[Interview] Mesparrow et Cléa Vincent

L’automne dernier, Cléa Vincent et Mesparrow ont sorti presque en même temps leurs nouveaux albums, dans le sillage d’une jeune scène française réjouissante qui réconcilie pop et langue de Molière sans aucun complexe. Rencontre avec deux artistes amies et complices qui, avant de repartir en tournée le mois prochain avec leurs projets – et de se retrouver aux Trois Baudets le 8 février –  nous ont raconté comment chacune, à sa manière, porte une nouvelle idée de la chanson française.

Mesparrow et Cléa Vincent (crédits : Cédric Oberlin / Fred Lombard)

En 2013, nous avions assisté à la première envolée de Mesparrow, alias Marion Gaume, jeune artiste de Tours menant seule sur scène au clavier des expérimentations pop nées à Londres et rassemblées sur le joli disque « Keep This Moment Alive. » Si l’ancienne étudiante aux Beaux-Arts, qui confiait alors avoir été bercée par les Beatles et les Doors, nous enchantait par ses productions et son verbe anglo-saxon, le virage opéré à son retour cet automne avec « Jungle Contemporaine » marque un contre-pied parfait. En passant notamment au tout en français, l’artiste s’essaye en effet à un registre où l’on ne l’attendait pas forcément. Une métamorphose qui, selon elle, serait venue petit-à-petit, par frustration : « J’étais toujours persuadée que les gens en France comprenaient les paroles, se rappelle-t-elle. J’y suis très attachée, mais je n’ai pas de distance vis-à-vis de cela, c’est difficile de dire si elles sont écoutées. Mais j’ai fini par m’en rendre compte à la fin de certains concerts à l’époque de mon premier disque ; les gens qui venaient me voir me disaient au contraire qu’ils ne comprenaient pas. »

Si les idées, les rêveries et les sentiments partagés restent les mêmes, quelle que soit la langue, encore faut-il aussi bien réussir à les exprimer en français avec la rigueur que cela impose. C’est à dire avec plus de poésie, tout en gardant une certaine souplesse vocale et mélodique. Un challenge pour l’artiste, qui ne souhaite pas que le texte dicte le reste au détriment de la musicalité : « Cela change un peu la façon d’écrire et de composer, et je peux jouer plus facilement sur les jeux de mots, les doubles sens, aller plus loin sur les images parce que j’ai plus de vocabulaire, forcément, même si je travaillais déjà cela en anglais. Ce qui est le plus dur, c’est de faire sonner en français ; les rimes sont bien plus faciles en anglais. »

crédit : Cédric Oberlin

Quand son premier long-format avait été l’occasion de collaborer avec Dominique A ou François Marry (Frànçois and The Atlas Mountains), son passage vers un registre type chanson n’a paradoxalement pas laissé de place à de nouveaux duos. En réalité, mis à part ces deux noms, Marion avoue que ses références en la matière sont assez éloignées dans le temps. « Parmi celles de toujours, il y a Higelin. Il a tout un univers hyper imagé et fou, il a son truc à lui. Il y a Barbara et Brel aussi, même si je ne les écoute plus beaucoup aujourd’hui… » Cependant, au moment où elle revient à sa langue maternelle, il ne lui a pas échappé que de nouvelles têtes émergeaient petit-à-petit dans ce sens ; comme si le déclic entamé depuis quelques années, avec La Femme notamment – mais dans un autre registre -, entraînait déjà une refonte de l’idée de la chanson française. Et c’est quelque chose de suffisamment novateur en tout cas pour être à contre-courant de la variété avec lesquelles nous assomment quotidiennement nos ondes radios. « Je pense qu’on est beaucoup à chercher des choses en ce moment, et c’est ça qui est chouette. On essaye de trouver d’autres manières de mélanger ce qui se fait dans la culture anglo-saxonne avec du français. On tente de triturer un peu le français pour le faire sonner, à l’image de Flavien Berger, par exemple. »

Mais, loin de se contenter de transposer son lyrisme et sa grâce dans la langue de Molière, celle qu’on retrouvera sur scène au Café de la Danse à Paris le 22 février prochain a aussi souhaité changer de posture dans la composition, en délaissant par exemple la batterie dans ses nouveaux titres. « J’ai commencé par travailler avec un batteur, mais quand on a débuté l’enregistrement, je me suis rendue compte que cela n’allait pas du tout, que ce n’était pas ce que je voulais. Cela ne correspondait pas avec ce que je faisais maintenant avec ma voix. » Et, de la même façon, la guitare comme instrument principal n’est plus sa priorité : « J’en avais un peu marre également de ces influences-là, des guitares-voix… Cela ne veut pas dire que je n’aime plus le blues, mais que je souhaitais obtenir quelque chose de plus moderne, plus intense, plus actuel par rapport aux sons que j’écoute aujourd’hui. » Celle qu’on imaginait un peu trop simplement sur les traces d’une PJ Harvey se dit finalement intéressée par ces artistes qui redéfinissent les frontières de la pop, à l’image de deux vedettes de 2016 : « Je pense que j’ai changé, aussi. Quand je réécoute PJ Harvey, je me dis que c’est chouette, mais qu’il faut que je fasse évoluer un peu les choses ; et quand on écoute James Blake ou le dernier Bon Iver, on voit qu’ils recherchent des choses. Et cela m’attire davantage aujourd’hui. »

