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[EP] Prophet – Phantom Pain

Levez les yeux au ciel et contemplez les étoiles ; il se pourrait bien que certaines d’entre elles pénètrent l’atmosphère terrestre et amènent de nouvelles formes de vie sur notre terre. Prophet se fait le porte-parole de ces sonorités extraterrestres, perdues entre mélodies synthétiques et plaisirs artificiels. Une promenade dans une dimension parallèle, entre douceur et noirceur.

Prophet - Phantom Pain

Il arrive parfois, alors qu’on ne s’y attend absolument pas, qu’une météorite sonore vienne violemment percuter notre univers pourtant si confortable, avant de bouleverser pour toujours nos goûts artistiques. Que des sons venus d’ailleurs nous fassent frémir et trembler, d’excitation et de plaisir. Voire de jouissance dans les ténèbres ; car, avec « Phantom Pain », Prophet (duo austro-américain formé par Florence Villeminot et Philippe Monthaye) nous offre un moment suspendu au bord d’un puits sans fond, d’où les soupirs des âmes jaillissent dans une intensité électro constituée de longues plages froides et denses dont on a beaucoup de mal à se remettre.

L’EP est ainsi un monolithe surgi de nulle part, au milieu de landes urbaines dévastées et grises et qui ne laisse personne indifférent. De ceux sur lesquels le regard s’accroche, entre fascination et crainte ; devant cet objet inconnu qui semble sorti d’une terre dont le mouvement s’est arrêté, mais va longtemps régner en maître devant l’horizon qui se fissure, se trouble et où tous les repères sont à jamais perdus. Un moment traumatisant, tant il est intense ; les frissons sont autant ceux de la crainte que de l’extase, de la peine et du trouble psychique, alors que tout s’efface devant nos yeux. Et pour cause…

« Prophet’s Song », aveu de la paternité de ce qui va suivre par ses propres créateurs, prend des atours faussement rythmés avant de partir dans un éclat violent et aveuglant, saturé de désespoir et de larmes. Pénétrer dans le disque, c’est plonger tête la première dans une piscine vide, couverte de feuilles mortes, tout en ne sachant pas si l’on va s’en sortir, ni dans quel état si le miracle arrive. De ces bribes inconscientes et proches de l’inquiétante étrangeté qui nous étreint chaque jour, « The Moon » devient le pendant désabusé et la conclusion d’une phase dépressive en attendant la rémission, en admettant qu’elle puisse se produire (ce que le faux apaisement de « Mountains » laisse suggérer pendant quelques précieuses minutes).

Et des élans vers le salut, il y en a pourtant ici, même s’ils sont faussement rassurants : « What We Are » nous laisse admirer le mélange surprenant des choeurs des anges déchus et d’une rythmique simple, mais percutante, pour finalement nous amener vers le monologue mécanique et bercé de désillusion de « What I Am », diamant brut qu’il sera difficile de tailler autrement qu’en y laissant quelques gouttes de sang et de sueur.

Étape ultime dans les tréfonds d’une grotte humide et emplie de brume, « What Power Are Thou (The Cold Genius » revêt des atours de ballade vers l’au-delà, en utilisant l’un des thèmes du « Roi Arthur » de Purcell dans une version certainement aussi fascinante que celle faite par Elend en 1996 sur « Les Ténèbres du Dehors ». Mêlant à la perfection les deux voix des musiciens dans un dialogue à la fois superbe et marquant, le titre nous fait errer dans les limbes, vers un ailleurs où l’on sait que l’on retrouvera quand même un semblant d’innocence perdue.

Les douleurs fantômes n’ont jamais été aussi présentes qu’à l’écoute de ces chansons de l’absence et de la disparition. Ces mêmes douleurs qui nous obsèdent au quotidien et nous empêchent d’avancer, Prophet les exorcise à grands coups de lames musicales aiguisées et marquantes, laissant sur nos corps les cicatrices éternelles de la souffrance mentale. Il n’y a qu’un pas vers la folie, vers la perturbation continue de l’âme ; mais le duo ne nous encourage jamais à faire le grand saut, tout en nous serrant fort pour nous entraîner dans l’abîme. Là où l’on flotte sans jamais toucher le sol, où la vue se trouble et le brouillard envahit l’atmosphère pour mieux nous faire perdre tous nos repères. Et l’envie de se laisser faire, de voir si le tunnel a une issue, devient une obsession autant mélodique que morale. Rien ne sert de lutter. Autant se laisser porter.

Prophet

« Phantom Pain » est un disque dur, qui met les nerfs à rude épreuve, mais ne cesse de créer ce sentiment perturbant d’éprouver un plaisir insatiable en l’écoutant. Un miroir de nos pensées les plus tourmentées, entre ombre et salut.

« Phantom Pain » de Prophet est disponible depuis le 18 mai 2015 chez Sand Music.

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