[Interview] Radio Elvis

Signés chez [PIAS] et adoubés par la presse francophone depuis leur participation au Chantier des Francos, suivis d’une poignée de prix prestigieux (Félix Leclerc, sélection au FAIR, prix du jury des iNOUïS du Printemps de Bourges en 2015 et tout récemment Prix coup de cœur de la programmation de OÜI FM), les trois artistes, emmenés par leur chanteur Pierre Guénard, nous présentent leur premier album, « Les Conquêtes », sorti vendredi dernier. Ils y abordent leurs thèmes de prédilection et leurs lieux d’inspirations, parmi d’autres préoccupations. Un voyage en terres inattendues, en somme !

crédit : Nicolas Despis
crédit : Nicolas Despis
  • Vos textes, et même votre musique, sont très imagés. Vous jouez beaucoup sur les synesthésies, non ?

Pierre : Je ne sais pas trop. Déjà, on n’est pas tous synesthètes dans le groupe (NDLR : La synesthésie correspond à la faculté d’associer neurologiquement deux ou plusieurs sens : par exemple, un son à une couleur, un son à une image). La chanson « Bleu nuit / Synesthésie », qui ouvre notre album, en parle, car c’est un sujet qui est intéressant, je trouvais. On en parlait souvent avec Manu, parce qu’il est un peu synesthète. Par exemple, le bruit des chips pour Manu, c’est jaune.
En fait, parler de « synesthésie », c’était juste pour en faire un truc un peu plus poétique ; enfin, non pas que ce ne soit pas poétique, mais d’étendre le principe. De manière générale, c’était pour expliquer un peu l’idée que les chansons ne se créent pas seules, qu’il y a toujours des connexions entre les éléments, entre ce que l’on vit. Un mot peut en appeler un autre, un mot peut appeler un son ou une idée de musique et je rapproche ça de la synesthésie. Ça n’en est pas, mais je rapproche ça de la synesthésie parce qu’il faut bien une explication, et puis je trouve ça assez poétique. On peut imaginer qu’il y a une sorte de synesthésie entre le texte et la musique.

Colin : Même le nom du groupe peut être une synesthésie…

Pierre : Pourquoi ?

Colin : Parce qu’un mot en appelle un autre. Pourquoi pas ?

Pierre : En fait, c’est tout le contraire de ce que je voulais dire. Parce qu’en fait, il y aurait plus ce côté « Marabout- bout de ficelle », au final. Tandis que la synesthésie, c’est par exemple… pourquoi un tom de batterie que tu vas faire appelle le mot « moisson » ? Ce sont vraiment deux éléments différents. Radio Elvis est plus un cadavre exquis. Mais on ne fait pas tellement référence à la synesthésie, sauf dans une chanson.

  • Non, mais lorsque l’on reprend la définition, telle quelle, de cette figure de style, c’est un texte qui fait appel à différents sens. Donc, par exemple, en écoutant l’un de vos morceaux, on peut mettre des images dessus ou une odeur.

Pierre : Ah ouais, on est d’accord.

  • Le sable et l’eau sont deux éléments récurrents dans vos textes ; pourquoi ?

Pierre : Ce n’est pas tellement voulu au final. C’est peut-être quelque chose, dans les textes, qui m’obsède, mais ce n’est pas réfléchi. Alors, effectivement, il y a des symboliques avec le sable qui peuvent être intéressantes. Le sable, il y en a peut-être beaucoup parce qu’il y a des chansons que j’ai écrites en lisant Saint-Exupéry, où il est question du désert. John Fante aussi. Et puis, la mer appelle le sable.

Colin : Le temps appelle le sable.

Pierre : Oui, le bac appelle le sable. Pardon… En fait c’est plutôt instinctif, je ne connais pas exactement les symboliques du sable, je n’ai pas appris le dictionnaire du sable. Dans l’idée d’eau, il y a celles du continent, de l’inconnu et de l’exploration. Je n’ai pas trop d’explication.

  • Y a- t-il selon vous un lien entre l’univers américain, très présent dans vos clips, et les thèmes, justement sablonneux et aquatiques, de vos textes ?

Pierre : C’est assez instinctif. En plus, pour le sable, par exemple dans la chanson « La route », il se rapproche du désert de Libye, que j’avais en tête même si je n’y suis jamais allé. Dans « Demande à la poussière », c’était plus le désert de Mojave. Et puis, je pense que nous ne sommes pas obsédés par les États-Unis, même si c’est un continent que l’on aime bien et qu’il est vrai que, si on pouvait y aller plus souvent, on serait super content.

Manu : Je pense qu’on est nostalgique des voyages qu’on n’a jamais faits.

Pierre : Ça, c’est très bien dit.

  • Sur votre premier album, nous retrouvons deux morceaux portants les titres de vos EPs. Est-ce un clin d’œil à tout le chemin parcouru ou, au contraire, cela vous permet-il de tourner une page afin d’aller de l’avant ?

