forte et profonde. On pose même une mention spéciale pour le seul titre qu’elle interprète en français et que le groupe attribue à une certaine Sarah, dont ils ignorent tout sauf son prénom. Assurément, l’un des groupes que l’on a eu envie de réécouter par la suite, particulièrement pour les titres « Classroom Memories » et « I’m Yours ». Les quelques festivaliers présents n’ont pas dû regretter leurs efforts.

En effet, les courageux qui ont fait le déplacement aussi tôt sont assez rares : il est tout de même 13h30, et la fatigue des deux premiers jours se fait sentir pour tout le monde. Ils vont être réveillés par les riffs de guitare incisifs de Highly Suspect. Un bon début de journée bien rock comme on les aime, mais le trio ne réinvente rien.

Le début d’après-midi se poursuit avec le rock indépendant de Kensington sur la Green Room. Oscillant allègrement entre rock et pop, le quatuor séduit la foule avec ses mélodies tendres et délivre une performance sans fausse note. On reste tout de même sur notre faim : il manque quelque chose à cette journée, qui avait pourtant bien débuté.

On s’avance vers la Main Stage avec l’espoir que la voix rauque de Mark Lanegan saura combler ce vide. De l’ouverture, avec le très percutant « Death’s Head Tattoo » extrait de son deuxième album, « Gargoyle », au final, avec la reprise de « Love We Tear Us Apart » de Joy Division, Mark Lanegan Band offre effectivement ce que le rock fait de mieux : une instrumentation riche et épaisse, des mélodies rigoureuses, une technique irréprochable et, surtout, des compositions lourdes d’une intensité sombre. Le chanteur et ses musiciens nous captivent, tant ils semblent parler à notre part la plus ténébreuse, celle qui trouve justement l’exutoire nécessaire dans le rock.

Ravi, on enchaîne avec Spoon sur la Green Room. Le quatuor se fait rare en festival et a une notoriété des plus relatives, avec pourtant neuf albums studio. Les Texans délivrent une performance qui place le rock indépendant au sommet, avec des morceaux bien plus élaborés que ceux de Kensington, qui les a précédés. On apprécie particulièrement les lignes de basse harmonieuses qui demeurent facilement identifiables malgré la guitare, la batterie et les deux synthétiseurs, ce qui est assez exceptionnel pour être remarqué.

Pour ce dernier jour, la Green Room bénéficie d’une programmation des plus attractives alors que suit The Lemon Twigs. En un album seulement, les frères D’Addario sont parvenus à se créer une véritable identité musicale, et on constate avec surprise que le public reprend déjà en chœur le refrain de « These Words ». On reconnaît, dans leurs morceaux, les sonorités de la pop et du rock des 60’s et des 70’s, en accord avec leur look atypique : chemises en satin, jeans patte d’éph et une paire d’intemporelles Converse. Leur musique fait ainsi l’effet d’une machine à remonter le temps, à l’image du titre « I Wanna Prove to You ». Pourtant, les deux frères sont bien plus jeunes que la grande majorité de leur public : tout juste 20 ans pour Brian et 17 pour Michael, et leurs musiciens ne les dépassent pas en âge. Le duo prouve ainsi que le talent n’attend ni la maturité ni l’expérience, et il livre une performance irréprochable. On était cependant enclin à attendre un grain de folie supplémentaire de la part des deux garçons à l’univers décalé. Brian est tellement détaché qu’il paraît absent derrière sa batterie et pendant les chœurs de « How Lucky Am I ? ». Il échange enfin avec le public lorsqu’il prend le micro à son tour : les deux frères multi-instrumentistes aiment partager les rôles et chantent tous deux sur l’album. De cette succession à tour de rôle à la batterie, à la guitare et au chant découlent des morceaux à la complexité enthousiasmante, les mélodies s’enchaînant avec une fluidité déconcertante malgré leur contraste étonnant.

Une folie musicale en invitant une autre, une musique traditionnelle basque nous parvient depuis la Main Stage : cette entrée ne peut être que celle de La Femme. Marlon Magnée apparaît rapidement, un verre de vin à la main, puis suivent les autres membres du groupe et deux choristes. On reconnaît très vite la mélodie de « Sphynx », mais l’entrée en matière – « Danser sous acide et se sentir comme une plume qui vole, qui vole au gré du vent » – demeure inaudible alors que Clémence Quelennec fait signe d’augmenter le son de son micro. La chanteuse se rattrape rapidement et enchaîne les titres : « Unisexe », « Exorciseur », « La Femme »… Le public ne semble toutefois pas adhérer, et l’annonce du burlesque « Mycose » par Marlon Magnée finit de jeter un froid entre le groupe et les festivaliers. Celui-ci tente de remonter l’ambiance avec les fédérateurs « Nous étions deux » et « Où va le monde ? » mais, cette fois-ci, il aurait tout aussi bien pu demander « Où est le public ? ». Nous semblons être les seuls à nous amuser de l’univers du groupe. La Femme accomplit une ultime prise de risque à laquelle on ne s’attendait pas en interprétant « La Vague », morceau fleuve de douze minutes qui clôt son second album, « Mystère ». Là encore, les festivaliers restent immobiles et insensibles au somptueux et planant crescendo d’un morceau pourtant envoûtant. Les seuls titres qui arrachent des réactions minimes sont « Sur la Planche », tube de leur premier album « Psycho Tropical Berlin », et l’entêtant « SSD » interprété par Sacha Got. Le groupe finit son set par le vigoureux « Antitaxi » avant de quitter la scène assez rapidement. On ne sait si La Femme s’est découragé face à ce public obstiné dans son mutisme, mais le rendez-vous est clairement manqué pour les deux partis : on repart, un peu déçu par sa discrétion et sa réserve, alors qu’on la sait capable d’organiser un paquito basque au Japon ou dans un festival breton.