Ce qui reste cependant toujours chez Mesparrow, c’est cette volonté de faire de la voix l’élément central de sa musique, enrichie de chœurs qu’elle interprète elle-même. Pour ce faire, elle demeure attachée à son système de boucles, qu’elle a développé grâce à son ordinateur. Elle peut même s’y consacrer pleinement en live, maintenant qu’elle est entourée de deux musiciens sur scène. « Cela m’offre plus de possibilités que la pédale de mes débuts. Je peux aller plus loin et faire plus de choses pour travailler les voix, les traiter et les couper-coller pour les mettre ensemble différemment. Cela installe un groove vraiment organique et, après cela, je trouve des mélodies de voix. »

Mesparrow – Jungle Contemporaine

Une nouvelle posture qui se définit presque comme une forme d’émancipation, puisque Marion a quitté la major (Warner) qui était sa première maison de disques pour travailler plus librement avec Yotanka, refondant également son équipe de collaborateurs autour de spécialistes de l’électro-pop. Elle découvre alors une autre manière de faire, et se sent surtout mieux accompagnée sur le chemin de la création de son album. « Avant, il y avait eu des désaccords avec le label, mais aussi des gens qui m’entouraient à certains moments et qui me disaient, « Tiens, tu vas bosser avec d’autres personnes pour faire tes textes, tu vas faire ci, tu vas faire un duo avec untel… » Ce n’est pas du tout moi, ça ne va pas ! J’ai peut-être froissé ma maison de disques en refusant, mais quand je fais un tandem, c’est que je l’ai imaginé ou que j’en ai envie, comme avec François et Dominique sur le premier album. »

crédit : Cédric Oberlin

Elle s’est ainsi entourée d’un membre d’Isaac Delusion pour les arrangements, guitare, basse et une partie des claviers, afin d’être guidée sur son évolution plus électronique, après avoir abandonné l’idée de tout faire avec un groupe. Cédric Perac a, quant à lui, collaboré sur les rythmiques électros.

Cela dit, l’état d’esprit reste le même, les inspirations et les thèmes abordés également ; comme si d’ « I Don’t Want To Grow Old », sur son premier disque, à « Ne me change pas » aujourd’hui, Marion s’accrochait toujours pour être la même. « Laisse-Moi rêver » chante-t-elle ainsi sur cette dernière, comme pour rester ce même « petit oiseau » : « C’est la suite. C’est comme si j’étais en constant combat avec, toujours, le besoin de le redire. C’est aussi lié à des moments de la vie ou de la carrière où on veut nous mettre dans une case ou dans une boîte et je déteste ça. Cela a pris du temps de faire cet album, mais a aussi permis que je me retrouve et que je me dise que « C’est bon, on y va », jusqu’au bout de ce que je veux vraiment. »

crédit : Cédric Oberlin

Presque au même moment que « Jungle Contemporaine », c’est le premier album de Cléa Vincent, « Retiens mon désir », qui est arrivé dans les bacs un peu partout cet automne. Et, à l’image de la trajectoire de son amie, l’histoire de la Parisienne est aussi celle du passage d’une major (Universal) à une structure totalement indépendante. En effet, en rejoignant Midnight Special Records (Kim, Michelle Blades, Laure Briard…), Cléa Vincent s’est lancée dans une démarche « Do It Yourself », constituant sa propre équipe, sa propre structure et coproduisant à ses frais une partie du disque. « J’ai créé Château Perdu Records, en association avec Raphaël Léger, pour être vraiment indépendante. C’est une structure qui héberge les bandes, on en est les propriétaires. Ce qui fait qu’avec Midnight Special Records, on est lié le temps du contrat de licence, c’est-à-dire trois ans, jusqu’à ce que les bandes nous reviennent. Nous sommes donc investisseurs à même hauteur que le label. Nous avons toujours fonctionné comme cela avec Victor Peynichou (le directeur du label, NDLR), nous avons toujours fait moitié-moitié sur tout, on partage tout, un peu sur le modèle anglo-saxon. »

crédit : Fred Lombard

Plus que la Tourangelle, Cléa Vincent s’appuie sur des références assumées de la variété française version années 80, parmi lesquelles le duo Gall/Berger. Surfant sur cette nostalgie, sa pop très synthétique joue des paroles naïves joliment entonnées par sa voix juvénile sur des rythmes dansants entre new wave et disco. Ses tubes candides et entêtants s’accrochent à toutes les têtes et content avec légèreté des histoires d’amourettes contrariées et frustrées.