Pierre : C’est pour créer du lien. En fait, ces morceaux étaient là avant : quand les EPs ont été enregistrés, ils existaient déjà. Quand on a enregistré « Juste avant la ruée », « La ruée » existait déjà. Et quand on a enregistré « Les Moissons », « Les Moissons » existait déjà. Dans cet ordre-là. On voulait les garder pour plus tard, pour être sûrs de nos versions ; et puis, on aimait bien le côté « jeu de piste ». On voulait montrer que l’on réfléchissait à une globalité dans le groupe et dans l’enregistrement de l’album. On voulait montrer que l’on avait un peu réfléchi à tout, dans un sens assez léger quand même, car tout n’était pas calculé. On essayait d’apporter une vision globale de notre musique, avec notre interprétation et notre manière de faire. Une fois que le CD sera sorti, ça ne nous appartiendra plus, ce sera au public de se faire son avis, mais on voulait créer ce jeu de piste qui nous amusait. On trouvait ça assez artistique, au final, de dévoiler quelques trucs avant ; que personne ne sache vraiment pourquoi « Les Moissons », pourquoi « La Ruée » et qu’une fois que l’album arrive : « Ah, en fait, c’est des titres », et comprendre un peu l’histoire des deux EPs.

Manu : Ce qui était drôle pour un jeu de piste, c’est qu’il y en a qui se sont perdus.

Pierre : Ça prête à confusion, ce n’est pas forcément très habituel. Et en termes de communication, ce n’est pas très évident.

  • Qu’est-ce que le « Caravansérail » ? Est-ce un lieu, un moyen de transport ?

Pierre : Les caravansérails se trouvent dans les déserts, surtout autour du Bosphore a priori, par rapport à mes lectures de Pierre Loti et des récits d’un ami qui revient d’un long voyage en Afrique. Ses récits m’avaient un peu marqué, le vocabulaire, tout ça… Cette chanson est venue après « Au loin les pyramides » ; c’en est un peu la face B. Du coup, le caravansérail est une sorte de fort en plein désert. C’est un lieu de commerce, un lieu de passage et un point d’eau avant tout. C’est là où tous les commerçants, dans le désert, font halte pour faire le plein d’eau et pour échanger. Un lieu de halte paumé dans le désert sur les chemins commerçants, où les gens s’arrêtent à dos de chameau, de cheval ou à pied. Je voulais faire un texte assez humaniste et faire du caravansérail un monde miniature avec un millier de cultures. Je m’imagine en voyage, dans ma peau de petit Français, là-dedans, en entendant plein de langues différentes, en sentant plein d’odeurs et en essayant de voir quelles révélations on peut avoir dans ce grand bain de cultures.

  • Justement, en parlant d’humanisme, dans « La force », vous dites : « La force est à ceux qui, au récif amoureux, savent rester maîtres d’eux et loin des eaux du lac ». Vous lisiez Montaigne ou La Bruyère en écrivant ces paroles ?

Pierre : Ah non, pas du tout.

Manu : On a mangé du gruyère. Dans les montagnes.

Pierre : Non pas du tout ; à vrai dire, j’avais plutôt une musique éthiopienne en tête, ce qui n’a en fait rien à voir. C’est le seul texte vraiment juvénile de l’album. C’est peut-être le plus simple, avec des images assez claires, je crois. Il y a un côté très romantique au bord de l’eau, il y a l’ombre d’une noyade et d’un amour perdu. La seule image que j’ai eu en tête à ce moment-là, c’était la couverture du livre de Thomas Mann, « La Mort à Venise ».

Radio Elvis

  • À travers « Au Large du Brésil / Le Continent », vous avez offert un prologue à « Le Continent » ?

Pierre : Il n’existait pas au moment de l’EP lorsqu’on l’a enregistré, ou alors à peine, des débris. On venait d’enregistrer « Le Continent » et on voulait aller plus loin parce qu’on l’a beaucoup joué en live en acte 1, avec cette chanson qu’on a incorporée dans le live. C’était important pour nous de le mettre sur l’album, sous cette forme-là. On l’a enregistré en conditions de live, de la même manière qu’on joue en live ; parce que, pour nous, c’est la vraie identité du titre. On trouvait cela important. Du coup, c’était l’occasion de réenregistrer « Le Continent », qui était peut-être un poil fébrile sur le premier EP. Voilà, on l’a fait pour l’album et, maintenant, ce n’est vraiment qu’une seule chanson ; une chanson en deux actes qui s’est faite en deux parties, même au moment de la création. Maintenant, c’est indissociable ; on ne peut plus jouer l’acte un sans l’acte deux, et vice-versa. Et puis, on avait envie de cette performance, de l’enregistrer en version live en studio.

  • Est-ce que l’art du récit puisé dans vos lectures ne vous inciterait-il pas à vous tourner vers l’écriture d’un roman, la création d’une bande dessinée ?