Cette attente désespérée d’une quelconque alchimie entre le groupe et le public a un prix : celui d’avoir rater la chaloupe des Naive New Beaters. L’ambiance est effectivement très bonne et on arrive juste à temps pour l’entraînant et euphorique « Heal Tomorow » en duo avec Izia, qui foulait cette même scène il y a cinq ans déjà.

De retour sur la Main Stage, ce qu’on avait senti avec La Femme se confirme avec le groupe Savages. Si on avait imaginé que se produire avant Radiohead devait être un honneur, il s’agit plutôt, au final, d’un dur labeur. Les quatre filles – soulignons-le, tant les artistes féminines se sont faites rares durant ce week-end – vont en faire les frais malgré leur post-punk hyperactif. Jehnny Beth n’aura de cesse d’aller chercher le public endormi, débutant par  » Je sais que vous êtes là pour Radiohead «  avant d’insister :  » Arras, on n’est là que pour une heure, alors c’est maintenant ou jamais « . Finalement, elle repère un groupe de festivaliers qui profitent pleinement du concert et décide de marcher littéralement jusqu’à eux telle une déesse qui survole la foule. Aucun autre artiste, hormis Frank Carter, ne s’était risqué à un bain de foule ; mais Jehnny Beth ne se contente pas de chanter, elle partage sa fureur avec le public. Les festivaliers succombent peu à peu à la rage des Savages, mais l’adhésion reste moindre. Elles méritaient bien plus.

Un dilemme s’impose alors aux festivaliers : profiter jusqu’au bout en compagnie de Thylacine sur la Green Room, ou attendre patiemment le groupe d’Oxford. On choisit la seconde option, par peur de trop s’éloigner de la Main Stage tandis que la citadelle bat son record d’affluence avec cette treizième édition. S’il existe, pour les mélomanes et fans d’alternatif, une liste des groupes à voir en live au moins une fois dans leur vie, Radiohead en fait assurément partie. Il faut dire que l’émotion est grandissante pour certains festivaliers à mesure que l’attente s’écoule : un couple de sexagénaires, à côté de nous, s’échange des regards complices et s’embrasseront tendrement lorsque les premières notes se feront entendre. Des gazouillis d’oiseaux accueillent les membres de Radiohead sur scène avant qu’ils débutent avec « Daydreaming », mélancolique ballade fantasmagorique de « A Moon Shaped Pool » sorti il y a tout juste un an. Thom Yorke pose l’ambiance et confirme la puissance de ce titre : absolument triste et sublime. Après un autre titre du même acabit, il déclare : « C’est parti ! ». Et effectivement, pendant presque deux heures, le groupe va enchaîner les envolées rock et les accalmies contemplatives. Même s’il met à l’honneur les titres de « OK Computer », qui fête les vingt ans de sa sortie, le concert demeure largement dominé par l’excellent « In Rainbows » sorti en 2007 et dont on ne se lassera jamais. Ces titres ne sont pas les plus connus du public, mais ils sont les favoris du groupe pour sa prestation live : « 15 Step » ; « Weird Fishes/Arpegi » ; la combinaison de l’exaltant « All I Need » suivi par le mélancolique « Videotape », qui nous bouleverse littéralement ; «Nude » ; « Reckoner » et l’entraînant « Jigsaw Falling Into Place ». Révélant toute leur intensité, ces classiques du groupe s’intercalent parmi ses tubes plus anciens : « My Iron Lung », « There There », « Everything In Its Right Place », « Idioteque » et, bien évidemment, « No Surprises », qui enchante la citadelle dans son ensemble. Vient enfin l’un des titres les plus emblématiques de la formation : le déconstruction fabuleuse de « Paranoid Android » clôt le set avec sa rythmique impressionnante. Le chaos, et puis plus rien : le groupe quitte la scène brusquement, un peu trop succinctement pour certains spectateurs qui auraient souhaité un rappel avec « Creep » et « Karma Police ».

Alors qu’on quitte la citadelle pour de bon, on rencontre certains festivaliers déçus du final qu’ils ont tant attendu : trop calme, pas assez énergique… Sans doute ne connaissaient-ils Radiohead que dans sa période 90’s. D’autres, subjugués, évoqueront « un moment de grâce », et l’on est partisan de ceux-ci : comblé par l’excellence et, surtout, la déferlante d’émotions que le groupe nous a offerte.

Le Main Square Festival a frappé fort pour cette édition 2017 avec, une fois encore, des pointures du rock qui se sont succédées. Et tous les sous-genres ont été explorés : metal, alternatif, indépendant… Un atout majeur pour ce festival qui se démarque aussi par sa diversité et réussit à convier un public varié, et même parfois familial, grâce à des têtes d’affiche plus consensuelles. Le rendez-vous est pris pour les 6, 7 et 8 juillet 2018, à condition que la programmation soit aussi alléchante que cette année !

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