Les premières d’entre elles ont commencé à germer dans l’esprit de la musicienne trentenaire alors qu’elle débutait dans des soirées open mic parisiennes. Elle a ensuite rencontré d’autres artistes qui l’ont accompagnée dans son aventure, à l’image de Kim Giani qui a coécrit « Soulevant » ou de Raphaël Léger, batteur de Tahiti 80 et qui a coproduit l’ensemble du disque. Le développement du projet a même été l’occasion d’emmener pour la première fois le label parisien, jusqu’alors beaucoup porté sur la cassette (tel un Burger Records à la française), du côté des grands cercles de distributions : « C’est la première fois qu’on sort un format physique en FNAC ou d’autres circuits plus officiels. Jusqu’à présent, le label était plus dans une logique de porte-à-porte chez des disquaires indépendants. »

Une belle dimension donnée au disque et qui n’aurait peut-être pas été possible sans l’apport du Fair, dont Cléa était l’une des lauréates en 2016. Un tremplin qui permet d’obtenir un soutien matériel et financier, pour réaliser des clips par exemple, mais pas seulement : « Le Fair, c’est aussi de l’accompagnement, des conseils ; et, de ce point de vue-là, il nous a vraiment aidés. Le directeur prend lui-même tout ça en mains, chaque année, avec les différents lauréats. On a porte ouverte chez lui si on a des questions ou des trucs à demander, et il nous a poussé pour avoir de bons emplacements de distribution. »

Cléa Vincent – Retiens mon désir

Pour compléter le processus, celle qui s’apprête à rejouer à Paris au Petit Bain le 16 février prochain a également choisi la voie du crowdfunding cet été, appelant ses fans à contribution pour récolter un peu plus de 10.000 euros. Ainsi, en deux ans, Cléa a pu prendre le temps de donner une réalité au projet, tous les obstacles surmontés un à un et de longs moments passés en studio : « On a pris notre temps, on a pu faire tout ce que voulait, ce dont on rêvait, sans regret. On a pu constituer une équipe, développer la structure Château Perdu, si bien que l’album est sorti dans un environnement hyper costaud. Et, mieux encore, on a pu faire pas mal de live pour faire un peu de teasing entretemps, en jouant ces nouveaux morceaux pour préparer la sortie prévue l’automne dernier. »

Tous ces éléments ont permis à Cléa Vincent et à son acolyte de monter une production solide, qu’elle juge du coup éloignée de la logique de « bricolage » en solo de ses débuts, avant sa collaboration avec Raphaël : « Je pense qu’on entend une grosse différence avec ce que je faisais seule à la production sur les EPs. En fait, avec Raph, on est parti un mois dans le Gers, avec plein d’idées. Parfois, j’apportais 80 % de la chanson, et lui la fin ; d’autres fois, il avait une idée de départ qu’on finissait ensuite ensemble. Si Raph m’avait aussi aidé sur le second EP, ce n’est que sur l’album que je lui ai laissé les clefs de la réalisation pour qu’il participe à tout. À deux, on a vraiment constitué les démos, chacun cherchant une ligne de basse ou de synthé, puis nous sommes allés en studio à droite et à gauche, là où Raph était le plus à même de prendre les choses en mains. J’ai, de mon côté, joué tous les claviers et travaillé sur une bonne partie des arrangements. »

Cléa Vincent accompagnée par Raphaël Léger pour une session acoustique au MaMA 2016 – crédit : Fred Lombard

Comme pour Mesparrow, nous avons demandé à Cléa ce qu’elle pensait de la chanson d’aujourd’hui. Et, pour elle, le constat semble être le même, ses références francophones datant d’avant les années 2000 – Taxi Girl, Souchon ou Voulzy, entre autres – tout en reconnaissant le frémissement ressenti depuis quelques années, au point qu’elle est tentée de faire le parallèle avec le phénomène de la French Touch en son temps : « Dans les années 2000, c’était un peu tout en anglais, avec Phoenix ou Air. On avait quelques exceptions avec Katerine ou Sébastien Tellier, mais c’était peu. Il y avait un manque de musique à l’anglo-saxonne comme on fait maintenant, c’est-à-dire, pas la chanson française avec la guitare en bois, la cheminée, mais le côté un peu sexy, dancefloor… En français, ça restait rare, mis à part Étienne Daho, ou Julien Baer…. Et là, il y a une espèce de vague en effet ; le français revient. Peut-être qu’on a trouvé la technique, aussi, pour associer la langue avec une musique un peu pop. En tout cas, il y a un mouvement très chouette, frais et sincère, à l’image de ce qui s’était fait avec la French Touch, mais version francophone. »


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Journaliste indépendant, chroniqueur passionné par toutes les scènes indés et féru de concerts parisiens

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