Pierre : Non, pour l’instant on a un groupe, peut-être quand on s’arrêtera… Je pense que tant qu’il y aura Radio Elvis, je ne pourrai pas écrire autre chose, parce que ça prend beaucoup de temps et je n’ai pas spécialement envie d’écrire pour autre chose en ce moment. Je pense que j’en aurai envie plus tard, et puis je suis un peu trop jeune, je pense.

  • Est-ce qu’un live se vit comme une traversée, une sorte de long voyage ; ou, au contraire, est-ce quelque chose de très terre-à-terre ?

Pierre : Ouais, ça peut ce se voir comme un voyage… Un concert, c’est d’abord une conquête en fait, parce qu’il y a un public devant qui ne connaît pas. Il faut prendre les gens, les conquérir, les cerner. Puis, par rapport à nous-mêmes, c’est un voyage, parce qu’au fur et à mesure qu’on joue les mêmes morceaux d’un set, il peut y avoir des accidents.

Manu : Il se passe des choses, en fait. Arrivé à la fin, on se remémore ce qu’on a parcouru pendant la demi-heure ou l’heure précédente.

Pierre : Je pense que c’est pile les deux, parce qu’il faut être assez ancré dans l’instant, dans l’affaire à ce moment-là ; et puis, pour pouvoir s’échapper ! En général, les concerts qu’on réussit le moins sont ceux où l’on n’est pas là à gérer trente-six mille choses. Parfois, ça peut avoir l’effet inverse avec l’adrénaline ; on en profite pour se recentrer sur nous et se vider la tête à travers la musique. Mais il y a plein de fois aussi où, quand on est un peu ailleurs, quand on arrête de penser à mille choses, ça peut foirer le concert. Pour l’instant, on n’a jamais foiré de concert au point de…

Manu : Même quand ça a failli foirer, on s’est toujours rattrapé !

Colin : Après c’est une impression, si ça se trouve, il y a plein de gens qui se sont dits : « putain, c’était vraiment pourri ce concert ».

Pierre : Non, mais on n’a jamais eu une salle vidée.

Colin : Ça n’a jamais été chaotique.

Pierre : Ouais, voilà : chaotique. Enfin si, on a vécu un concert, il y a pratiquement un an, où il y a eu plein de merdes techniques.

Manu : Ouais, mais, au contraire, on en a tiré une leçon, on s’est rattrapé à chaque fois. Il y avait des obstacles et, finalement, on les a grimpés d’une autre manière, ça donnait un autre voyage.

Pierre : Le terme « voyage », je ne sais pas trop ; mais en tout cas, un concert, c’est une expérience.

Colin : Une aventure !

Radio Elvis - Les conquetes

  • Les marinières portées sur la pochette sont plus celles des artistes, des fous en cavale, voire des marins ?

Manu : Ce sont des pulls à rayures.

  • Pardon, des pulls à rayures, donc…

Pierre : Bah, il n’y a pas de symbolique.

Colin : Le zèbre !

Pierre : C’est Colin, il habite près du Zèbre de Belleville et il a lancé l’idée.

Colin : Nan, c’est faux hein, pour le zèbre, c’est une blague. En réalité, déjà, on en porte dans la vie, on n’est pas pro-marinières mais on en porte et c’était finalement intéressant de s’habiller comme dans la vie, même si c’est exagéré parce qu’on est tous habillés pareil. Je crois qu’on avait envie de se regrouper, de se mélanger nous-mêmes, de ne former qu’une personne. C’est très esthétique.

Pierre : Il y avait une volonté graphique avant tout et, comme le dit Manu, c’est en premier lieu un pull à rayures. Pour nous, c’était d’abord un pull à rayures, on n’avait pas la connotation marinière. On savait qu’on voulait un fond bleu, et on s’est dit que ça pouvait être chouette si, en plus, on se mélangeait. On savait qu’on voulait faire une photo, tous trois mélangés, c’est pour ça qu’on en est venu à choisir des pulls à rayures ; mais ça aurait pu être des pois, finalement.

Colin : Il y a eu l’ancien visuel, même si on n’a pas fait de photos avec : on avait des chemises noires et blanches à motifs. C’était finalement la même démarche, de s’habiller tous avec une chemise à motifs noirs et blancs, comme sur le clip d’ »Au loin les pyramides ». On a fait attention au « dress code » ; et là, il se trouve qu’on a bien aimé les marinières sans avoir une explication pragmatique. On trouvait ça très joli. La meilleure photo s’est faite comme ça.

Pierre : Il y a eu une super promo sur les marinières !

Colin : Ce n’est pas inintéressant que les gens voient des symboles dans notre musique, même si c’est involontaire.

Pierre : Ce qui est bien, c’est de pouvoir ouvrir plein de portes. D’un côté, c’est un peu salaud parce qu’on ne donne aucune clef ; mais on aime bien mettre des symboles par-ci par-là, sans trop le faire exprès. On a l’air de trois moules avec nos marinières.

Manu (à Pierre) : T’as pas dit que les chansons, c’était comme une baraque à crêpes !

 


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Étudiante passionnée par la création musicale et les beaux textes.

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